‹ Le mot et la choseChapitre 11 sur 56 · ÉDILE — CONSEILLER MUNICIPAL. II · texte numérisé non relu

ÉDILE — CONSEILLER MUNICIPAL. II

pour le gouvernement d'une grande fortune, à l'intelligence et à l'économie d'un intendant qu'aux yeux du véritable propriétaire, et que la plus sage de toutes les libertés est de n'en point avoir ;

Attendu que la réunion de deux termes, dont aucun, pris à part, n'est juste, ne peut former une dénomination qui le soit, et qu'il y a lieu de chercher, pour ceux qu'on appelle aujourd'hui conseillers municipaux, un mot qui convienne mieux à leurs fonctions ;

Attendu que ce mot existe, et que déjà, parmi les journaux, ceux qui ont quelque souci du beau style^ et notamment le Siècle, s'en servent tous les jours, et disent : (( Nos édiles, ïédilité parisienne»;

Attendu que ce mot, qui vient de.œdes, maison, monument, rappelle par son étymologie toutes les maisons que nous ne cessons d'abattre, tous les monuments que nous sommes en train de construire ;

Attendu que nous voyons dans l'histoire romaine que les édiles étaient chargés de tout ce qui regarde la sûreté, la propreté et l'embellissement de leurs villes, qu'ils s'acquittaient dè tous ces soins librement sous la république, et, plus tard, sous la haute initiative et la ferme protection des empereurs ; que nos fonctions sont exactement les mêmes, ainsi que les vicissitudes politiques par où elles ont passé ;

Attendu que, s'il est vrai de dire que les édiles étaient tenus de fournir à ces dépenses de leurs propres deniers et que nous n^avons pas les mêmes obligations, il est vrai

114 LE MOT UT LA cijosn:.

aussi d'ajouter qu'ils dépensaient infiniment plus que leur fortune, comptant sur l'avenir pour la refaire, et qu'en ce point, nous ne sommes pas indignes de porter leur nom ;

Attendu, d'ailleurs, que ce nom est sonore, harmonieux, commode aux poètes qui chantent avec tant d'enthousiasme les grandes choses de notre siècle, tandis que celui de conseiller municipal ne peut entrer dans un vers :

Par toutes ces considérations, et par d'autres qu'il serait trop long d'énumérer.

Supplie humblement l'Académie française d'abolir ces deux mots de conseiller municipal comme ont été abolies les idées qu'ils renfermaient, et d'y substituer les termes d'édile et à'édilité.

En foi de quoi, j'ai signé :

DURIVEAU,

ÉREINTER — ÉREINTEUR — ÉREINTEMENT.

REiNTER ! Voilà un bien vilain mot, dont la fortune a été prodigieusement rapide ! Érein- ^'â ter, cela veut dire, au propre, fouler ou ^ rompre les reins. En cette acception, le

mot n'était pas reçu dans la bonne compagnie. On eût tué une jolie femme plutôt que de lui faire avouer qu'elle s'était éreiniée à la promenade. On prend aujourd'hui ce terme dans un sens métaphorique, et il arrive, tout naturellement, sur les lèvres des personnes les plus distinguées, sous la plume des écrivains les plus délicats. On dit d'un orateur que son discours est un éreintement du ministère; ou d'un journaliste, qu'il aéreinté un livre ou un tableau: on appelle éreinteurs ceux qui ont ainsi l'habitude d'éreinter : MM. Granier de Cassagnac et Veuillot s'étaient fait une grande réputation en ce genre, l'un dans le sacré, l'autre dans le profane.

Le mot, pris en ce sens, peut s'appliquer indifféremment à tous les hommes, quelle que soit la profession qu'ils

Il6 LE MOT HT LA CHOSK.

exercent. Ainsi Ton dira fort bien d'un cordonnier qui dépréciera les articles de son confrère, qu'il éreinle la marchandise des autres. Mais il est plus spécialement réservé aux orateurs et aux journalistes, et surtout à ces derniers. C'est leur souvenir qui vient le premier à l'esprit, quand on entend parler d'éreinteur et d'éreintements. Le mot est né chez eux et a été fait pour eux.

Il ne me paraît pas qu'il date de fort loin. Je crois même, sauf meilleur avis, qu'il est de notre génération. Cela semble assez triste pour elle, et ne fait point son éloge. Eh ! quoi donc ! nos moeurs sont-elles devenues si sauvages, depuis une trentaine d'années, qu'il ait fallu créer un terme spécial pour exprimer les violences des gens de plume ? Nous avons inventé le mot ; est-ce donc que la chose n'existait pas auparavant?

