LA MORALISATION DE LA PROPRIÉTÉ
§ I. — La précaution préliminaire.
Nous voici arrivés enfin à la partie positive du Morcellisme. Nous voici en face de cette difficulté dont la doctrine s'est engagée à apporter la solution pratique. Si vraiment les morcelHstes démontrent qu'il y a moyen de purifier la propriété, qui donc se refusera à consentir à une œuvre de telle moralité ? Si au contraire les moyens sont manifestement insuffisants, le Morcellisme sera vain ; et il faudra choisir entre Tune ou l'autre de ces deux solutions : ou se résigner aux abus lamentables de la propriété comme à un mal inéluctable et à l'oppression qu'engendre le régime capitaliste ainsi qu'aux imminences de guerre civile qu'il comporte, ou bien détruire la propriété individuelle, interdire aux hommes de contracter
1021 tB MÔR^ELLISME
entre eux et substituer le despotisme de l'Etat à la liberté civile.
Le Morcellisme aborde donc la difficulté bien en face. Il pose le problème avec précision et franchise, et débute dans l'exposé de ses voies et moyens, par Taveu que rien ne sera possible tant que le bien mal acquis pourra, dès sa formation, se dissimuler à toutes les mesures de justice et de répression qui le viseraient en se rendant invisible, comme le lui permet aujourd'hui cette institution de rapine publique qui est la valeur au porteur.
Dans sa frénésie économiste, et sous l'empire du € laissez-faire,laîs$e2-pasder »^ la législation moderne a dispensé la propriété d'avoir sur elle le témoignage de sa légitimité en guise de passeport, ou du moins la caution de son détenteur. La propriété s'est faite anonyme et a été saluée dès lors avec le même respect, dans la main du travailleur honorable et dans la main du fripon.
Il n'est pas un défenseur de la valeur au porteur qui ne reconnaisse que cette forme de titres ne rende possibles les pires agissements et n'assure l'impunité aux pires manœuvres contre le bien des braves gens. Mais en compensation de ses dangers, ils vantent les bienfaits qu'elle rend par la facilité qu'elle apporte aux transactions. Ce dernier point est exact. Mais que s'ensuit-il si ce n'est qu'il y aune distinction à faire entre les deux caractères de la valeur au potteuf ^ l'an son
tt MORCÊLLISMË tÔ)
anonymat qui est détestable, Tautre sa négociabilité imnaédiatequi est un avantage excellent. Aussi les morcelltstos demandent^ilst non la suppression pure et simple de la valeur au porteur, mais sa transformation en une valeur négociable par voie d'endossement comme Test, par exemple, le billet à ordre. La négociabilité resterait extrêmement aisée, car ce n'est pas une gêne appréciable que celle qui résulterait de l'obligation d'apposer au dos de la valeur à transmettre le noip du cédant, une date et une signature ; mais cette formalité suffirait pour qu'on puisse remonter la série des endosseurs et atteindre le fripon qui aurait créé ou capté la valeur par dol ou par fraude.
C'est sous la condition de cette précaution préliminaire que les morcellistes abordent le problème de la suppression des moyens d'acquérir la propriété autres que le travail. Rappelons que ces moyens réprouvés sont au nombre de neuf: Tout d'abord un à la fois proscrit par la loi positive et la morale, mais qui, en lait, passe souvent inaperçu ou impuni, et ainsi fonde la propriété, c'est le délit. Viennent ensuite des moyens plus ou moins tolérés, voire reconnus par nos lois : la chance, le jeu, la faveur de prince, la prescription, l'agiotage, l'usure, la corruption et le capitalisme.
104 tB MORCBLLISiCË
§ IL — Les moyens immoraux d* acquérir,
A Texception de la chance et de Tagiotage et aussi du capitalisme, les moyens immoraux d*acquérir la propriété seront vite passés en revue, car l'exposé des mesures propres à les conjurer exige peu de développements.
Délit. — Sans nul doute les crimes et délits contre les personnes sont devenus beaucoup plus rares que jadis, de même que les vols à main armée ou par effraction. Mais il semble que les entreprises contre le bien du voisin sont cependant tout aussi nombreuses. Les procédés seuls ont changé. A la brutalité sanguinaire des malandrins antiques a succédé l'habileté captieuse des filous et des lanceurs d'affaires. La forêt de Bondy moderne, c'est le salon où le directeur de la Société anonyme reçoit les gogos que ses prospectus ont alléchés. De nouvelles manières de voler out été inventées que notre Code pénal, vieux d'un siècle, n'avait point prévues et ne punit pas. Aussi les morcellistes demandent-ils que nos lois pénales soient revisées, afin que soient définies et punies les entreprises sur le bien d'autrui autres que celles loyalement pratiquées par le travail utile, et consenties consciemment et en pleine liberté par ceux des biens de
Le MûRCELLtSMÉ lo$
qui OD veut obtenir une parcelle quelconque. Il est en effet de toute évidence qu*ii faut mettre le Code pénal au courant des progrès qu'a réalisés la science de l'escroquerie.
