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CHAPITRE VI

l'héritage

L'héritage, tel qu*il se pratique, trouble profondénïent Tesprit et provoque dans Topinion publique des mouvements très divers. Qu'un fils soit exhérédé par les manœuvres de collatéraux ou d'étrangers, à Tinstant la réprobation publique éclate. Bien graves devront être les torts d*un fils pour excuser, de la part du père contre lui, une mesure d'exhérédation. Rien n'a plus déconsidéré les congrégations dans lesprit du peuple que les captations d'héritages dont elles se rendent si souvent coupables.

Ce respect, qui s'attache à l'idée d'héritage, n'est J'ailleurs, remarquons-le bien, ni spécial à notre l^ays ni spécial à notre siècle. Toutes les législations ^le tous les pays ont proclamé le principe que le père a le droit de transmettre ses biens à ses enfants. Ce principe est universel.

Et cependant rien n'est troublant comme le spec-

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tacle des maux qu'engendre la pratique de l'héritage qui, d'une part, paraît fonder par elle seule Textrême inégalité dans ce qu'elle a de plus injuste : Tenfant qui dort dans la soie et celui qui naît sur la paille. Inégalité qui d'autre part, à l'un apporte, en bénéfice, le droit de vivre sans rien faire, à l'autre inflige le destin d'un travail sans trêve et sans espoir.

Cette question de Théritage serait-elle donc, elle aussi, de celles qui déroutent, qui déconcertent la conscience et témoignent dans le peuple de sentiments contradictoires, antinomiques ? Ceux qui sont habitués aux tractations philosophiques savent qu'il ne faut pas se laisser arrêter par de telles apparences ; et que la sagesse des peuples a le vague instinct, même au sein de ses incertitudes, qu'au fond ses sentiments, si divers qu'ils paraissent, ne sont pas inconciliables. Aux philosophes, aux sociologues à rechercher la conciliation.

Les morcellistes ne pouvaient pas ne pas découvrir la conciliation de cette antinomie, car celle-ci est la même que celle déjà observée et déjà résolue dans la propriété individuelle : ce qui apparaît respectable à la conscience populaire c'est le droit pour le travailleur de transmettre à ses enfants le fruit de son travail ; ce qui lui apparaît odieux, c'est l'héritage capitaliste.

Ou l'affection paternelle est purement décevante et nul le devoir du père vis-à-vis de Tenfant, ou ce que

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conseille au père cette affection^ ce que lui commande ce devoir c'est de mettre son enfant le mieux en mesure de sauvegarder sa liberté et d'exercer son travail, t'est-à-dire de suivre les fins de la nature humaine. Or, nous savons déjà qu'en face des autres hommes la propriété de Toutil est la meilleure garantie de la sécurité et de la liberté du travail, de mçme qu'en lace de l'Etat, la plus haute garantie de la liberté privée est la propriété-domaine. Donc le devoir du père est de procurer à son fils, s'il le peut, en vue du travail et de la liberté, la propriété-outil et la propriété- domaine. Or, ce qui s'impose comme devoir, s'offre du même coup comme un droit car on a toujours le droit d'accomplir son devoir. La transmission à l'enfant, en vue du travail et de la liberté, des biens acquis par le travail, est donc pour le travailleur un droit et un devoir. Voilà le fondement juridique de l'héritage. Comme tout autre bien, il ne trouve que dans le travail son fondement légitime, le travail passé de celui qui a acquis, le travail futur de celui à qui la transmission est faite. Il y a donc en cela l'exercice d'un simple droit naturel ; et ce droit est, non celui de recevoir, mais celui de transmettre. Il se justifie dans celui qui donne et non dans celui qui reçoit.

Dire que l'héritage est un droit naturel^ est-ce dire que l'Etat n'a pas le droit de le réglementer ?

Non, certes ; car c'est précisément parce que les

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droits naturels sont éminemment précieux, que l'Etat a le droit d'en réglementer Texercice et de les sauvegarder en toute personne humaine. Mais dire d'un droit qu'il est naturel, c'est dire du moins que l'Etat ne peut le supprimer, car priver Thomme d'un droit naturel, ce serait appauvrir, diminuer la nature humaine, ce serait une forme éminemment pernicieuse de Toppression, et l'Etat ne saurait avoir pour fin légitime l'oppression de Tindividu et l'amoindrissement de la nature humaine.

Et cependant si l'héritage est contraire à la justice ?... Ahl si... Mais Thypothèse que cette conjecture suppose est inadmissible, et on n'en saurait logiquement tenir compte, car comment l'exercice d'un droit naturel serait-il contraire à la justice, alors qu'au contraire ce qui serait par définition et manifestement une injustice, ce serait qu'on empêchât un être humain quelconque d'exercer un droit naturel.