Mais voici qui est assez curieux. C'est qu'au contraire les mœurs et le langage de la presse se sont singulière ment adoucis depuis soixante ans. Si l'on compare no plus furieux éreintemenis slux diatribes des écrivains d temps passé, les articles de M. Veuillot lui-même paraî tront d'une douceur évangélique. M. Granier de Cassa gnac semble terne et fade, quand on lit les gros mots qu se prodiguaient les savants des xvi^ et xvii° siècles.

Ces gens-là se traitaient tout uniment de voleurs e d'assassins à propos d'un vers grec. Ils épuisaient, pou mieux s'injurier, le vocabulaire de la langue latine, qu est pourtant si riche en injures. Il est impossible de tra duire dans le français d'aujourd'hui la plupart des insul

ÉREINTER — ÉREINTEUR — ÉREINTEMENT. I I7

tes qu'ils se jetaient à la figure, sans penser à mal. Notre délicatesse moderne ne les pourrait supporter.

Au xviii° siècle, qui fut pourtant un siècle si poli, les écrivains et les journalistes se parlaient d'un style que nous avons quelque peine à comprendre à présent. Voltaire accable ses critiques d'insultes que ne supporterait pas aujourd'hui le plus infime rédacteur de la Casquette de loutre. Il les compare agréablement tantôt à des chiens qui mordent, tantôt à des chenilles qu'on écrase, un autre jour à ces grosses sales mouches qui vont dé~ poser leurs œufs dans le derrière des chevaux de race, et ne font, en les piquant, que les exciter à mieux courir. Tout le monde se rappelle ce terrible- portrait d'un journaliste célèbre :

Je m'accostai d'un homme à lourde mine, Qui sur sa plume a fondé sa cuisine ; Grand écumeur des bourbiers d'Hélicon, De Loyola chassé pour ses fredaines, Vermisseau né du... de Desfontaines, Lâche Zoïie, autrefois laid giton :

Cet animal se nommait Jean Fréron.

Ilestvraique niles Fréron ni les Desfontaines n'étaient en reste avec Voltaire. Ils avaient lu la Bible, qui est un des plus beaux répertoires d'imprécations et d'injures que l'on connaisse. Ils les lançaient avec rage à celui qui les avait si bien drapés ; ils le couvraient de boue. Le public riait en écoutant ces aménités, comme il fait quand il regarde sur les boulevards deux chiens qui se battent pour un os et se donnent des coups de gueule.

I lo LE MOT hT LA CHOSE.

Nous ne voyons rien de pareil aujourd'hui. Il y a encore des querelles entre gens de lettres ; leton en est parfois plus violent et plus dur qu'il ne faudrait bien ; mais nulle part, même dans les petits journaux qui ont la plume la plus libre et reculent le moins devant le scandale, vous ne trouveriez de ces outrages que les écrivains des deux derniers siècles avalaient doux comme miel.

Onéreintait beaucoup à cette époque, et les creinieurs n'avaient pas encore de mot qui lesdésignât. Ils ont reçu un nom depuis que les éreinieurs ont disparu. D'où vient cette bizarrerie ? Pourquoi n'a-t-on parlé d'éreintemenis et à' éreinieurs qu'en un temps où il n'est plus d'usage de rompre les reins à personne J'en trouve plusieurs raisons.

Vous avez quelquefois vu deux portefaix se lancer de formidables coups de poings ; un honnête homme en serait assommé surplace ; ils n'en font que rire. C'est qu'ils ont les os plus solides et la peau plus dure. Les écrivains du temps passé jouissaient d'une peau que les épithètes n'entamaient point. Nous avons aujourd'hui l'épiderme plus sensible. Il suffit d'une simple chiquenaude pour nous blesser. Une chiquenaude n'est pas un coup de poing, mais nous ne sommes pas des portefaix; et si, souvent, elle suffit à nous fouler ou à nous rompre les reins, il est assez naturel que nous traitions d'éreinteur celui qui nous la donne. Les Chinois regardent comme un grossier personnage un homme qui ne fait que dix-

ÉREINTER — ■ ÉREINTEUR — ÉREINTEMENT. I I9

sept révérences à un ami avant de lui demander com~ ment il se porte.