Mais il est un autre genre de réformes que les morcellistes voudraient voir apporter dans notre législation pénale. L'amende devrait surtout, dans les crimes et délits contre le bien d'autrui, être proportionnée à la fortune du coupable. N'est-il pas inouï en effet que tel millionnaire compromis dans une escroquerie par laquelle il espérait gagner, — par laquelle il a gagné peut-être — des centaines de mille francs, ou même des millions, puisse en être quitte pour un mois de repos dans une prison départementale et une amende de deux mille francs, alors que le moindre ^arcin par un afTamé sera puni de six mois de prison f C'est dans leur fortune qu'il faut frapper ceux qui recourent à l'improbité pour édifier celle-ci. De même les morcellistes demandent que toute fortune, toute propriété acquise par des moyens illicites soit confisquée au profit de TËtat, si les victimes des vols ne sont point connues. Par la suppression des valeurs au porteur, ces pince-monseigneurs du crédit, et la revision du Code pénal dans le sens que nous avons indiqué, il n'est pas douteux que le nombre des escrocs et les chances d'impunité diminueraient simultanément dans des proportions considérables, y^ii. — Pour les morcellistes, le jeu est un délit
io6 tÊ MORCfilLlSME
dont l'aDtenr principal, seul susceptible d*être puni de peines afflictives, est le croupier. Acquis par acte délictueux, l'argent gagné au jeu doit être restitué, et si le perdant néglige d'user du droit de se le faire restituer, sa femme, ses enfants, ses héritiers à réserve, et, par une action analogue à l'action paulienne du droit romain, ses créanciers, pourront poursuivre la restitution et, en vue d'aboutir à cette restitution, mettre en mouvement l'action publique. Celle-ci agirait d'office contre le croupier, qui serait solidairement tenu à la restitution deà sommes vefsées par le perdant.
Faveur de prince. — Ce mode d'acquérir la propriété fonctionne moins activement aujourd'hui que par le passé, et c'est là une des circonstances qui expliquent que la fortune ne se maintienne plus comme .autrefois dans les familles de l'aristocratie. C'est par des progrès dans Tordre politique que Tort parviendra à le rendre de plus en plus rare. Uénucnération des réformes d'ordre politique, qui dans ce but seraient désirables, serait trop longue ici*
Prescription. — Ce mode d'acquérir la propriété n'existe plus en Angleterre. La loi anglaise ne reconnaît plus de prescription acquisitive de propriété. De même que chez nos voisins un article de loi suffira à la réalisation de ce progrès.
Usure. -— Ceux qui confondent la liberté avec la faculté de dépouiller autfui tû profitant de ses fai-
LE MCHICELLISMB IO7
bleisses, s^embarrassent en matière d*usure de scrapwles qui ne profitent qu'aux usuriers. On verra plus loin que le Morcellijsm^ tend à la suppression du commerce exercé soit p^ar un individu, soit par upe société d'individus et qu'il y substitue un système Je coopératives, de consommation fédérées. Le récit classique du commerçant que l'usurier sauve de k faillite, — récit de pure imagination car l'usurier n'a pu, en la retardant de quelques jours, que rendre plus désastreuse une faillite, «- cesserait de valoir cq même temps que les commerçants cesseraient d'exister. Quant an prolétaire réduit à son gain quotidien nécessairement très modique, comment l'usure pratiquée coûtrelui ne serait- elle pas criminelle ? Quant au petit industriel et au paysan, dont le petit avoir est un gage, c'est à l'association mutuelle, non a l'usurier qu'ils s'adresseront. Restent les fils de famille sans cervelle, les débiles de volonté. Voilà le milieu nourricier des usuriers, vilaine engeance, parasites de la propriété sur lesquels on ne saurait se faire scrupule de répandre en guise d'antiseptiques^ d'efficaces pénalités.
