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LES OBLIGATIONS DE SOLIDARITÉ

§ I. — Les Inaptes à la Propriété,

Au point où nous Tavons menée, la doctrine morcelliste arrive à un tournant, à une sorte de bifurcation obligée. En effet, nous voyons bien qu'en aveuglant les fuites — au nombre de neuf, — par lesquelles la propriété était détournée au détriment des travailleurs, la réforme morcelliste a augmenté singulièrement la part de ceux-ci et leur a permis de s'accroître en nombre. Nous voyons bien que par le travail et en régime libre, cette réforme a rendu la propriété accessible à tous en proportion de leur travaîîj et a fait perdre ainsi à la propriété son caractère d*injuste privilège. Mais rendre une récompense accessible à tous, ce n'est pas faire que tous y atteignent : il faut prévoir un contingent plus ou moins considérable d'impuissants, débiles physiques, débiles

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mentaux, tous incapables d'un suffisant travail* Et nous savons que cette incapacité de travail et par lui de propriété sera, ipso facto, pour eux, une inaptitude à la liberté.

Quand un homme est, par la contrainte et la vio* lence, privé d'un droit, il est légitime qu'il s'insurge. Mais quand une faiblesse naturelle est la seule cause qui lui rende impossible Texercice d'un droit que personne ne lui dénierait s'il le pouvait exercer, que doit-il faire, sinon s'efforcer de guérir sa faiblesse et se rendre apte à l'exercice du droit ?

Il semble donc tout d'abord qu'en face de ces inaptes, la société n^ait d'autre devoir que celai de les laisser se guérir s'ils le peuvent, d'autre politique que celle du « laissez-faire » que tant d'économistes ont confondue avec la politique de la liberté.

Mais les morcellistes savent qu'il n'en peut être ainsi : ils savent qu'au fond de toute infortune et de toute déchéance il y a une part indéterminable mais certaine de responsabilité sociale, et même, soit directe, soit indirecte et par répercussion, une part de responsabilité pour chaque membre de la Société. C'est le fait social de la solidarité qui va donc autoriser et diriger l'intervention de la Société vis-à-vis de ces inaptes^ solidarité d'autant plus imposée à titre de devoir social, qu'aux morcellistes elle paraît fondée, non sur un principe purement moral de charité, mais sur une obligation de réparation c'est-à-dire de stricte iusticc.

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On conçoit dès lors que la Société doit donc, non laisser les inaptes se guérir, mais s'efforcer de les conduire à la guérison ; et tandis qu'ils sont encore malades, tandis qu'ils n'ont pas une suffisante maîtrise d'eux-mêmes, soit pour pouvoir persévérer dans le travail, soit pour pouvoir, par l'épargne, utiliser le fruil de leur travail en vue de la conquête de leur ultérieure liberté, la Société doit garantir leur sécurité que, non pleinement libres, ils àont incapables de défendre eux-mêmes. Il faut que, suivant la pensée de Renouvier, ils trouvent dans un système de garanties sociales un équivalent à leur moindre liberté et à la privation de propriété. Enfin, l'éminente vertu éducatrice et libératrice de la propriété, quand cette propriété est le fruit du travail, indique à la Société l'importance que présenteraient toutes mesures propres â stimuler les inaptes dans la poursuite de la propriété par le travail.

Quatre propositions peuvent se dégager de ce qui précède : 1° La Société doit assurer aux inaptes la sé^ curité de la vie, ou, si l'on veut, les conditions du minimum d'existence compatible avec la dignité de Têtre humain. 2° Elle doit favoriser la guérison de l'infirmité ou morale ou physique de Tinapte, soit par un traitement pathologique, soit par un traitement éducatif. 3° Elle doit stimuler l'inapte à l'effort personnel au bout duquel se trouvera pour lui la propriété. 4'^ Elle doit protéger l'inapte contre toute

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exploitation qu'autrui pourrait faire de sa faiblesse. Voilà les quatre devoirs capitaux de la solidarité SO' ciale.

