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SECTION DEUXIÈME

Les sociétés de crédit comme banques de placement de titres \

Si les établissements de crédit sont avant tout, comme nous l’avons dit, des banques de dépôts et d’escompte, en ce sens que ce sont leurs opérations principales, celles qui leur permettent de se tenir en contact journalier avec leur clientèle et celles aussi qu’ils doivent surveiller avec le maximum de vigilance, car elles engagent au plus haut point leur responsabilité, leur activité ne se borne point cependant à ce champ restreint: à côté de l’escompte commercial, on trouve des opérations de reports, d’avances, de

comptes courants, de chèques, d’encaissement des coupons, de négociation de valeurs de Bourse, de lettres de crédit, de change de monnaie, de location de compartiments de coffre-fort, ete., ete. Le champ dans lequel se meuvent ces établissements est même si étendu et si varié qu’on est obligé, pour en étudier les divers éléments, de les grouper en deux grandes catégories selon la nature de l’activité principale dont ils dérivent: certains se rattachent à la qualité de banques de dépôts que revêtent les sociétés de crédit, les autres à leur qualité de banques d’affaires. Nous venons d'étudier les critiques dirigées contre les sociétés de crédit considérées comme banques de dépôts et d’es-

compte; il nous faut maintenant aborder l’étude de celles

qui leur sont adressées comme banques de placement de titres.

Les plaintes dont elles font l’objet à ce point de vue sont au nombre de trois: on leur reproche de trop diriger l’épargne vers les placements en fonds d'Etats, au détriment du commerce et de l’industrie; on les blâme de se livrer à une véritable exportation de nos capitaux au dehors en participant à l’émission sur notre marché de trop nombreux emprunts étrangers, sans tenir un compte suffisant de nos besoins intérieurs; on les accuse enfin de faire passer trop souvent, en cette matière, l’intérêt de leurs actionnaires avant l’intérêt supérieur du pays et de s'être livrées à certaines émissions inconsidérées, qui ont eu pour effet de mettre aux mains de nos rivaux des armes financières qu’ils n’ont pas manqué d'employer contre nous.

A ces diverses critiques, on en ajoute, d’ailleurs, une autre d’ordre plus général, que Lysis a résumée d’un mot qui a connu le succès: elles constituent, dit-on, une « Oligarchie financière ». L'épargne, en effet, possédée par des milliers de personnes, est administrée et dirigée par un petit nombre de banques ou sociétés financières, générale-

ment liées entre elles (1). Par le choix des placements et leur méthode d’émission, les sociétés de crédit sont bien les véritables directrices de l’épargne à long terme; quant à l’épargne à court terme, elles en sont maîtresses absolues, l’employant comme bon leur semble sous la simple réserve de la sécurité et de la liquidité des fonds. Notre régime financier est donc en somme assez analogue à notre régime politique: il y a une démocratie d’épargnants et, d’autre part, des directeurs qui dirigent et administrent l’épargne; leur sélection s’opère grâce au degré de confiance qu'ils inspirent au public capitaliste. Il est certain

(4) Le mouvement de concentration bancaire, contre lequel on a tant crié chez nous, n'est pas spécial à notre pays. On peut s’en rendre compte en lisant et en comparant les trois études suivantes écrites sur ce sujet pour l'Angleterre, la France et l'Allemagne : Le Mouvement de concentration dans les banques de dépôls en Angleterre, par Raffard ; Sociétés de crédit contre banques locales, par Maurice Saurel ; Le Mouvement de concentration dans les banques allemandes, par Edgard Depître

Dans ces trois pays, une concentration s'est opérée et continue de nos jours encore à s’opérer ; mais, dans chacun d’eux, elle revêt une forme originale : en France et en Angleterre, les banques par actions (Sociétés de crédit ou Joint stock banks) chassent les banques privées fou Private banks) ; en France, c'est la concurrence qui conduit à ce résultat en amenant la ruine du petit banquier ; quelquefois cependant, la banque privée s'amalgame à la société de crédit et en devient une agence ; il arrive alors souvent que le banquier reste à la tête de sa maison, mais en qualité de directeur rétribué. En Angleterre, ce second système est de beaucoup le plus pratiqué ; il y a fusion franche et totale du petit établissement dans le plus grand. En Allemagne, par contre, le mouvement de concentration n'entraine pas une sensible diminution du nombre des banques, car il s'opère sous la forme caractéristique de groupements, d’alliances, et de commandites des banques nouvellement créées par les anciennes.