Le public, qui faisait cercle autour des gens de lettres, s'est considérablement agrandi depuis soixante ou quatrevingts ans. Au temps où les savants s'appelaient Barairum ou Furcifer, il en était de ces épithètes savantes comme des gifles ou des coups de pied qu'on se distribue en famille : ils ne comptaient pas. Plus tard même, les écrivains savaient bien n'être lus, après tout, que par un petit nombre d'hommes d'esprit, qui entendaient les choses et prenaient les mots pour ce qu'ils valaient. Quand Maupertuis, turlupiné par Voltaire, lui envoyait solennellement un cartel. Voltaire répondait qu'il était malade, et ne pouvait se battre qu'avec une seringue. Les trois ou quatre mille oisifs qui lisaient la diatribe du docteur Akakia pouffaient de rire. On les eût bien étonnés si on leur eût dit qu'il était juste que Maupertuis cassât la tête à Voltaire qui lui avait cassé les reins. On ne se casse généralement la tête que par égard pour l'opinion de la galerie. La galerie n'était pas nombreuse ; elle ne demandait qu'à rire ; il n'y a rien de fort plaisant à voir des reins cassés ou des cerveaux démolis. On parlait alors de railleries aimables ou peut-être encore de vives diatribes : jamais il n'eût été question d'éreintement.

La presse, en multipliant à l'infini le nombre des écrivains, en leur donnant sur beaucoup de points des intérêts semblables, lésa forcés de s'unir, de former en

quelque sorte une corporation. Cette corporation n'est pas encore constituée, elle n'a pas ses règlements, elle n'est point reconnue par la loi. Il n'en est pas moins vrai qu'elle existe, et le jour n'est peut-être pas loin où elle s'unira en association pour des objets plus importants que la perception des droits d'auteur. Or, c'est un point bien digne de remarque : aussitôt que les individus d'une même profession forment un corps, ils sont d'une susceptibilité extrême sur tout ce qui touche l'honneur du corps. La surface sur laquelle on les blesse s'étend et devient plus sensible. Voyez la magistrature, voyez le clergé. Nous n'avons pas en français un mot spécial pour exprimer ce respect dont un homme qui appartient à un corps se croit parfaitement digne. Nous finirons par prendre aux Anglais celui de respectabilité qui rend fort bien cette idée. On dira la respectabilité des tailleurs ou des bottiers, le jour où ils seront constitués en associations ; on devrait déjà dire la respectabilité des gens de lettres.

Tout article un peu vif, lancé contre un écrivain, peut porter atteinte à cette considération. On ne saurait donc le flétrir d'un nom trop énergique. On a choisi celui d'éreintement, qui n'est pas en vérité trop beau. Éreinter, éreinteur, sont venus à la suite.

Soit ! admettons le mot, puisqu'il est compris de tout le monde. Mais sachons au moins restreindre l'abus qu'on en fait, et ne pas l'appliquer à tort et à travers. Tâchons d'en préciser le sens. H y a deux manières de

ÉREINTER — ÉREINTEUR — ÉREINTEMENT, 121

critiquer : la première consiste à dire, de l'homme que l'on juge, qu'il est un crétin, et de son ouvrage, qu'il est une ordure, sans apporter aucune raison de son jugement, si toutefois cela peut s'appeler un jugement. Il faut bien avouer que c'est la plus commode et la plus en usage. Les injures sont comme les moines : on les trouve plus facilement que les raisons, et il semble à ceux qui se les permettent que l'air tranchant et décisif dont ils parlent emporte la preuve de ce qu'ils disent.

La seconde exige qu'on déduise d'abord les raisons qu'on a de trouver un ouvrage mauvais ou un homme ridicule, qu'on les mette dans leur ordre et dans leur jour ; après quoi l'on conclut aussi nettement, et en termes aussi forts que l'on veut, que l'homme est ridicule et l'ouvrage mauvais.

A l'heure qu'il est, ces deux sortes de critiques sont également flétries du nom à'éreintement : la première seule me paraît mériter ce nom. Dire des injures ou se donner des coups de poing, c'est tout un dans la discussion ; mais assommer son adv.ersaire, ce n'est rien prouver contre lui.

Madame de Girardin raconte qu'il y avait dans une vieille pièce du Cirque, la Prise de Consiantine, une scène bien curieuse. Le conseil s'assemblait sous la présidence d'Achmet-Bey. Achmet expose son avis le premier ; tous les autres suivent et opinent du turban. Un seul ose élever la voix : « Ah ! lui dit le pacha, d'un air à peu près convaincu, c'est là votre avis ? — Oui, je pense

que... » Et l'orateur, enhardi, développe sa pensée. « Et vous persistez dans votre opinion ? — Sans doute ; ma conscience... — Bien, bien, continuez ! )> Ce disant, il prend dans sa ceinture un pistolet et brûle la cervelle à l'honorable préopinant. Voilà un argument ad hominem sans réplique. Achmet, journaliste, eût été un éreinleur.