Mais ce n*est pas seulement en elles-mêmes que les obligations de la solidarité sociale doivent être étudiées par voie d'analyse. Cest encore en ceux qui doivent en être Tobjet, car ceux-ci ne se présentent pas tous avec un égal degré d^infirmité ou de faiblesse. L'analyse nous permet d'établir entre les inaptes des catégories diverses dont la série constitue une sorte d'échelle sociale descendante. Comme il est difficile de préciser le point où l'inaptitude apparaît caractérisée, il convient, pour établir avec exactitude la place des diverses catégories d'inaptes dans r^nsemble social, de déterminer ici les degrés, les classes suivant lesquels se répartissent d'eux-mêmes, et en totalité, en raison de leur travail et de leurs aptitudes, tous les citoyens.

Au sommet de la hiérarchie sociale naturelle apparaît celui qui est doté à la fois de la propriété-outil et de la propriété-domaine, ou encore, ce qui revient au même, d'une valeur d'épargne suffisante pour lui permettre de réaliser par achat, et quand il le veut, le domaine et Toutil. Vis-à-vis de ce pleinement libre, la Société n'a qu'un minimum de devoirs. Les gendarmes protégeront son existence et les services publics fonctionneront pour lui comme pour les autres citoyens. Mais aucun devoir particulier ne lie la Société vis-à-

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vis de lui. Il est libre, il est fort : qu'il défende ses intérêts, et que par le travail, s'il veut la conserver, il entretienne sa propriété.

Vient ensuite celui qui, sans être encore doté de la propriété-domaine, est déjà doté du moins des outils et de la matière première nécessaires au travail. Déjà la liberté de ce propriétaire est moindre, car la maladie peut rendre inutile entre ses mains les outils du travaiL 11 se peut également que ces outils s'avarient, s'usent ou même soient brusquement dépréciés par une invention nouvelle. En définitive, le propriétaire de Toutil et seulement de Toutil, n'est pas dépourvu, en temps normal, d'une activité autonome, mais la sécurité de cette activité est à la merci d'un accident, est précaire, et, du même coup, précaire est sa liberté.

En face de cette liberté précaire, de cette autonomie précaire, quel sera le devoir de l'Etat? II apparaît tout d'abord qu'il doit s'interdire rigoureusement tout ce qui pourrait réduire, limiter cette liberté, cette autonomie,en raréfier ou en amortir l'exercice, en affaiblir le sentiment et la jouissance; au contraire il doit stimuler le travailleur à fortifier cette insuffisante autODoraie et à assurer pour l'avenir ce qu'elle a de précaire dans le présent. C'est donc par la liberté que rtitat doit agir, et il apparaît qu'il doit stimuler, par la meilleure organisation possible, l'éducation publique et l'aménagement sagace des services généraux, la formation des associations libres entre ces proprié-

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taires incomplets et aussi les assurances mutuelles contre les accidents de toute nature. Association, assurance, mutualité, voilà les libres garanties qui, sans intervention directe de TEtat, peuvent conduire ces propriétaires incomplets à la plénitude de la liberté dans la propriété-domaine.

La troisième catégorie n'est déjà plus autonome : il s'agit de ces travailleurs qui, doués d'une aptitude professionnelle acquise et par suite d'une certaine propriété morale, ne possèdent d'ailleurs pas Toutil et la matière première de leur travail. Us sont donc seulement propriétaires de leur art ; ils sont des arti^ sans. N'ayant pas les moyens de production de leur travail ils ne sont pas libres, car, dans le régime actuel^ ils dépendent du capitaliste, et dans un régime où le travail serait gouverné par l'Etat, ils dépendraient de celui-ci. Leur servitude aurait changé de maître. Cependant ils sont susceptibles d'une certaine résistance à la servitude, ou plutôt ils ont une chance qu'on n*abuse pas de façon absolue de leur faiblesse. Cest en effet qu'ils ont un petit privilège de fait, celui de l'aptitude professionnelle qu'ils ont acquise et que les autres n'ont pas, aptitude qui fait qu'on est obligé de s'adresser à eux et par conséquent de compter avec eux.