Corruption. — L'exploitation du vice du pauvre ne se pratique guère que sous une seule forme : la vente des alcools et des liqueurs. Or, dans le système morcelliste, la vente des boissons tombant dans le domaine de la coopérative de consommation, Texploîteur de ralcôolisçne ouvrier disparaît. Quant aux
I08 LE MORCELUSME
vices des riches, des riches qui sont la proie fatale des filles et des parasites, que ceux-ci se hâtent d'en* tirer profit, car à mesure que se tariraient les sources impures de la propriété, se tariront du même coup les occasions de richesse Le travail utile peut engendrer l'aisance honorable, jamais la fortune ; nous l'avons déjà démontré. De même que la viande putréfiée fait éclore les mouches, de même la richesse fait éclore les catins ; et c'est assainir l'air que nos femmes respirent, que de conjurer les occasions, toujours immorales, de l'enrichissement. Or, c'est là le résultat des mesures morcellistes qui par cela même tendent efficacement à l'abolition de la corruption.
Chance et agiotage, — La conscience sociale est lente à se former. Son éducation se poursuit cependant ; et déjà nombreux sont ceux qui tiennent la chance pour impuissante à fonder une propriété légitime : « Que t'épuises-tu au travail pour acquérir la propriété, malheureux prolétaire, puisque précisément la part de bien qui allait t'advenir, hier, le sort me Ta apportée, tandis que désormais» ? — Voilà ce que raconte à tout venant le spectacle de ceux que la chance a enrichis. Il est bien dangereux pour la paix sociale et contraire à la morale qu'un tel langage soit tenu.
Mais peut-on vraiment abolir la chance ? — Posé en termes aussi généraux, le problème paraît insoluble. Mais faisons une distinction entre trois ordres
LE MORCELUSMP IO9
de faits : En agriculture, la chance peut être conjurée? — Oui, répondront tous les sociologues, oui, par l'assurance. Les risques cala miteux sont évités et les primes qui servent à les conjurer réduisent la portée, l'étendue des chances heureuses. Ce qui reste à'aléa en agriculture est dès lors assez peu considérable, soit dans le sens du profit, soit dans le sens de la perte pour n'enrichir ou n'appauvrir notablement personne, et n'être plus qu'une occasion pour la prévoyance, un stimulant à l'esprit d'épargne et de travail.
En industrie proprement dite, il en est exactement de même, et la chose paraîtrait certaine à tous si parla pensée nous avions toujours soin de distinguer, dans l'activité de nos industriels actuels, ce qui est acte d'industrie de ce qui est acte de commerce.
Le domaine incontesté de la Chance, domaine sur lequel elle règne et où elle est inconjurable, c'est celui du commerce. La gravité du fait s'accroit même en ce que la chance, ou hasard non provoqué, y dégénère fatalement en jeu ou hasard provoqué ou en agiotage.
Qu'est-ce donc que Tagiotagef... Les économistes nous enseignent tous que la spéculatioriy c'est-à-dire la prévision des mouvements de la production et de la consommation est Tâme du commerce, sa raison d'être et la condition nécessaire de son succès. Ils confessent en même temps qu'il n'y a pas de législation capable d'empêcher que les spé- Sabâtier. 7
UO I-E MORCELUSME
culateurs n'accroissent, par des manœuvres pro* près à fausser le jeu naturel des choses économiques, c'est-à-dire par Y agiotage^ les chances de leurs prévisions et de leurs calculs ; réclames trompeuses, marchés fictifs, accaparements concertés, etc., sont ^ctes qu'on ne saurait poursuivre, d'après les économistes, quelque immoraux qu'ils les avouent, sans ruiner le commerce et du même coup le pays entier. Herbert Spencer, le philosophe de Tlndustrialisme pourtant, a écrit sur les mœurs commerciales un ouvrage duquel il résulte que les nécessités delà concurrence obligent les commerçants les plus honnêtes à mille pratiques propres à duper le client. Le mensonge ne serait pas moins que la spéculation, avec son inévitable alliage d'agiotage, l'âme du commerce. Le sentiment public confirme d'ailleurs pleinement cette opÏDion du grand penseur anglais, car la définition pratiquement vraie du commerce n'est que celle-ci qui est courante : l'art de vendre le plus cher possible en la faisant valoir par tous moyens, une marchandise qu'en profitant de toutes les occasions et par tous moyens, on a achetée le moins cher possible. Ce commerce, aux vices irrémédiables duquel on nous somme de nous résigner, est-il, en ses résultats directs, si avantageux ? Crée-t-il donc tant de richesses ? — Mais il n'en crée aucune. Il se borne à déplacer les richesses créées soit par l'agriculture, soit par l'industrie, soit par l'art, soit par la science.