Mais qu'on appelle de ce nom désagréable un honnête critique qui donne son avis et le motive, cela ne me paraît pas juste. Je voudrais, au contraire, qu'il y eût un terme honorable pour désigner ceux qui n'ont de complaisance pour personne et qui regardent comme un devoir de toujours dire leur pensée nettement, franchement, sans s'inquiéter des suites. Ces gens-là ne sont pas si communs par le temps qui court ! Il leur faut une certaine force de caractère pour tenir ferme contre les recommandations, contre les amitiés, et surtout contre ce plaisir naturel que l'on éprouve à obliger. Depuis longtemps la presse n'est plus guère, pour les journalistes, qu'une grande boutique à réclames. Ils s'encensent les uns les autres. « Passe-moi la rhubarbe, jeté passerai le séné ». On ne peut rompre avec ces traditions sans rompre avec tout le monde. Il est cruel d'être encore, par surcroît, traité à'éreinieur.

Gardons ce terme injurieux pour ceux qui disent des injures, et tâchons de ne le mériter jamais.

'est en 1710 que milord Kempt vint pour la première fois à Paris. Il y était secrètement envoyé par les ennemis de Marlborough, qui désiraient que l'on fît la paix avec

la France. Nous étions alors fort mal dans nos affaires, battus de toutes parts, sans argent, sans pain même, et rien ne pouvait être plus à propos pour nous que l'espoir, si faible qu'il fût, d'une paix prochaine. Milord Kempt fut fort bien reçu du roi, et toute la cour lui fit grand accueil, plus par imitation du maître que par empressement véritable, car il ne plut que médiocrement.

Ce n'était pas que milord Kempt fût un homme ordinaire; il avait l'esprit très étendu et très ferme, de profondes connaissances sur un grand nombre de sujets, et une éloquence naturelle qui saisissait plus encore par la force des choses mêmes que par l'agrément de l'expression. Mais ces qualités, qui étaient de mise dans le ca- Ipinet de M , de Torcy, ne pouvaient lui faire grand

usage à la cour. On y remarqua qu'il était vêtu à la mode de son pays, qu'il portait ses cheveux, qu'il prononçait certains mots avec un léger accent anglais; cela surprit et choqua. Un jour, entrant dans un salon, il tint son chapeau à la main, au lieu de le mettre sous son bras ; les dames commencèrent à soupçonner que lord Kempt n'avait pas de monde et ne savait pas vivre. L'une d'entre elles, plus charitable, crut reconnaître à la taille noble, aux joues pleines et roses, et surtout aux yeux expressifs du bel Anglais, qu'il n'avait péché que par ignorance, et elle s'offrit avec discrétion à lui enseigner ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas. Mais milord n'eut pas l'air de la comprendre, et repoussa toutes ses insinuations par un maintien qui était plus que digne. La dame, outrée, déclara qu'il était du dernier ridicule, et tout le monde répéta après elle que milord Kempt était du dernier ridicule.

La belle Célimène, que Molière a rendue célèbre en la mettant sur le théâtre, vivait encore à cette époque, et tenait ce qu'on appela cinquante ans plus tard un bureau d'esprit. Elle était toujours coquette, bien que la coquetterie n'allât plus guère à son âge, et réunissait tous les soirs dans son salon un petit cercle d'adorateurs, qui, vieillissant avec elle, ne s'apercevaient point qu'elle avait vieilli. Il lui prit fantaisie de voir ce gentilhomme anglais dont s'occupait toute la cour, et s'arrangea pour qu'il lui fût présenté. Elle passait pour recevoir la meilleure compagnie de France ; milord se laissa conduire

chez elle, et l'on peut lire dans ses Mémoires l'impression qu'il emporta de cette soirée. Jamais homme ne fut plus surpris. Il croyait savoir parfaitement le français ; il fui étonné de ne rien entendre à ce qui se disait autour de lui. C'était un langage singulier et bizarre qui semblait être le langage courant de la maison; des mots qu'il n'avait jamais entendus nulle part, et dont tous ceux qui étaient là pâmaient d'aise ; des expressions prises dans un sens tout à fait particulier, et qui le déconcertaient seul; des allusions et des réticences qui faisaient sourire ses voisins, sans qu'il pût imaginer pourquoi ; des plaisanteries dont toute la compagnie éclatait, et qui lui paraissaient les plus fades du monde.