En tout cas, le résultat uniforme de ce mouvement dans ces trois pays, c'est de placer l'épargne sous la direction effective d'une élite restreinte, dont l'organisation si complexe et si étendue, en même temps que privilégiée, permet seule une administration clairvoyante et scrupuleusement probe de la poussière de capitaux répartis dans les bourses de tous les rentiers du pays.

qu’un pareil système comporte une critique nécessaire de principe. Mais il s’impose cependant, aussi bien que s’impose dans les pays constitutionnels le régime parlementaire: le contrôle ne peut être le fait de la nation tout entière; il faut qu’il soit confié à une élite dont un passé d'honneur et de probité répond pour l’avenir. Il en est encore plus ainsi en matière financière qu’en matière politique, car ici le contrôle est plus difficile à exercer: il faut que l'opinion publique soit éclairée, prévenue contre les tentatives malhonnêtes de financiers véreux, guidée enfin par un organisme susceptible d ‘être bien renseigné et d’avoir assez de scrupules pour ne point l’induire en erreur. Les sociétés de crédit répondent bien à ce besoin et l’on peut dire que, jusqu'ici, elles n’ont point trompé la confiance de ceux qui l’avaient mise en elles. Elles ne doivent, d’ailleurs, pas oublier que les traits caractéristiques de notre organisation financière, aussi bien que leur propre intérêt, leur font un devoir de continuer les traditions d’honneur et de probité qu’ont établies leurs fondateurs. Comme le disait, en effet, M. Julius Frey, président de la Société de Crédit suisse, dans son rapport au [°° Congrès des banquiers de ce pays, tenu le 18 octobre 1913, les banques doivent défendre tout d’abord l'intérêt de leurs actionnaires. « Et cependant, il ne convient pas qu’elles s’en tiennent trop strictement à une telle notion; elles.ont un nobile officium, un devoir à remplir vis-à-vis de la collectivité. Les grandes banques par actions jouent un rôle si important dans la vie économique « qu’elles ont cessé » d’être de purs établissements privés ». Le public peut, dès lors, s'inquiéter de savoir si les banques agissent ou non dans l'intérêt national. En tant qu’une des principales bases de la vie économique nationale, les banques peuvent être considérées comme ayant une sorte d’obligation morale à remplir vis-à-vis du commerce et de l’industrie, en un mot vis-à-vis de tout ce qui intéresse les forces vitales du pays. » +

LES OPÉRATIONS DE PLACEMENT DE TITRES 141 1° Les placements en valeurs du commerce et de l’industrie. — On a reproché aux sociétés de crédit de trop s’intéresser aux fonds d’Etats au détriment des valeurs industrielles et de diriger ainsi l’épargne vers des emplois qui ne sont pas véritablement productifs. L'Etat, en effet, diton, ne joue au point de vue financier que le rôle de consommateur; les capitaux qu’il emprunte sont définitivement perdus pour l’activité économique et ne sont pas destinés à reparaître ou à se reproduire sous une autre forme. Les capitaux qui financent le commerce ou l’industrie, au contraire, constituent l’un des facteurs de la production; ce sont des capitaux actifs et féconds, qui contribuent à la multiplication des richesses et, par là même, à la création de l’aisance et de la prospérité générales. Et l’on demande que les banques d’affaires accordent moins de sollicitude aux besoins financiers des Gouvernements pour reporter plus généreusement leur attention sur les opérations qui, seules, sont une source de prospérité nationale et de progrès.

À ce raisonnement, les banques répondent généralement par trois objections: l’une tirée des goûts du public, la seconde des traditions de l’industrie française, la troisième enfin de la nature même des sociétés de crédit. Et d’abord, disent-elles, leur clientèle exige des fonds d'Etats et manifeste une préférence marquée pour cette nature de placements; cela tient à la répulsion naturelle que le” capitaliste français éprouve pour les risques et à son désir de sentir ses fonds en sécurité. En second lieu, l’industrie française émet proportionnellement moins de titres que l’industrie étrangère; les sociétés se développent le plus souvent au moyen de leurs propres ressources et de leurs réserves, non grâce à l’émission d’actions ou obligations nouvelles ; tel est le cas des Mines d’Anzin. Enfin les engagements particuliers aux sociétés de crédit leur interdisent toutes les opérations susceptibles d’immobiliser leurs fonds ; devant rembourser immédiatement les capitaux qui

leur sont confiés, elles ne peuvent s’en servir pour commanditer l’industrie; elles doivent, en outre, veiller à ce que leurs émissions aient obligatoirement un plein succès .et soient rapidement classées dans le public; pour cela, elles doivent se conformer au goût de leur clientèle.

