INTRODUCTION
La réforme bancaire est l’une de celles qui s’imposera de la façon la plus urgente à la signature de la paix; méthodiquement opérée, elle permettra, en effet, à notre pays de se relever des ruines que la guerre y aura semées et de reprendre dans le monde le rang qui lui revient et qu’il a autrefois occupé. Dans l’état actuel de notre civilisation, le crédit est un des éléments indispensables de la vie économique et l’un des facteurs les plus importants de la prospérité nationale. Il est donc du plus haut intérêt d’en développer autant que possible les ramifications, de les étendre, en vue d’en faire bénéficier même les branches les plus infimes du commerce et de l’industrie et de le mettre à la portée de tous ceux qui sont susceptibles d’en user avec profit.
Comment devra s’effectuer la réforme bancaire de demain, telle est, au fond, la question que nous nous sommes proposé d'étudier dans ce travail. Faut-il que l’Etat intervienne pour réglementer le fonctionnement des banques, ou même pour exercer sur elles un contrôle, une sorte de tutelle plus ou moins sévère, ou y a-t-il avantage, au contraire, à conserver le régime de liberté, d’émulation et de rivalité que nous voyons aujourd’hui fonctionner sous nos yeux? Faut-il, d’autre part, contraindre les banques ou sociétés de crédit actuellement existantes à ‘élargir encore le domaine de leur activité en multipliant le nombre et la variété de leurs services, ou n’y a-t-il pas lieu d’opérer beaucoup ‘plutôt par la création d’établissements nouveaux, à spécialité bien déterminée, destinés à compléter
je mécanisme bancaire français devenu trop étroit? N’estil pas à souhaiter, enfin, que certaines réformes se réalisent dans le régime de publicité appliqué à la situation commerciale et financière des sociétés de banque, surtout des banques de dépôts, de façon à permettre au publie d’étayer plus facilement sa confiance dans la solidité des établissements avec lesquels il est en relations d’affaires?
Afin de nous former une opinion éclairée sur ces problèmes, qu’il serait certes encore bien prématuré de vouloir résoudre pratiquement, mais qu’il est bon d’étudier dès maintenant pour en trouver la solution la pius saine, il nous à paru que le mieux était, en présence de la violente campagne menée depuis longtemps contre les grandes sociétés de crédit, et.dont l’acuité n’a fait qu’augmenter encore sous l'influence du trouble profond amené dans le fonctionnement des banques par l’ouverture des hostilités au mois d’août 1914, d’examiner soigneusement les eritiques formulées et les arguments fournis et d’essayer d’en dégager l’insuffisance véritable de notre organisation bancaire et son défaut précis d’adaptation aux besoins de la vie économique actuelle.
Notre étude comprendra deux parties. Dans une première partie, nous examinerons quelle était, avant la déclaration de guerre, la situation financière des trois principaux belligérants: France, Angleterre, Allemagne, et de quelle façon s’est opérée, dans chacun d’eux, la mobilisation capitaliste; le but de cet exposé comparatif sera de faire apparaître, si possible, dans son exacte vérité, le rôle qu'ont joué les banques à cette occasion et l’influence qu’elles ont eue sur le succès plus ou moins grand de cette mobilisation dans les divers pays considérés. Dans une seconde partie, nous aurons à voir les critiques dirigées en France contre les sociétés de crédit, surtout au point de vue de Ja bonne mobilisation de notre épargne en cas de guerre, et à les discuter; nous examinerons enfin les remèdes à apporter aux erreurs qui ont eu lieu, les moyens propres à
INTRODUCTION n) éviter à l’avenir toute surprise à ce sujet, et les réformes à proposer et à réaliser après la guerre pour mettre notre mécanisme ( banque et crédit » à la hauteur des besuins nouveaux du commerce et de l’industrie.
Mais, avant d’aborder la première partie de notre travail, nous croyons utile de donner au lecteur quelques renseignements, peu connus du grand public, qui éclairent d’un jour spécial la campagne menée à certain moment contre nos grandes firmes capitalistes. [Il est aujourd’hui hors de doute, en effet, que la vieille et généreuse hospitalité française envers les étrangers nous a coûté bien cher au cours de cette guerre. On a pu voir des directeurs d’usines, des ingénieurs, des contre-maîtres..., habitant la France depuis plus ou moins longtemps, revenir dans le pays qu'il leur avait été loisible d’étudier à merveille, à la tête de troupes ennemies. Très souvent, ils apportèrent avec eux des listes de réquisitions à exiger des habitants, listes qu'ils avaient eux-mêmes dressées en mettant à profit les renseignements qu'ils possédaient sur la situation économique de chacun. Sur d’autres points, l’armée de l’envahisseur trouva, tout préparés, les massifs de maçonnerie nécessaires à la mise en position de sa grosse artillerie. Tout cela avait été fait sans bruit, avant la guerre, sous le couvert de commerce ou d'industrie, par des gens qui cherchaient, d’autre part, à nous inonder de produits € Made in Germany ».
Et pourtant, nous avions été prévenus. Dans son bel ouvrage, qu’il faut relire aujourd’hui pour en apprécier toute la vérité, M. Léon Daudet nous avait révélé, il y a quelques années, les manœuvres allemandes d’avant-guerre et les moyens employés pour les faire aboutir. Nous aurions dû savoir qu’une vaste organisation d’espionnage et de ( sabotage » systématique de notre défense nationale avait été constituée par nos ennemis sous les formes les plus diverses. Nous n’aurions peut-être pas assisté ainsi à cette formidable ruée qui menaça Paris dès l’ouverture des hosti-
lités et que nos adversaires avaient soigneusement préparée. |
Cette campagne d’avant-guerre s’attaqua, d’ailleurs, à tous les ressorts de notre énergie nationale; on peut même se demander comment elle n’a pas mieux réussi. Il ne faudrait pas croire cependant qu’elle ait totalement échoué et que l'Allemagne n’en ait tiré aucun profit. Nous venons de voir précisément certaines de ses conséquences au point de vue stratégique; d’autres, pour moins sauter aux yeux, sont toutefois aussi certaines; ainsi, l’achat en masse de nos chevaux, auquel procédaient continuellement des acheteurs d’outre-Rhin sur les marchés de nos pays d’élevage; ainsi encore la monopolisation de certaines branches de notre industrie, destinée, en cas de guerre, à nous priver de toute une catégorie de produits indispensables (spécialités pharmaceutiques ou chimiques...)
Ce n’est pas tout. Depuis longtemps, l’Allémagne s’ap- - pliquait aussi à ( saboter » le crédit de notre pays en répandant, avec une perfide habileté, sur notre situation financière et nos établissements de crédit, les informations les plus mensongères. On se souvient de l’odieuse campagne de dénigrement qui s’organisa contre nos grandes banques durant tout le premier semestre de 1914. Des libelles, sans signature autre que celle de l’imprimeur, furent lancés dans le public, engageant les actionnaires à vendre leurs titres, à retirer leurs fonds et valeurs déposés dans ces établissements. En même temps, des circulaires étaient publiées pour recommander de déposer à l’étranger, dans telle ou telle banque, lesdits fonds et valeurs afin d’éviter ainsi des impôts exigibles à partir du 1° juillet sur les revenus des fonds d'Etats étrangers encaissés en France, etc. Dans la revue hebdomadaire du Journal du 25 mai 1914, M. Philouze donna le fac-similé d’une de ces circulaires et protesta vivement contre l’emploi de tels moyens pour ef. frayer les capitalistes français. Le Rentier, du 27 mai, ré. elama de son côté, contre ces attaques et leurs inspirateurs,