— Mon Dieu, se disait-il, quel jargon est-ce que parlent ces gens-là! Ils n'ont pas encore dit un mot qui ne me semble être une sottise ; et l'on croirait, à les voir si contents d'eux-mêmes et de leur conversation, qu'il n'y a d'esprit que pour eux et pour leurs amis. Je ne sais rien, en vérité, de plus prodigieusement ridicule que ces misérables coteries de petits-maîtres et de caillettes.

Comme en rêvant ainsi il avait l'air très absorbé, une jeune femme se pencha vers Célimène, et lui dit à l'oreille :

— Voyez donc quelle figure ridicule fait ici votre Anglais î

Milord ne put entendre cette phrase, mais il la lut dans les yeux et sur les lèvres de l'aimable personne qui la prononçait, et se leva de fort mauvaise humeur.

Il se dirigea vers un groupe d'hommes, où il entendit qu'on plaisantait et qu'on riait. Ces messieurs causaient ensemble de la guerre que nous soutenions alors contre toute l'Europe:

— Oui, messieurs, disait un courtisan, il est vrai que nous avons perdu quelques batailles, mais enfin le roi se porte bien, et c'est là l'essentiel!

L'Anglais ne put retenir un geste d'horreur, et s'éloigna.

Il tomba sur trois vieux seigneurs qui s'entretenaient avec une grande vivacité; on eût dit qu'ils disputaient presque ; la chose en valait la peine. Le roi, au mépris des lois les plus sacrées, avait, dans le premier trouble d'une mauvaise nouvelle, passé lui-même sa chemise. Ces trois hommes, respectables par leur âge et par leurs dignités, entraient dans des raisonnements infinis sur ce renversement de tous les usages, qui faisait présager bien des malheurs. Milord Kempt haussa les épaules :

— Au moins, pensa-t-il, ceux-là ne sont que ridicules ! Il aperçut, au bout du salon, dans un coin, deux

jeunes gens qui s'entretenaient à demi-voix, en riant à gorge déployée. II alla se mêler à leur conversation. C'étaient deux libertins (on nommait ainsi les indévots) qui faisaient des bons mots contre la religion et contre Dieu même :

— Eh ! messieurs ! leur dit-il, je croyais vous avoir vus ce matin à la chapelle du roi. Vous étiez à genoux, et paraissiez prier avec ferveur.

— Oui, sans doute, répondit l'un d'eux; nous ne pouvons manquer aux offices de la chapelle du roi : cela serait du dernier mauvais goût.

Mais vous parlez des cérémonies comme feraient les plus incrédules !

— Nous en parlons comme tout le monde. Vous ne prétendez pas que nous nous rendions ridicules ?

Milord Kempt ne répondit pas ; il sentait fortement, car il était Anglais ; et cette légèreté de caractère le jetait dans une indignation violente.

— Eh quoi ! s'écriait-il au fond de son cœur, leur religion même est une affaire d'usage ! Il y a chez eux des années où il est ridicule de croire en Dieul Peuple de perroquets et de singes !

On apporta des gâteaux et des liqueurs ; la compagnie se réunit tout entière autour de la table, et, je ne sais comment, on en vint à parler du comte Alceste. Célimène fut la première à l'accommoder de toutes pièces, et tous se mirent bientôt de la partie. Chacun, à son tour, prit plaisir à conter mille traits de sa bizarre et brusque mauvaise humeur. Ces anecdotes faisaient rire aux éclats Célimène, et toute l'assemblée riait en choeur avec elle. L'Anglais était le seul que cette conversation ne pût dérider.

— Madame, dit-il enfin, pourriez-vous me dire où s'est retiré le comte Alceste quand il a pris la résolution de fuir vous et la cour?

— Je ne sais, répondit négligemment Célimène; on

prétend qu'il est allé se faire laboureur, et qu'il cultive lui-môme ses terres. Il ne lui manquait plus que cela pour l'achever de peindre !

Philinte alors prit la parole, et donna sur son ami les renseignements que l'on demandait. A peine milord Kempt les eut-il reçus, qu'il se leva brusquement comme pour prendre congé.

— Vous nous quittez déjà! ditCélimène; et où allezvous donc, milord?

— Où je vais ? reprit l'Anglais avec force, où je vais , madame? je vais à l'instant même prendre la poste, et serrer la main du seul Français qui ne soit pas ridicule.