Ces trois raisons sont sérieuses et solides. Tout ce qu’on peut dire, c’est que l’industrie française à jusqu'ici manqué de l'élément qui lui était indispensable pour se développer, l’argent, et que, si le public de l’épargne a pris l'habitude d’opérer surtout ses placements en valeurs d'Etats, les établissements de crédit n’ont pas fait grand”chose pour remonter le courant et modifier les traditions. Ils ont fourni à leur clientèle ce qu’elle désirait, sans tenir un compte suffisant des réclamations du commerce et de l’industrie, qui périclitaient chaque jour davantage dans un pays où les capitaux ne faisaient cependant pas défaut.

I] faut, d’ailleurs, bien se garder, pour en tirer une conclusion quelconque, d’établir la proportion exacte des placements de l’épargne française en fonds d’Etats et valeurs industrielles et de la comparer à celle des placements de l’épargne dans un autre pays, l'Allemagne ou l’Angleterre, par exemple. Une pareille proportion ne signifie rien, en effet. Pour rester dans le domaine de la vérité et du bon sens, 1l faut distinguer beaucoup plutôt entre les placements en valeurs françaises et ceux en valeurs étrangères et mettre en parallèle la masse des capitaux finançant l’industrie nationale ou le commerce avec l’ensemble de la fortune mobilière française ou la somme globale des placements à l’étranger. Quand nous étudierons cette nature de placements, nous aurons précisément à nous demander si l'exportation de nos capitaux au dehors n’est pas pour notre activité économique intérieure un élément d'infériorité en renchérissant le loyer de l’argent, en amoindrissant l’un des facteurs essentiels de la production nationale, et en ôtant enfin aux bonnes volontés toutes prêtes à s’employer le moyen de s'exercer et de faire fruc-

tifier l’épargne dans le pays même par la création d’entreprises nouvelles.

Mais nous devons ici éliminer les emprunts en valeurs étrangères, si nous voulons opérer une comparaison railsonnable et féconde des placements en fonds d'Etats et en titres du commerce et de l’industrie. Pour eux, en effet, la considération de la productivité des capitaux prêtés doit céder le pas à la question de sécurité pour le capitaliste prêteur: il n’y a aucune bonne raison évidemment à ce que nous préférions commanditer des compagnies brésiliennes de chemins de fer plutôt que l’Etat lui-même ou le Gouvernement d’une province, si, au point de vue exclusivement financier, cette seconde opération présente pour le publie de l’épargne des avantages incontestables de régularité dans le revenu, de certitude dans le remboursement ou de supériorité de garanties, qui font défaut à la précédente. Or, il est indéniable que, d’une façon générale, les placements en fonds d'Etats offrent au capitaliste sérieux, au petit rentier, au ( bas de laine », de meilleures espérances de tranquillité et de fixité, qui les conduisent à exercer sur eux un attrait particulier. Les valeurs industrielles ou commerciales sont, en effet, pour la plupart, des valeurs de spéculation, donnant à ceux qui les possèdent des chances de gain élevé, mais, d’autre part, des risques de perte totale. Par contre, malgré certains exemples de banqueroute d'Etats, les épargnants pensent encore avec raison que les Gouvernements jouissent de ressources suffisamment élastiques pour être moins facilement que tout autre emprunteur acculés à suspendre leurs paiements. D’autres avantages ne sont pas, non plus, à négliger: ce sont ceux qui résultent, d’abord, de la plus grande extension du marché, dont bénéficient généralement les fonds d'Etats et qui permet une réalisation plus facile des titres en Bourse et les soustrait normalement aux sautes de cours brusques et exagérées. En outre, et surtout, le succès d’une entreprise commerciale ou industrielle est

toujours aléatoire; les bénéfices peuvent n’apparaître qu’après une période assez longue d’atonie et de tâtonnement, peut-être même qu'après plusieurs réorganisations successives équivalant chacune à une faillite partielle; le cours des actions ainsi que leur revenu, dépendant du succès et des bénéfices de l’affaire, sont donc, comme euxmêmes, essentiellement problématiques et instables. Au contraire, les Etats débiteurs paient immédiatement l’intérêt convenu, et cette certitude et cette régularité sont des avantages très appréciables pour les créanciers. Donc, en ce qui concerne les placements en valeurs étrangères, il semble bien que les banques doivent préférer les fonds d'Etats aux titres du commerce et de l’industrie et soient dans la bonne voie si elles le font. C’est, en effet, l’intérêt même de l’épargne nationale qu’elles prennent ainsi et il n’y a aucune sorte de raison à faire valoir contre cette politique. Qu'on ne dise point, par exemple, que les industries étrangères commanditées ou créées au dehors constitueraient une clientèle pour nos propres industries, à qui elles achèteraient leur outillage, leurs machines, car l'expérience est là pour prouver qu’il n’en est point ainsi eu pratique. On peut, au contraire, exiger assez facilement d’un Etat emprunteur que certaines commandes navales, militaires ou autres soient réservées à l’industrie nationale du pays prêteur. Un a eu le tort, d’ailleurs, de ne pas appliquer ce système d’une manière plus générale aux prêts consentis à l’industrie étrangère; il y aurait eu là un moyen de faire travailler nos grandes usines et de provoquer chez nous une reprise de la prospérité commerciale et industrielle, gravement atteinte par la concurrence souvent déloyale des autres pays; grâce à l’exportation de nos capitaux au dehors, du moins, notre exportation de produits manufacturés se serait parallèlement développée, procurant du trafic à notre marine, à nos ports, à nos chemins de fer, et nos divers chefs d’entreprise auraient du même coup joui sur leurs concurrents allemands, italiens