Par quels moyens le capitaliste essayera-t-il de réduire à son profit les effets de cette propriété d'une aptitude chez l'artisan f C'est évidemment en oppo-

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sant les artisans les uns aux autres par des moyens artificieux, en suscitant, puis en faussant la concurrence. Or, susciter est licite, mais les moyens peuvent rendre déloyale et meurtrière cette mise en jeu de la concurrence. Il faut donc se pencher plus avant sur ce problème ; et on découvre alors que l'artisan peut être employé ou bien par un employeur direct ou bien par un entrepreneur. Dans le premier cas il se peut que le contrat soit pleinement libre et que Tartisan ait fait rémunérer à prix juste son art ; dans le second cas, l'acte de travail effectué par l'embauche, avait été précédé d'un contrat plus ou moins exprès par lequel, pour un temps donné et par voie de règlement, comme disent les juristes, Partisan se subordonnait à l'entrepreneur. Or, l'observation des faits démontre que ce contrat d'entreprise a un caractère réellement dangereux pour la sécurité et la liberté du travail artisan.

Que devra faire TEtat en face de ce contrat d'entreprise et pour cet artisan moins apte à se défendre certes que le propriétaire incomplet ? Susciter l'association, la mutualité, l'assurance? — Oui certes; mais il y aurait erreur, disent les morcellistes, à croire que ces moyens seront suffisants. L'aptitude professionnelle est un terrain trop meuble, trop fuyant pour servir de seul point d'appui au ressort de l'activité, de la liberté, de l'efifort. L'Etat ne peut dès lors abandonner chaque artisan à lui-même. Il ne peut davantage s'occuper de chacun en particulier et de toutes

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les conventions que celui-ci pourra conclure avec des entrepreneurs. Faudra-t-il dès lors qu'il so.cialise tout le travail artisan ? Faudra-t-il ainsi qu'il annule, qu'il confisque ce commencement de personnalité, ce germe de liberté, d'autonomie qui est constitué chez Tartisan par la propriété de son aptitude professionnelle ? Mais ce serait là une solution de servitude. Ce commencement de force que donne à chaque artisan la propriété de l'aptitude est insuffisant chez chacun ; mais qu'on groupe, qu'on mette en faisceau ces forces individuelles insuffisantes, et dans la force syndicale ainsi constituée chaque artisan trouvera la garantie de ses droits, sans craindre pour sa fragile liberté le contact de l'Etat et sa tutelle.

On voit dès lors de quelle manière, dans quelles limites, et on pressent sous quelles garanties, les morcellistes prévoient le rôle des syndicats. Sous cette rubrique actuellement sont confondus par l'opinion, des genres fort divers de groupements, les uns purement économiques, les autres plutôt politiques. Les premiers, quand ils n'existent que par le libre assentiment des intéressés, restent insanctionnés, et sont du même coup constamment ouverts et à ceux qui veulent sortir et à ceux qui veulent rentrer sans qu'aucune intimidation, aucune contrainte soient exercées ; nés du libre jeu des volontés et ne durant que par elles^ ceux-là, s'ils se soumettent d'ailleurs aux règles de police et aux lois générales, doivent rester à Tabri de

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l'action de l'Etat et plutôt compter sur sa bienveillance. Les secours, plus ou moins inclinés aux mesures d'intimidation, aux contraintes morales et parfois matérielles, — précisément parce que Texercice d'une telle contrainte est la mise en œuvre d'une force collective contre un individu, — relèvent essentiellement du contrôle public. Seule la Souveraineté, sous la garantie des lois constitutionnelles qui protègent contre elle les libertés privées et publiques, a le droit de mettre en œuvre de telles forces ou de les autoriser. C'est une preuve de faiblesse que de les tolérer, c'est un acte d'anarchie que de les reconnaître. Mais en même temps, dans l'état actuel des choses dans tous les Etats civilisés de l'Europe, ce serait un acte de démence que de prétendre les empêcher. Ce genre de perturbations est devenu la forme contemporaine de la guerre civile, mais d'une guerre civile singulière que l'Etat ne peut tenter de réduire sans que son intervention n'ameute ou n*alarme tous les partis : celui des salariés, parce qu'ils redoutent contre eux l'action de la force publique ; celui des capitalistes, parce que l'intervention de l'Etat dans leurs différends avec leurs salariés, au moment de la liitte, justifie de la part de l'Etat l'adoption des mesures et précautions préventives contre le retour des conflits et, par cela même, la police des conventions entre employeurs et salariés, police que les employeurs ne veulent à aucun prix