Et il sortit précipitamment. La compagnie se regarda en silence avec un air de se dire: « Est-ce qu'il est fou ? » On se mit alors à parler des Anglais: on convint qu'ils étaient tous ridicules, et on les plaignit fort de n'être pas nés en France. Tout le monde tomba d'accord qu'il n'y avait qu'à Paris que l'on eût du bon sens, et que le salon de Célimène était le seul où l'on sût causer avec esprit.

Et cependant milord Kempt, furieux, courait en poste sur la route de Normandie; il allait rendre visite au comte Alceste, chez qui nous allons le retrouver.

La connaissance est bientôt faite entre deux honnêtes gens. Milord Kempt et le comte Alceste n'étaient pas en-

semble depuis une heure qu'ils causaient déjà, comme de vieux amis, à cœur ouvert. Le nom de Célimène vint à tomber dans la conversation; Alceste rougit et ne put cacher son trouble :

— Vous voyez, dit-il avec un sourire triste, l'âge n'y fait rien, et je ne suis qu'un vieux fou.

Et il ajouta, non sans une certaine inquiétude :

— Vous aussi, n'est-ce pas, vous devez me trouver bien ridicule ?

— Ridicule I s'écria l'Anglais avec chaleur, ridicule ! et pourquoi donc, s'il vous plaît? Parce que vous avez passionnément aimé une coquette qui n'était pas digne de vous ? S'il y a quelqu'un de ridicule en cette affaire, c'est assurément la femme qui, pouvant épouser le plus honnête homme de France, lui a préféré la compagnie des vieux fats et des jeunes écervelés de la cour.

Alceste se leva en silence, et alla prendre dans sa bibliothèque un livre qu'il tendit à son nouvel ami, milord Kempt.

— Tenez ! lui dit-il, lisez ce volume, et vous verrez si tout le monde est du même avis que vous.

Milord Kempt regarda le titre : c'était le Misanthrope,

— Qu'est-ce que cela prouve ? dit-il : que Molière est le plus immoral de tous les écrivains.

Alceste fit un geste de surprise.

— Oui, le plus immoral ; un homme de génie, si vous voulez, mais avant tout l'homme du roi, payé par lui pour abaisser le cœur de ses sujets, pour en faire, au

lieu d'hommes, des singes, ou, pis encore, des courtisans.

— Halte-là ! s'il vous plaît, milord. J'ai peu connu Moliè.e; mais je puis vous assurer que c'était un honnête homme et un cœur loyal, qui n'a jamais vendu sa plume.

— Non, sans doute, si vous prenez mes paroles trop au pied de la lettre. Je veux dire seulement que Molière a toujours écrit pour le roi et pour sa cour, jamais pour la nation.

— Vous oubliez que la comédie de Tartufe est un service rendu au genre humain tout entier.

— Soit, mettons à part le Tartufe, que votre roi a eu le bon esprit de comprendre et de protéger. C'est même le plusbel endroit de sa vie. Lisez les autres pièces de Molière : y voyez-vous jamais qu'il ait dit à ses concitoyens : (( Soyez bons, soyez justes, soyez indépendants; en un mot, soyez hommes ? » Il s'en est bien gardé. Un peuple d'hommes eût été un furieux embarras pour le grand roi. Non, il leur a dit et répété sur tous les tons : a Soyez comme tout le monde. » Comme tout le monde! c'est-àdire comme messieurs tels et tels, qui sont eux-mêmes comme le roi. « Et ne vous avisez pas d'avoir plus de probité ni plus d'esprit qu'ils n'en ont, ou je vous couvrirai d'un tel ridicule qu'il ne vous sera plus possible de reparaître dans le monde. » Vous aviez autrefois des femmes qui lisaient, qui étudiaient, qui se rendaient capables d'élever leurs fils et de leur former une âme ;

c'était un abus : Molière y a mis bon ordre, et je ne donne pas cent ans à votre pays pour qu^on n'y trouve plus une femme avec qui l'on puisse causer d'autre chose que d'amour ou de chiffons. Une femm.e savante ! quel ridicule!

» Je n'ai guère vu en France qu'une classe d'hommes qui fussent presque tous d'honnêtes gens et des gens instruits ; c'est la classe bourgeoise. Molière s'en est si bien moqué, qu'elle est à présent comme abêtie par la peur d'être ridicule. Les médecins, ridicules ! Comment donner sa fille à un médecin r Les avocats, les professeurs, les philosophes; tous ces gens-là savent quelque chose et peuvent un jour devenir à craindre: ridicules, ridicules! Un bourgeois s'ingère sur ses vieux jours d'apprendre l'orthographe qu'on aurait dû lui enseigner plus tôt : ridicule ! Un autre fait à une catin de bonne maison l'honneur de l'épouser : ridicule ! ridicule ! Il faut apprendre à ces vingt-neuf millions de marauds qu'ils ne sont rien, et ne peuvent échapper que par le silence au ridicule, qui est plus terrible en France que le mépris. Enfin il y avait par hasard à la cour un homme qui n'était ni une canaille infâme comme Dorante, ni un vil pied plat comme Acaste, un homme d'honneur, passionné pour le bien, et capable de tout braver pour dire une chose vraie ou pour faire une bonne action, un républicain...