LE MORCELLISME III
et à la mettre à la portée de ceux qui en ont besoin. Il met en communication le producteur et le consommateur. Sans doute, ce faisant, il rend un réel service dont le commerçant se paie en majorant le prix réclamé par le producteur d'une somme suffisante, non seulement pour le couvrir de ses déboursés, frais de transport, etc., mais encore pour lui procurer le profit capable de le faire vivre. Les marxistes ont donc raison d'observer que le commerce est parasitaire. Un autre caractère du commerce c'est d'être secrat et dissimulé. Il a besoin de crédit, et pour obtenir ce crédit, il lui faut paraître, avoir une brillante façade* Faire éclat d'opérations fictives, dissimuler les opérations réelles, mentir à ses fournisseurs sur ses ressources, à ses clients sur la qualité des marchandises, telle est la commune obligation de tous les commerçants ; et comme chacun d'eux se trouve ainsi, sur les stocks de ses concurrents, privé de tout renseignement sûr, comme l'industrie productrice n'est pas mieux renseignée par suite du mutisme de tous, il en résulte que chacun agit au hasard, sans règle, et que tout le monde économique est livré à l'anarchie. Les commerçants honnêtes gémissent d'un tel état de choses ; mais ne sont-ils pas contraints par la concurrence de suivre, eux aussi, le courant? Ce n'est pas eux qu'il faut blâmer, c'est Tinstitution mêoie, c'est le commerce, tel qu'il résulte fatalement de Tor- ^anisation capitaliste de l'état économique actuel.
lia LE xVCORCELLISMB
Eh bien, de ce commerce, les morcellistes demandent la suppression. Les coopératives de consommation n'ont-elles pas prouvé que producteurs et consommateurs peuvent se mettre en relation directe? Si celles-ci se généralisaient, s'universalisaient, le commerce serait ainsi à la fois supprimé et remplacé, et avec lui ses fraudes et ses mensonges, avec lui l'anarchie de la production, avec lui l'agiotage, avec lui la chance enfin^ la chance que l'assurance aurait déjà supprimée dans la sphère de l'agriculture et de l'industrie.
Mais peut-on aboutir à un régime de coopératives de consommation universalisées i
Les morcellistes considèrent la chose comme possible par le moyen suivant :
Des coopératives de consommation se fonderaient qui se fixeraient à elles-mêmes, pour leurs opérations, une circonscription territoriale nettement déterminée. Dans les limites de cette circonscription elles s'engageraient, jusqu'à concurrence des trois quarts ou des cinq-sixièrçes de leurs bénéfices, à racheter les fonds des commerçants qui, établis antérieurement à la fondation de la coopérative, demanderaient ce rachat. Le rachat se ferait à prix équitable par voie d'expertise ou autrement, ce ne serait là qu'un détail.
Arrêtons-nous sur le premier point et considérons que le procédé de rachat s'inspire évidemment d'une haute pensée d'humanité. Ce n'est plus la conçut^*
L6 MORCBLUSMfi IIJ
rence sans merci. C'est la lutte encore, mais c'est déjà l'indemnisation des vaincus par le vainqueur. Dans l'état actuel du petit commerce, c'est le salut, le salut par le seul moyen qu'il puisse encore espérer, saisi qu'il est, comme entre les deux dents d'une tenaille, par les grands magasins d'un côté, par les coopératives de l'autre.
Or, tout acte propre à atténuer les conflits sociaux est un service rendu à la chose publique, service public, qui peut justifier une rémunération publique. Or, quel salaire demanderaient ces coopératives rédemptrices du commerce ? Elles demanderaient d'abord et surtout un salaire moral : elles prieraient l'Etat de contrôler leur comptabilité-deniers et leur comptabilité-matière ; de rendre publics les renseignements qu'elles lui fourniraient elles-mêmes sur les mouvenients de la consommation de leur clientèle ; de mettre à leur disposition les lumières d'un Conseil supérieur de la coopération. Conseil technique dont elles s'engageraient à suivre les avis dans les limites que l'Etat jugerait bon de fixer.
• De cette intervention de l'Etat sollicitée par elles, que pourraient bien espérer les coopératives de consommation ? — Rien autre chose qu'une garantie sérieuse de contrôle et de conseil tant sur la conduite de leurs directeurs et agents que sur la sûreté de leurs opérations. De cette publicité faite à leurs opérations réciproques, elles attendraient réciproquement l'une
tl4 tE MORCELUSMB
de Tautre les renseignements de statistique propres à les diriger^ renseignements qui, en se généralisant à ioutes les branches de commerce en même temps que les coopératives elles-mêmes, aboutiraient à supprimer l'anarchie actuelle de la production.