La vérité, c'est que sur le terrain des faits observés par les observateurs sagaces et attentifs, la transmission, en vue du travail de bien acquis par le travail^ n'entraîne jamais la moindre' injustice ni le moindre mal social; et que si nous sommes conduits souvent à une impression contraire, c'est que nous avons été frappés par l'injustice de la transmission de biens acquis par une autre voie que par le travaiU

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C'est en effet que le travailleur, quelque éminent qu'on le suppose, n'aura pu transmettre à son enfant qu'un pécule modeste puisque nous savons qu'il n'a pu acquérir, dans les conditions actuelles, même en étant très économe, qu'une épargne restreinte. Il n'y a là aucun fondement de grande inégalité humaine; il y a moins encore, pour l'héritier, le bénéfice d'une vie oisive ou le point de départ d'une exploitation c^ipitaliste. Supprimer les causes d'acquisition autres qu* le travail, ce n'est donc pas seulement assainir la propriété, c'est encore moraliser et justifier l'héritage.

Mais si un travailleur éminent ayant laissé vingt mille francs en héritage a pour fils un travailleur qui le vaille et qui soit aussi économe que lui, la succession de celui-ci sera de quarante mille francs ; au bout de la cinquième génération une fortune de cent mille francs sera constituée, avec, pour celui qui en sera doté, une faculté d'oisiveté. — La réponse est bien simple : l'hypothèse est impossible, inadmissible, car il aurait fallu admettre que, cinq générations durant, les travailleurs eussent été éminents et éminemment économes. Or, le propre de ce qui est éminent, c'est d'être exceptionnel et le propre des exceptions est de ne pas se reproduire. On n'a jamais vu se produire, à plus de trois générations, une lignée d'hommes exceptionnels. Que si d'ailleurs on trouvait risquée et basée sur des observations in-

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suffisantes^ Testimalion des vingt mille francs représentatifs d'un maximum d'acquisition possible dans un régime où le travail seul permettrait d'acquérir» les morcellistes feraient remarquer que l'impôt progressif resterait, contre l'éventualité si improbable de la reconstitution des fortunes privées, une soupape de sûreté.

Ainsi, en régime morcelliste, c'est-à-dire en un ré* gime oii la propriété ne pourrait s'acquérir que par le travail, la question de l'héritage se résout d*ellemême. Tous les abus de l'héritage disparaissent en effet; tandis que l'institution garde, à un triple point de vue, une haute signification morale : elle glorifte la famille en prolongeant sur les enfants la protection des parents même après la mort de ceux-ci ; elle atteste la solidarité qui unit la génération qui vient k celle qui s'en va. Enfin elle proclame le respect dû au travail et le droit que le travailleur ne doit jamais perdre de disposer des produits de son activité.

Eh quoi ! Les collectivistes eux-mêmes, en France du moins, reconnaissent au travailleur le droit de donner à qui bon leur semble, si d'ailleurs ces biens ne constitue pas les moyens de production capitaliste, les produits de leur travail ; et ces mêmes travail leursj qui auraient pu donner librement aux filles publiques, ne pourraient donner à leur enfant !

De nombreuses écoles socialistes, d'Henry George, au parti ouvrier français, ont si bien conscience

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cience du crédit qu'exerce, sur Topinion, rinslitution de l'héritage, qu'elles se défendent de vouloir en fait dépouiller les fils du travailleur du produit du travail paternel. Dans la pratique, disent leurs docteurs, on laissera aux enfants le champ sur lequel ils ont été élevés, Tatelier familial dans lequel ils auront,^ous les yeux des parents, fait leur apprentissage. Qui mieux qu*eux en tirerait profit ? 11 n'en serait autrement que pour cause grave dont l'Etat serait juge... — Belle moralité vraiment que celle dans laquelle la tolérance intermittente se substituerait au droit toujours respecté ! Ce serait pour obtenir une faveur, c'est-à-dire en solliciteur prodigue de marques de dé* vouement, que le fils viendrait demander de rester en possession de la maison paternelle ; tandis que, contre lui, tous les appétits locaux s'ameuteraient déchaînés. Chaque succession serait ainsi l'occasion de compétitions ardentes au cours desquelles l'esprit d'intrigue et la corruption se donneraient pleine carrière !

Et pourquoi, au surplus, l'institution de ce régime de favoritisme et de discorde au lieu de celui de la Loi?... uniquement afin que le fils n'ait pas le droit de tenir de TalTection de son père la propriété des instruments de travail, alors que si le père ne les lui laisse, l'Etat sera obligé de les lui fournir, ce qu'il fera sans nul doute avec moins d'à-propos et à plus chers deniers I

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On voit donc qu'en supprimant la propriété capitaliste, et du même coup l'héritage capitaliste, le régime morcelliste résout en fait l'antinomie de l'héritage, supprime les abus de cette institution et n'en perpétue que les effets bienfaisants. La pratique des siècles, l'instinct populaire et l'esprit réformateur de ceux qui poursuivent si noblement l'avènement d'une justice toujours plus haute, se trouvent ainsi conciliés.

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