— Un républicain! interrompit Alceste, j'ai toujours servi fidèlement le roi.

— Le mot VOUS choque, reprit l'Anglais; un homme libre ou, si vous l'aimez mieux, amoureux de la liberté, qui voyait certains abus avec tristesse, et quelques autres avec horreur, qui pensait franc et parlait haut... Ah ! vous étiez dangereux, mon cher ami, dans un état monarchique ; vous raisonniez ferme et serré : cela était grave ; si cette contagion de logique eût gagné la nation, c'en était fait de votre absurde gouvernement. Et voilà pourquoi vous avez été mis au ban de la cour : on avait peur de vous. C'est Molière qui s'est chargé de vous montrer au doigt et de dire à la foule : « Vous voyez ce monsieur aux rubans verts ? C'est un homme prodigieusement ridicule, car il ne pense et n'agit comme personne. )) Eh ! non, morbleu I il n'est pas ridicule de n'être pas comme tout le monde, quand c'est tout le monde qui est ridicule !

Milord Kempt parlait d'un ton véhément ; le comte paraissait l'écouter avec une attention profonde : ' — Il me semble, dit-il après quelques instants de silence, que la plupart de ces observations sont assez justes; et cependant il y a au fond de moi-même comme un sentiment de révolte contre des idées que ma raison approuve. Et j'entends une voix secrète qui me crie que Molière ne fut point si coupable, et que mes compatriotes ne sont pas si méchants.

— Cestlavoix du préjugé, reprit l'Anglais avec force; vous êtes né dans une monarchie ; vous avez été, dès votre jeune âge, enveloppé d'idées monarchiques, votre

raison en est obscurcie, Vous ne pouvez plus comprendre que le ridicule soit une plante monstrueuse qui ne croisse que sous les gouvernements despotiques. Venez en Angleterre: vous verrez que chacun y pense, parle et agit comme il Fentend, sans se soucier de l'opinion des autres. Le ridicule n'y saurait atteindre un honnête homme: nous ne savons pas même ce que c'est que le ridicule. Il y a des coquins chez nous comme partout ailleurs ; c'est la loi qui les punit, et, au défaut de la loi, le mépris public : mais l'honnête homme vit libre, il ne ressemble qu'àlui-même, et n'en est que plus estimé. Vos compatriotes vous ont chassé de la cour en se moquanlde vous; vous serie2j peut-être premier ministre en Angleterre. J'y retourne demain : voulez-vous venir avec moi ?

Le comte refusa; il aimait sa patrie, et n'eût voulu, pour rien au monde, demander l'hospitalité à ses ennemis les plus cruels. Il remercia cordialement milord Kempt, et les deux amis se firent leurs adieux, sans s'étouflfer d'embrassades, mais en se serrant la main, comme il convient à des hommes.

Alceste ne songeait déjà plus guère à cette visite, lorsqu'un soir de l'année suivante, il fut bien surpris de voir entrer chez lui son vieil ami Philinte, qui lui dit après les premiers compliments :

— Je vous 'apporte des nouvelles et une lettre d'un de vos admirateurs les plus passionnés , de milord Kempt, un plaisant original, dont vous n'avez pas dû oublier les manières ni le lans^ao-e.

— Vous êtes donc allé en Angleterre r

— J'en arrive ; j'étais chargé par le roi d'une mission très délicate : il s'agissait d'y porter la coupe exacte d'un nouvel habit qui va faire fureur à Londres. J'ai passé huit jours là-bas; ce sont, Dieu me damne! les huit jours les plus maussades de ma vie. Ces Anglais sont gais comme les brouillards de la Tamise ; il n'y a pas chez eux le plus petit mot pour rire.

Tandis que Philinte exhalait sa mauvaise humeur, Alceste ouvrit la lettre de milord Kempt et la lut rapidement. C'était une nouvelle et très pressante invitation à venir le voir en Angleterre : la lettre se terminait par ces mots : « Je prie votre très digne et très aimable excentricitf de me croire son sincère admirateur et ami. ))

— Excentricity ! dit le comte 'en montrant du doigt le mot souligné; qu'est-ce que les Anglais entendent par ce terme ?