De cette loyauté d'intentions, de cette publicité, de cette organisation du contrôle public, naîtrait pour elles, aux yeux du public, un crédit, une autorité morale qui, pour des motifs trop longs ici à développer, font défaut à la grande majorité des coopératives. Ce crédit, celte autorité morale seraient à leur tour, pour les coopératives, un élément de succès, un gage de prospérité non seulement parce que le contrôle, bien organisé tant sur les magasins que sur les livres, et la caisse et sur la procédure des achats et des ventes,serait en lui-même une garantie efficace contre des abus sans cela inévitables, mais encore parce que la quasi-investiture officielle, qui en résulterait en fait pour ces coopératives, par rapport aux autres coopératives, serait une puissante recommandation auprès du public.
L'Etat devrait-il, au nom des principes, s^interdife le contrôle que les coopératives l'inviteraient à exercer sur elles ? — Pour quelle raison se refuserait-il à une telle demande ? L'Etat a légitimement tous les droits que lui confère la loi, formule du contrat qui maintient et régit la société. Pourquoi la loi ne lui donnerait-elle pas mandat légitime de contrôler la
LB MORCELLISMS IIÇ
gestion financière et morale des coopératives de consommation ? L*Etat exerce déjà des attributions à^z^ genre sur les tontines, et personne ne s'en plaint. Là où le contrôle des intéressés est d'ailleurs impossible, il est logique et sage qu'on recoure au contrôle de l'Etat. En quoi ma liberté individuelle serait-elle violée par le contrôle que l'Etat exercerait sur la coopérative de consommation de mon quartier ? Je ne serais aucunement obligé de m'inscrire au nombre des coopérateurs. Je pourrais même me servir ailleurs, tant qu'à côté d'elle subsisteraient des commerçants individuels. Que si ceux-ci arrivaient à disparaître, c*est qu'effectivement, par leur vertu propre, garantie par le contrôle de l'Etat, les coopératives de consommation seraient arrivées à naieux satisfaire aux exigence* de la consommation. Dès lors, quel droit auraî-je à me plaindre qu'uneforme économiquement supérieure me soit offerte qui me permettra de réaliser mes achats à meilleur marché ? D'ailleurs le système morcelliste, en supposant universalisé le régime qu'il préconise, ne comporte pas une seule coopérative, mais une multitude de coopératives autonomes, toutes contrôlées par l'Etat dans des conditions identiques, obligées sans doute à l'exécution de certaines règles de police et de moralité, mais gardant chacune sa direction propre, et, vis-à-vis de ses rivales, les raisons d'une profitable émulation. Entre ces diverses coopératives, les clients pourront choisir
n6 IB MORCËLLISME
comme entre les divers marchands, car la territorialité des coopératives ne serait pas opposable aux acheteurs. Ce qui fausse l'appréciation de la plupart des hommes quand il s'agit d'Etat ou de Liberté, c'est que chaque école s'est fait du rôle de l'Etat une conception particulière et dogmatique. Les morcellistes entendent sauvegarder chez l'individu la liberté active, agissante, efficace, celle dont on new peut être privé sans ressentir une douleur. Mais que m'importe qu'on restreigne le champ dans lequel je n'ai à exercer d'autre liberté que celle que les philosophes appellent la liberté d'indifférence,... surtout si j'ai à cette restriction un profit matériel ou moral ?
Mais voici un point qui d'abord paraît plus délicat : les morcellistes demandent que, pendant la période du rachat du commerce individuel, l'Etat subventionne les coopératives de consommation qui s'engageraient à ce rachat. Dans leur pensée, cette subvention aux coopératives dont l'activité serait ainsi stimulée, devrait être proportionnelle aux bénéfices des coopératives.
Certes une telle proposition se justifie cependant à tous les points de vue : au point de vue de justice, car la subvention ne serait qu'une faible rémunération du service rendu par le régime coopératif qui aurait banni de la société le metisonge des étalages, l'occasion des fraudes commerciales, les misères et les hontes de la concurrence, l'attristant spectacle de
lE MORCELLISME II7
la chance, les criminalités de Tagiotage. Au point de vue de la stabilité politique, quel est le gouvernement qui resterait indifférent à la perspective de voir s'éteindre sans eflort cette classe de citoyens aigris, mécontents, révolutionnaires sans but et sans principes, que sont, par la fatalité même de leur situation, les petits commerçants ? Sans doute cette subvention n'aurait qu'une durée limitée. Elle durerait tant qu'il resterait des commerçants à racheter, et elle diminuerait en quotité à mesure que les ressources grandissantes des coopératives de consommation permettraient à celles-ci de faire mieux face par elles-mêmes à l'obligation du rachat commercial.
