‹ Le morne au diable, drame en sept tableauxChapitre 28 sur 97 · LE HOBNE AU DIABLE · texte numérisé non relu

LE HOBNE AU DIABLE

ma sœur : J'ai droit au fief, gardez-le, j'y renonce; eh donc! vous aurez du moins du pain dans la Imche... moi, je vais me mettre aux trousses de dame fortune... et mordioux ! si elle a des ailes aux talons, j'ai des jambes de cerf. Là-dessus je partis du pays avec Tépée de mon père au côté et deux ccus dans ma poche. GRIFFON, lui pressant la main»

Bien, bien ! chevalier... cela était bon et généreux.

CROUSTILLAC

Que ? généreux ! à Pëgard de ma digne mère? et de ma pauvre petite fée Carabosse, qui ne pouvait trouver de mari? que serait-elle devenue? Capedebious !... eh donc, je partis du pays et vins à Paris chercher fortune... Soldat, prévôt d'académie, maquignon, colporteur de nouvelles satiriques, et de livres défendus,j'ai vivoté comme les oiseaux du bon Dieu, couchant Tété sous la verdure, et l'hiver me chauffant les doigts au soupirail des rôtisseries... Un jour, je suis coudoyé par un spadassin; je rabroue solidement mon homme... Prends garde! je suisFontenay coup d'épée!... et moi, Croustillac coup de canon !... Sur ce, flamberge au vent... Eh donc! Brigandine cloue le Fontenay sur le mail... 11 s'agissait pour moi de ceci... {Il fait le signe de pendaison.) Je parvins à gagner l'Angleterre... là, je donnai quelques leçons de français et de cuisine bordelaise. .. puis je passai en Hollandeoù je fis la guerre de Flandres, et j'y reçus la fameuse mousquelade que \oïci. (Il entr^ouvi^e son justaucorps,) Voulez-vous voir?

Non... non... je vous crois... je crois à votre bravoure.

CROUSTILLAC

Ensuite deux ans, en Hongrie, contreles Turcs, dans les pclardiers nobles de sa majesté le roi de Bohême; le butin était bon. Quand je m'embarquai à Triste pour Marseille, j'avais une ceinture de deux mille scquins d'or, capedebious î

GRIFFON

Eh bien?

TABLEAtI H, SCÈME II. 57

CROUSTILLAC

Eh bien!... mon digne père... le lendemain un corsaire de Barbarie court sur nous !

. GRIFFON, riant.

En vérité, c'est jouer de malheur !

CROUSTILLAC

Les forbans nous dépouillent, et je suis conduit en Alger et vendu à un renégat marchand de babouche où j'ai taillé et piqué le maroquin pendant cinq mois d'esclavage,

GRIFFON

Ah ! ça, chevalier, vous êtes donc universel? Comment, vous savez... (// fait le signe de tirer la manique,)

CROUSTILLAC

Que! universel ? Que? Je savais? Je nesavais pas du tout, mordioux! Mais le renégat me dit : Petit chien de chrétien, je te donne trois jours... Si, à la fin du troisième jour, tu ne sais pas travailler proprement, tu recevras la bastonnade le matin, à midi et le soir.

En guise de repas, apparemment?

CROUSTILLAC

Avec un encouragement pareil, le sixième jour, je faisais les babouches comme un petit ange... Après cinq mois d'esclavages, racheté en Alger par les révérends pères de la Mercie, j'arrivai à La Rochelle avecunécu de moins qu'en partant du pays... Il ne m'en restait donc...

GRIFFON

Plus qu'un.

CROUSTILLAC

Juste le compte ! Ma taverne était hanlée par les matelots... Là, j'eus le bonheur d'intéresser le maître tonnelier de la Licorne.,, et vous savez comme j'y suis entré.

GRIFFON, se rasseyant et versant à boire»

Je me rappelle très-bien ! et vous êtes arrivé à la Martinique...

CROUSTILLAC

Avec un écu de moins qu'en partant de Rochefort.

GRIFFON

Plus rien.

Juste le compte., depuis Ajusqu'à Z..

Moi?

CROUSTILLAC

. vous me connaissez maintenant .Et vous?

GRIFFON

Oui.

CROUSTILLAC

GRIFFON

Mon histoire est bien plus simple.

CROUSTILLAC

Voyons !

GRIFFON

Prêtre à vingt- cinq ans, Dieu me fit la grâce d'aimer mon état 5 j'eus, cependant, le malheur de déplaire à mon évêque, et il y a vingt ans, par son ordre, je fus envoyé à la cure du Macouba, pays alors presque inhabité, où j'ai subi avec résignation toutes les tristesses d'un cruel isolement.

CROUSTILLAC

Jusqu'au jour où la pauvre petite...

GRIFFON

Vous y revenez encore?

CROUSTILLAC

Eh! sans doute.

Écoutez, comme vous ne devez jamais la voir...

CROUSTILLAC

Jamais?

GRIFFON

Jamais... Je puis donc vous dire cette circonstance de ma vie : j'étais plus languissant d'ennui que jamais lorsqu'apparut un bâtiment sans pavillon, qui, chaque soir, s'approchait de la côte et chaque matin s'en éloignait : d'abord, ou s'en inquiéta ; mais nul ravage, nulle

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