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tolérer, surtout de la part d'un gouvernement démocratique.

Au sein de cette universelle anarchie, et en face de cette impuissance gouvernementale, les syndicats deviennent de plus en plus de vastes camps retranchés où dans les uns les capitalistes, dans le^ autres les salariés, organisent les batailles prochaines, recrutent de nouveaux soldats, encadrent et disciplinent les jeunes troupes et les dressent également à la méconnaissance des plus élémentaires enseignements de la Justice et au mépris des agents lé* gaux. Cet esprit d'insubordination anarchique pénètre même dans les rangs de ceux qui ont charge de défendre la loi, Les gardiens de la paix de Lyon ne se sont-ils pas mis récemment en cet état de révolte qui n'est d'apparence légale que parce que h loi a cessé d'avoir l'autorité morale que doit avoir la loi? N'a-t-on pas compris, aux incidents de Limoges, combien peu, en cas de guerre civile déclarée, on pourrait faire fond sur la troupe ? Tout cela estlamentablcj car tout cela est une cause de déperdition économique en sécurité et en travail, et de déperdition morale en raison de l'affaiblissement du respect des mandataires du peuple et dé leurs lois. Si ce fléau d'anarchie ne sévissait que sur une seule des nations européennes, cette nation serait mise par ce fait dans un tel état d'infériorité économique qu'elle périrait à la concurrence des autres ; mais le fléau sévit dana

toutes les contrées industrielles, et n'épargnant personne, n'avantage ainsi aucune nation.

Qu'est-ce à dire et que faire ? Que la situation actuelle soit intolérable et qu'il faille en sortir, personne ne le conteste; mais par quelle voie?... Par une guerre civile de liquidation, par la grève généralCj comme paraissent le vouloir certains syndicats ? Ce serait sûrement pour le parti populaire Toccasion d'un échec momentané, comme on Ta vu en Italie ; car Topinion générale se retournera contre ceux dont les agissements rendront inévitables les solutions de la force brutale. Sera-ce par l'instauration d'un gouvernement /*c?r//... fort comme en Russie sans doute^ c'est-à-dire assez fort pour provoquer, en face de lui, l'organisation des ultimes résistances ? Il n'y a plus, il ne peut plus y avoir de gouvernements forts, car le point d'appui sur lequel reposait jadis la force des monarques et sur lequel les bras de levier de la tyrannie pouvaient s'appuyer, la foi des masses dans un Louis XIV ou dans un Napoléon a cessé d'être, aussi bien que la foi dans les saints. Ce ne sont plus là que superstitions bourgeoises, qu'illusions de dirigeants. En inaugurant les répressions sanglantes, l'avènement d'un pouvoir prétendu fort ameuterait en faveur d'une solution immédiate contre les possédants, la majorité de l'opinion, et rendrait plus cruelle la défaite de ceux-ci.

1a seule solution possible, c'est de faire dispa*

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raître la cause profonde des discordes civiles, à savoir : d'une part, les énormes et injustes inégalités de la fortune, d'autre part, l'exploitation de Thomme par l'homme ou Capitalisme. On le peut aujourd'hui par les voies pacifiques, avec les attermoiements qui ménagent les transitions et au prix des indemnités et des rachats qui ménagent les intérêts. Pour Dieu I Que Ton n'attende pas les guerres civiles et leurs décisions draconiennes et sans appel !

§ II. — Les prolétaires.