A côté des coopératives de consommation et annexées à elles, fonctionneraient des sociétés de crédit qui permettraient aux prolétaires de bénéficier des achats au comptant dans les magasins coopératifs.
La substitution du régime de la coopération de consommation au commerce anarchique, parasitaire et capitaliste de l'heure actuelle, est une idée trop aouvelle pour ne pas heurter les esprits. Les morcellistes comptent néanmoins qu'elle fera son chemin. Ils en donnent pour preuve la faveur avec laquelle elle a été accueillie par un syndicat de petits épiciers. Après mûre étude, le syndicat a conclu que sur cinq épiciers, quatre seraient pleinement satisfaits de l'application du nouveau système : trois d'entre eux parce qu'ils seraient conservés comme gérants dans les ma-
Il8 Lt MORCELLISME
gasins coopératifs, le quatrième parce que le rachat de son fonds serait l'occasion attendue par lui de se retirer des affaires. Le cinquième seul, abandonné à lui-même avec le prix de son fonds dans la main, parce qu'il aurait été jugé incapable de gérer une des trois succursales, risquerait d'être mécontent. Mais pourquoi avait-il préalablement demandé luimême le rachat, si ce n'est parce qu^il sentait son incapacité le conduire à la faillite? Ce rachat était donc sa seule ressource. Le régime coopératif aurait donc, tout compte fait, amélioré et non empiré sa situation.
Observons enfin qu'une organisatioA de ce genre serait conforme à nos traditions juridiques. 11 y aurait entre les coopératives actuelles de consommation, au maintien desquelles il ne serait fait aucune défense et qui pourraient se multiplier librement, et les coopératives contrôlées par l'Etat dites autorisées ^\2i différence que la loi si heureuse du i8 juillet 1865 a créée entre les anciennes associations syndicales, fondées en vue des drainages, colmatages, irrigations, reboisements, etc., et les associations syndicales autorisées, instituées en vertu de cette loi même. L'universalisation de ces dernières a prouvé Texcellence de la conception.
LE MORCELLISMB II9
§ III. — Les moyens immoraux d'acquérir {suite). Le capitalisme.
Qu'est-ce que le capitalisme?— L exploitation an travail d^ autrui.
Exploitation ne veut pas dire emploi mais, emploi dolosif soit par fraude, soit par violence. Que les hommes s'emploient entre eux, qu'ils mettent à la disposition les uns des autres leur activité physique, intellectuelle ou encore, les produits antérieurement acquis par leur activité, quoi de plus légitime, de plus naturel, de plus conforme à nos instincts en même temps qu'aux lois qui, en économie comme en moralité, font les hommes étroitement solidariaéa et unis ?
Ce qu'il faut empêcher,c'est seulement que la fraude et la violence ne viennent compromettre ou fausser ces rapports. Il faut qu'en contractant entre eux pour le louage de leur activité, les hommes soient pleinement libres et pleinement conscients. Or, dans le contrat qui intervient entre le capitaliste qui, par privilège de fait, détient les instruments de production, et le prolétaire qui n'a que ses bras en même temps que la faim au ventre, le contrat de louage d'ouvrage n*est, nous le savons, ni libre ni susceptible de garantie*
120 LE M0RCBLL18MR
Si, par des mesures quelconques, TEtat était en situation de restituer au prolétaire sa liberté morale ou de le protéger contre toute exploitation par le capitaliste, c'est à l'adoption de ces mesures que TEtat devrait se borner. Malheureusement l'observation des faits prouve qu'une telle tâche est impossible. L'Etat ne saurait avoir ni assez d'yeux ni assez d^oreilles pour être présent effectivement à l'infinie quantité des contrats qui se forment quotidiennement entre capitalistes et prolétaires, moins encore aux actes continus qu'exige l'exécution de ces contrats. Impuissant à réprimer les abus, impuissant à les prévenir par des mesures de garantie imposées au capitaliste, l'Etat est placé en face de ce dilemme : ou laisser se perpétuer l'exploitation du prolétaire par le capitaliste, ou exproprier le capitaliste du privilège de fait qui aujourd'hui place exclusivement entre ses mains les moyens de production et du même coup le sort des prolétaires.