ou autres d’un avantage qui aurait pu compenser en partie J’infériorité qui résulte pour eux de la cherté de notre main-d’œuvre. Mais on est parti d’un raisonnement absolument faux: on a dit qu’en possédant des valeurs d’une industrie étrangère, nos capitalistes possédaient en réalité cette industrie, c’est-à-dire les ateliers qui la composent ainsi que les machines nécessaires à son fonctionnement. Et l’on a conclu naturellement de ces prémices qu'il était conforme à l'intérêt de la France de voir ces petites ( colonies » se développer et s’accroître en nombre et qu'il fallait tout faire pour les faciliter : le mieux était donc de les laisser entièrement libres pour qu’elles puissent lutter avec succès contre la concurrence et produire au meilleur compte pour vendre au prix le plus bas. On n’a pas vu qu'il n’y avait là qu’un placement, qu’une affaire d’argent, qui devait être traité en dehors de toute considération sentimentale, et que nous devions, en qualité de pays prêteur, nous efforcer d’obtenir les meilleures conditions sans avoir égard au sort de l’emprunteur étranger; on a voulu avantager ce dernier, parce qu’on n’a pas cru à son caractère étranger: on a vu en lui un reflet de la terre de France, une portion du patrimoine national, une petite «colonie » bien française, comme nous le disions ci-dessus, alors que ce n’est en réalité qu’un consommateur de capitaux français, aussi reconnaissant envers le pays qui les lui a fournis que tout débiteur l’est, en général, envers son créancier.

« Lorsqu'on dit que les fortunes particulières se sont profondément modifiées par rapport à ce qu’elles étaient jadis, on a raison et on a tort, affirme M. R.-G. Lévy (1): on a raison en ce sens que, dans beaucoup de cas, une part importante de ces fortunes, qui était représentée directement par des immeubles patrimoniaux, est aujourd’hui

(4) R.-G. Lévy. Les grands marchés financiers. (Revue économ internation.,sept. 1905.). , 10%

transformée en valeurs mobilières; mais si l’on analyse beaucoup de celles-ci, on arrive à reconnaître que la propriété foncière est à leur base et que ce qui a été modifié, c’est moins le fond que la forme. On envoie aujourd’hui dans une lettre de France en Angleterre, d'Angleterre au Canada, de Hollande aux Indes, et réciproquement, les mines, les fabriques, les chemins de fer, tout ce qui se possède en un mot. La chose reste immobile, mais son image est sans cesse transportée d’un lieu à un autre. La chose est dans un lieu, mais on en jouit partout: qui en a le reflet la possède ». Il n’en est pas moins vrai toutefois que l’actionnaire n’a pas la stabilité du propriétaire foncier; ce n’est qu’un créancier, souvent très peu fidèle, que l’entreprise n’intéresse guère qu’à un point de vue généralement bien étroit; il n’a pas conscience qu’il est propriétaire d’une part indivise du patrimoine social; son but exclusif, comme celui de l’obligataire, est de faire un placement; la seule différence entre ces deux catégories de capitalistes est qu'ils courent, en principe, des risques inégaux. Mais ils ne tiennent pas plus l’un que l’autre à devenir chefs d’entreprise; leur unique objet est de faire valoir leurs capitaux et d’en tirer le meilleur revenu, soit en s’assurant un intérêt stable, comme l’obligataire, soit en négligeant cette question d'intérêt pour ne porter toute son attention que sur le « potentiel » de hausse, la possibilité d’une plus-value, comme l’actionnaire. On comprend, dans ces conditions, qu'ils se désintéressent tous deux du côté purement technique des affaires qu’ils commanditent, des destinées lointaines auxquelles elles paraissent être appelées, de leurs relations commerciales avec la mère patrie et de leur influence sur l’expansion économique de la France au dehors. D'ailleurs, le plus souvent, ils ignorent tout de ces questions et n’ont pas le moyen de se renseigner. Ils n’ont en vue que leur intérêt personnel et immédiat. C’est contre

ces dispositions des actionnaires, toujours prêts à deman- | der une augmentation de dividende pour voir se produire

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