— Les Anglais disent d'un homme qui ne se soucie point d'agir comme tout le monde et ne se met pas en peine du qu'en-dira-t-on, qu'il est excentric.

— V Excentricity serait alors ce que nous appelons le ridicule ?

— Oui, le ridicule, moins le rire. Ces Anglais ne rient jamais. Ils sont tous ridicules,. et il n'y en a pas un qui s'en doute. Il a fallu que j'allasse en Angleterre pour que quelqu'un s'en aperçût. C'est un pauvre peuple, et surtout bien ennuyeux!

— Il me semble que si le ridicule consiste à n'être pas comme tout le monde, il est difficile que tout le monde soit ridicule.

— Eh! justement! c'est que, dans ce singulier pays, personne n'est comme tout le monde. Chacun est comme soi. Il y aurait de quoi rire tout le long du jour; mais comment voulez-vous que les malheureux songent à cela? Ils n'en ont pas le loisir; ils sont tous occupés à gagner de l'argent; et, vous ne le croiriez pas, ceux même qui en ont plus qu'il ne leur en faut, au lieu de se rassembler le soir et de passer le temps à médire honnêtement du prochain, se donnent un mal de toutes les heures pour les affaires de TÉtat, qui ne les regardent point ; ils s'imaginent tous que le gouvernement a besoin de leurs services; cela fait pitié ! Cette manie de politique les a divisés en deux grands partis qui se détestent cordialement. Une douzaine d'Anglais, que le hasard a réunis dans une voiture publique, se gardent bien d'y prendre, comme nous ferions, le plaisir de la conversation ; ils ignorent si le voisin n'est pas de la faction contraire et ne va pas leur dire des injures; aussi sont-ils toujours défiants les uns des autres, et restent-ils muets, dans leur coin, à s'observer. Enfin, le pis de l'affaire, c'est qu'ils manquent absolument d'esprit ; j'ouvrais, l'autre jour, une de ces gazettes qui sont chez eux si nombreuses et si peu intéressantes ; car c'est à peine si l'on y apprend les nouvelles de la cour. Je trouve en toutes lettres dans un article : « Jacques est un misérable

Il^") LE MOT ET LA CHOSi:.

et un brigand. » Je demande quel est ce Jacques qu'on traite de la sorte, et j'apprends que c'est du prétendant, du roi légitime qu'il est question. Vous sentez assez que dans ce pays où l'on a ainsi la liberté de tout écrire et d'appeler les choses par leur nom, l'esprit n'est plus nécessaire ; et sans esprit, il n'y a plus de ridicule.

Cela est juste, dit Alceste, je commence à sentir la force de ce mot anglais : excenlricilf; il est beau et d'un peuple vraiment libre.

Philinte se mit à rire :

— Vous voilà, dit-il, comme milord Kempt, qui nous a fait un jour, à propos de ce terme, une sortie bien singulière. (( Pour vous autres Français, m'a-t-il dit, Vexcentricity n'a pas de sens. Mais, quand vous aurez coupé le cou à l'un de vos rois (pardon de l'expression ! mais ces Anglais ne ménagent rien), quand vous aurez pris l'habitude de voter vous-mêmes vos impôts et le goût d'écrire dans les gazettes, vous nous emprunterez peutêtre et la chose et le mot. J'en doute cependant, a-t-il ajouté ; vous êtes depuis trop longtemps pliés aux idées monarchiques. Vous ne comprendrez jamais qu'il n'y a de véritablement mal que ce qui est contraire, non à l'usage, mais à la raison; et qu'au lieu de rire du mal, il faut le haïr ou le mépriser.

— Qui sait ? reprit Alceste un peu rêveur.

— Moi, parbleu ! s'écria Philinte, moi qui serais bien fâché que le rire s'en allât de ce monde.

Alceste ouvrit la bouche comme pour répondre, mais

la vue de ce petit vieillard qui secouait quelques grains de tabac tombés sur son jabot, l'arrêta court.

■ — A quoi bon? pensa-t-il. Cette tête légère et vide * ne me comprendrait pas. Nous ne parlons pas la même langue, et je lui paraîtrais fort ridicule de vouloir n'être qu'excentrique.

Et il reprit à haute voix :

— Je pars demain pour Londres; c'est là que j'aurais dû naître : on y sait raisonner.

— Bien du plaisir! et moi pour Versailles : c'est là qu'on s'amuse, et l'on sait y rire.

Page 1