Pour exproprier du privilège de fait qui, seul, rend les capitalistes dangereux parce qu'il leur permet de faire la loi aux prolétaires, pas n'est besoin de lesexproprier de tous les moyens de production, mais seulement de ceux qu'ils peuvent accaparer. Or, ils ne sauraient accaparer ceux qui, par leur moindre valeur, sont susceptibles d'être acquis par le prolétaire luîmème,s'il s'astreint à un travail persévérant et sérieux quoique non excessif, et à une épargne suffisant^
LE M0RCELLI9ME Tftî
quoique non préjudiciable à sa santé. Sans doute on objectera que réduit à la portion congrue^ le prolétaire ne peut rien épargner,par suite rien acquérir. Cela est vrai actuellement; mais cela ne serait plus vrai dans un régime qui aurait réalisé les réformes morcel listes; et le lecteur de bonne foi en aura l'impression k la fin de l'exposé.
Une autre raison existe pour qu'on n'exproprie pas de ious les moyens de production les détenteurs actuels. Supposons que le nombre des prolétaires absolus soit en France de deux millions. Supposons qu*à la suite de J'expropriation des usines métallurgiques, des filatures des verreries, etc., en même temps que des industries de transport, des mines, etCr, un million et demi de ces prolétaires soient employés di3ns des ateliers d'Etat; n'est-il pas évident que le tarif adopté dans ceux-ci, tarif qui ne sera pas un tarif d'exploitation, aura pour effet de régulariser le prix du salaire dans les autres ateliers, de mène que le taux de la Rente d'Etat a régularisé le taux de l'argent dans les contrats privés? Pourquoi dès lors faire un effort supérieur à celui qui est nécessaire pour obtenir le résultat souhaité au grave risque, en exagérant le domaine industriel de l'Etat, d'exagérer ses moyens de puissance économique ?
On comprend maintenant pourquoi les raorcellistes ptoposçnt la socialisation des moyens cûpitalisUs de production : mais de ceux-là seulement. Capitalistes
laa LE MORCELLîSME
dans cette formule ne veut pas dire : actuellement détenus par les capitalistes, mais bien : qui, ne pouvant ctre conquis par le seul travail, étant inaccessibles aux efforts de celui-ci, resteraient le privilège des seuls capitalistes, si TEtat, dans un intérêt supérieur de liberté et de justice, ne le leur rachetait pour les mettre à la disposition gratuite du prolétariat.
Voilà le principe. En fait, où sera la limite exacte de cette socialisation ? On ne saurait le préciser dès maintenant. De même que des lois de faveur protègent la grande propriété terrienne, de même des lois de faveur protègent la grande propriété industrielle, ie grand atelier, l'usine, contre l'atelier familial. De même que des rigueurs injustes accablent la propriété paysanne, de même des rigueurs injustes accablent Patelier familial. Qu'on supprime d'abord et ces privilèges et ces rigueurs au nom de la plus élémentaire justice, et vraisemblablement, dans telle branche d'activité où Vatelier familial perd peu à peu du terrain devant Tusine, c'est au contraire celle-ci qui sera en passe de fléchir.Là où on constatera que la seule liberté suffit à assurer, dans un délai donné, le triomphe du travail sur le capitalisme, on laissera faire la liberté. Là, au contraire, où tous privilèges injustes leur étant retirés, l'usine, par sa force propre,sera en situation de se maintenir et par cela même de perpétuer le capitalisme, alors le législateur, au nom du principe plus haut formulé, devra décréter la socialisation*
On voit que les morcellistes, comme tous les autres socialistes, concluent à € la socialisation graduelle et nécessaire des moyens capitalistes de production ;&» Or,c*est à l'acceptation de ce but que, d'après la définition formulée, dans ce banquet de 1896, que les socialistes français pourraient justement appeler leur concile de Saint-Mandé, on reconnaît les socialistes. Donc, les morcellistes sont des socialistes,etleur école forme une branche du socialisme français.
On sait que contre la socialisation des moyens de production, les économistes ont allégué que l'Etat était incapable de rien faire avec économie, et qu'il était en cela trop inférieur à l'industrie privée pour que la puissance économique de la nation où se serait produite la socialisation ne fût atteinte au point qu'une indigence générale, une misère universalisée s'ensuivrait.
Les morcellistes répondent que leur principe conserve la propriété individuelle etradministration personnelle du propriétaire dans tous les ateliers familiaux où ce régime est démontré par les faits être économiquement supérieur à l'usine ou au grand atelier. Seuls ces usines, ces grands ateliers sont supprimés. Mais que sont-ils en réalité ces grands ateliers; que sontelles ces usines, si ce n'est des adtninisiraiiom, avec ingénieurs ou régisseurs, avec comptables, contre* maîtres, etc. ; et pourquoi, dans les ateliers d'Etat, les ingénieurs seraient-ils inférieurs aux ingénieurs de
124 ^"^ MORCELLISME
Tindustrie privée, et quelle raison y a-t-il de supposer que les comptables y seraient moins fidèles ?