L'artisan, propriétaire d'une simple aptitude professionnelle, ménage la transition entre les grotrpes propriétaires et les groupes prolétaires ; et nous disons les groupes prolétaires, car ceux-ci ont aussi leur hiérarchie. On les peut diviser en effet en deux grandes catégories, instituées non par l'arbitraire des lois mais par l'inéluctable nature des choses, de telle sorte que si on a le devoir de lutter contre ces inégalités et de chercher à les conjurer, il faut néanmoins, et tout d'abord, les constater et les étudier dans leurs causes et leurs effets. La première catégorie des prolétaires est constituée par ceux qui ont la maîtrise d'eux-mêmes ; la seconde par ceux qui, jouets des impulsions irraisonnées et des influences du milieu, sont incapables de se diriger par leur propre raison,

n'ont pas Tautonomie de leur Moi. La distinction est toute subjective et morale. Comment pourrait-on différencier, autrement que par Tétude intime d'euxmêmes, ceux qui ne possèdent rien en dehors de leur propre personne ? Rappelons-nous donc que, suivant leur nature morale, les prolétaires pourront être classés en autonomes et en impulsés.

Quiconque jouit de sa propre autonomie morale, quiconque a la maîtrise de lui-même, entend exercer cette autonomie, c'est-à-dire être libre ; d'autre part, quiconque a le souci de sa liberté veut mettre celle-ci à Tabri de tout<=. aventure en lui constituant la garantie seule efficace, la propriété. Et c'est un fait d'observation constante très susceptible d'ailleurs d'explication rationnelle, que tous les prolétaires doués de quelque énergie morale aspirent à la propriété, sont candidats à la propriété. Or, deux conditions sont nécessaires pour y atteindre quand on ne la possède pas, ou même, — en régime de justice, — pour la conserver quand on la possède : le Travail et l'Epargne.

Or, nous savons déjà que pour atteindre à la propriété d'un bien qui est nécessairement entre les mains d'autrui, il faut que le produit de ce travail soit, en un libre et synallagmatique contrat, susceptible d'être échangé avec autrui contre cette parcelle de bien dont le travailleur désire devenir le maître. Il faut donc qu'autrui l'accepte en échange, et pour c^la qu'il le considère comme pouvant lui être uiile^

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11 faut donc que le prolétaire qui veut acquérir la propriété ou le propriétaire qui veut ralimenter ou Taccroître, fassent, non pas le travail qui leur plaît, mais le travail qui sera utile' à autrui, le travail qui sera conforme à l'ordonnance économique de la société.

Travailler et recevoir le salaire de ce travail c'est acquérir; mais si ce gain est dépensé à mesure qu'il se constitue, le travailleur restera toujours à Tétat de prolétaire. II faut qu'il épargne mais il faut que cette épargne ne restreigne aucunement la restauration incessante de sa puissance vitale. L'industriel, qui économiserait sur le charbon et restreindrait ainsi la force de production de sa machine^serait un imbécile. Celui qui, par esprit d'économie, restreindrait la part d'aliments nécessaire à la restauration de son corps, ou se priverait de la nourriture intellectuelle nécessaire au développement de son intelligence, serait plus qu'un imbécile : il serait un criminel, car c'est à l'inviolabilité de l'activité de la vie humaine qu'il porterait atteinte en sa personne. Que si, par la faiblesse de ses salaires, ce prolétaire est obligé à ces restrictions d'alimentation soit physiologique, soit intellectuelle, oh, alors, quelle douloureuse victime ! Le crime reste puisque reste l'attentat contre la personne humaine ; mais la responsabilité se déplace : elle va à la Société qui tolère cette exploitation de la vitalité humaine; elle va, sous réserve de l'excuse

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que peuvent créer pour eux les nécessités de la concurrence anarchique qui nous domine tous, aux patrons bénéficiaires apparents de cette exploitation.

Or, si nous considérons que les prolétaires, par ce fait qu'ils sont privés de propriété, sont privés de liberté, et comme tels sont des mineurs sociaux qui ont droit à une protection spéciale de la Société, nous apercevons tout de suite que le premier devoir social sera de leur assurer ce Juste salaire qui, pour mériter le nom de salaire, devra correspondre à la fourniture par l'ouvrier d'un travail ulile, et pour mériter la qualification de juste devra être suffisant pour permettre d*abord la restauration intégrale et le développement normal des forces physiques et intellectuelles deTêtre humain, ensuite l'épargne, seule capable de mener cet homme à la propriéié et, par celle-ci, à la Liberté, fin principale de rhomme, comme dit Renouvier.

Nous savons déjà qu'impuissant à contrôler tous les contrats qui pourraient intervenir entre son pupille, le prolétaire, et les employeurs, l'Etat, pour satisfaire à son devoir d'instituer le juste salaire, doit recourir à la seule mesure efficace et se faire le patron des prolétaires, ou du moins d'une assez grande quantité de prolétaires, pour que le salaire de tous en soit régularisé. 11 sera bon, observons-le ici, que le nombre des prolétaires placés dans les ateliers d'Etat ne dépasse pas celui qui sera nécessaire pour

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obtenir, dans l'ensemble des ateliers, cette institution du juste salaire par la régularisation du prix du travail. Il y aurait à cela des raisons nombreuses ; deux prévalent : la première,c'est qu'il ne faut jamais donner à TEtat que la somme de pouvoir directement nécessaire à l'accomplissement de sa mission ; la seconder c'est qu'entre les ateliers d'Etat comprenant la m^ijorité des prolétaires et les ateliers privés où, librement, viendraient travailler les autres prolétaires, une émulation s'établirait qui perfectionnerait incessamment l'hygiène et le caractère éducatif des ateliers.

Eu résumé, aux prolétaires, l'Etat doit assurer le travail et le juste salaire du travail, afin de permettre à ceux qui ont la maîtrise d'eux-mêmes d'accéder par le travail et l'épargne à la propriété. L'Etat est tenu d'ailleurs de remplir plus rigoureusement encore envers les prolétaires le devoir impérieux qui Toblige envers des artisans, celui de susciter en ses pupilles les sentiments de liberté et de respect d'eux-mcmes, de les inciter aux œuvres de solidarité, de développer en eux l'esprit d'association et, tout d'abord, de veiller à l'hygiène physiologique et morale des groupements ouvriers.

Nous arrivons maintenant à la page triste de toute étude sociale ; au groupe des morbides, de ceux qui n'auront pu conserver la propriété ou n'y pourront atteindre parce qu'ils seront incapables soit d'un suffisant travail, soit d'une conduite suffisante. Ce n'est

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plus à ses administrateurs que, pour agir sur ces débiles, l'Etat doit avoir recours, c'est à ses médecins ; mais les remèdes sur lesquels il devra compter seront moraux, et parmi eux, en première ligne, ceux qui tendent à réveiller incessamment, dans les âmes engourdies, le sentiment de la dignité et de la responsabilité humaine. Le traitement par Tassociation, la liberté et le travail avec l'espoir de la propriété comme stimulant, ne devra être abandonné qu'en désespoir de cause ; et le traitement par la contrainte ne sera imposé que quand il ne sera pas possible d'agir autrement. Mais même dans les pires conditions du régime de contrainte, l'exercice du travail reste un droit pour l'homme et a pour conséquence le droit au salaire, Tofire de travail et de salaire un devoir pour TEtat. C'est ce qu'a compris le régime pénitentiaire moderne. Aussi bien dans les prisons que dans les asiles d'aliénés, le travail récompensé et honoré est le plus sûr moyen de discipline et la plus sérieuse thérapeutique. Les spécialistes de l'Assistance publique savent seuls combien est complexe le problème des devoirs de l'Etat vis-à-vis des misérables. Ce sujet serait trop vaste pour que nous songions à l'aborder ici. Les morcellistes estiment, — et c'est pour eux un principe fondamnntal, — que quelque déchu que puisse être an homme, il garde vis-à-vis de la Société, à raison de cette responsabilité obscure que nous avons, tous ensemble et chacun en particulier, dans tout

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