Il est exact qu'actuellement l'Etat ne produit qu'à très chers deniers. Mais qu'on en recherche la cause avec bonne loi, et on discernera qu'elle réside, non dans une infériorité propre et essentielle de l'Etat, mais dans cette circonstance que la production n'a pas été le but poursuivi par l'Etat et pour lequel celuici se serait organisé et outillé. Produire n'a été pour TEtat qu'un but accessoire, un accident, un prétexte à des créations d'emploi aux dépens du budget, ou encore le souci de conserver à la défense nationale certains secrets de fabrication, ou enfin le désir d'utilisçr la main d'œuvre pénale dont on n'aurait su que faire. Mais si au contraire on suppose que désormais administrateur, non plus de quelques rares usines disséminées, mais de tout un vaste réseau d'ateliers et d'usines, l'Etat prend conscience de son rôle de producteur, et s'organise effectivement en vue de ce rôle élevé pour lui à la hauteur d'une préoccupation de première importance, il va de soi que l'économie sera aussi recherchée qu'elle est dédaignée aujourd'hui, qu'un contrôle efficace sera exercé, que les administrations s'inspireront de principes nouveaux et que des mœurs nouvelles s'institueront peu à peu. Il ne faut pas oublier que l'Etat, — l'histoire des deux derniers siècles le prouve, — est indéfiniment perfec* tihle dans toutes les branches de son activité.
LE MORCELLISMB 125
Si rinfériorité économique essentielle de l'Etat producteur, par rapport aux sociétés anonymes qui sont elles aussi des administrations, n'est aucunement démontrée, par contre il est facile d'apercevoir combien d'avantages offrirait, au double point de vue social et moral, l'organisation d'une vaste industrie d'Etat limitée et tenue en haleine par la concurrence des ateliers familiaux et des ateliers coopératifs de production que mille formes d'associations fédéreraient entre eux et rendraient beaucoup plus aptes à une production puissante et à ^économie des frais et des efforts. Maintenant reprenons notre hypothèse où sur deux millions de prolétaires, un million et demi, chiffre moyen, seraient employés dans les établissements de l'Etat, et un demi-million employés, — et non plus exploités, — par les petits industriels. 11 est évident qu'en un tel régime le chômage ne serait plus à craindre. Patron des trois quarts des ouvriers, l'Etat pourrait bien, par le fait d'un ralentissement de la consommation de telle denrée, subir l'obligation de réduire dans telle branche son personnel de travailleurs; mais il pourrait certainement répartir de suite ces travailleurs encombrants dans telle autre de ses nombreuses industries, le ralentissement de la consommation sur tel article coïncidant généralement avec un accroissement de cette consommation sur tel autre. Ce fléau du chômage,qui désorganise plus gravement au point de vue moral que matériellement la
î^é tE MORCELLISME
vie de Touvrier, serait ainsi conjuré : Que si, au contraire, le chômage se produisait dans ce qui resterait d'industrie privée, il ne porterait jamais que sur un petit nombre ; et si, d'aventure, les institutions d'assurance mutuelle n*y suffisaient pas, les cadres du personnel d*Etat ne seraient pas tellement rigides qu^ils ne se pourraient ouvrir à quelques chômeurs isolés, dût-on prévoir à la suite du budget économique, en petite annexe, un budget d*Assistance par le Travail.
Au point de vue purement moral, les avantages résideraient dans ce fait que le régime des ateliers d'Etat serait aussi éducatif que le respect de la liberté ouvrière et le souci du budget le rendraient possible. Le gain est le seul mobile que puisse rechercher Tindustriel privé ; et dans les conditions de la concurrence actuelle, il est impossible qu'il en soit autrement. L*Etat, au contraire, gérant des intérêts moraux tout aussi bien que des intérêts matériels du paysj s'efforcerait évidemment, dans toutes ses oeuvres, de faire marcher de front le progrès moral et le progrès économique. Les ateliers deviendraient plus ou moins des écoles en même temps que par une hygiène rigoureuse, ils contribueraient efficacement k la santé des ouvriers et à Tamélioration physique de la race.
Hn définitive, le xMorcellîsme ne se flatte d'abolir le Capitalisme que par le procédé marxiste de la socîa-
LE MORCELLISMB 1 3?
lisation, mais en réduisant celle-ci aux seuls moyens de production qui sont capitalistes par la lorce des choses et leur nature même, et que Teffort des travailleurs individuels ou coopérateurs ne pourrait atteindre et conquérir.