HONNÊTE HOMME
— J'ai fait mon temps, monsieur !
Il a fait son temps; il n'y a plus rien à dire ; il est redevenu honnête homme. Nous en arriverons là, et ce sera un beau jour pour la morale !
UAND Tenfant touche aux environs de sa neuvième année, s'il lui arrive de faire quelque grosse sottise, le père ne manque jamais de dire à sa femme :
— Allons! décidément, voilà Paul qui grandit; il va falloir le mettre en pension.
Le premier mouvement de la mère est de se récrier. On lui démontre alors que le collège est l'image du monde; qu'il est bon que celui qui doit être homme s'instruise de bonne heure à y vivre; qu'on doit Tendurcir d'avance aux épines qu'il rencontrera plus tard sur sa route. La femme ne se laisse point convaincre à ces belles raisons; elle demande au moins un répit :
« Paul est de constitution si faible ! il a eu la coqueluche l'hiver passé. Le petit à madame Desmares, qu'on a mis en pension au même âge, a les mains perdues d'engcrlures. »
Elle chicane le terrain pied à pied; elle arrache six mois, et quelquefois un an. Mais tout le monde s'en mêle : les grands parents, les amis, les voisins. On la traite d'enfant gâtée, de folle : le mari termine toute discussion par un « il le faut » et, le moment venu, il prend son fils par la main, et le conduit dans l'une de ces prisons d'aspect sombre et grillé que nous appelons en France desmaisons d'éducation. L'enfant pleure, la mère pleure, la sœur aînée pleure ; le père lui-même n'a pas le cœur fort tranquille, ni les yeux fort secs. Mais tous en prennent leur parti : a C'est pour son bien I »
C'est pour son bien ! En êtes-vous si sûrs que cela ? N'est-ce point ici l'instinct maternel qui a raison contre la haute sagesse des hommes ? Les femmes ne répondent à nos arguments que par de bien pauvres objections. Mais au fond leur tendresse n'a point tort. Non, il n'est pas bon que l'enfant quitte de si bonne heure la maison paternelle, qu'on le jette tout tendre encore, et les lèvres parfumées du lait de sa mère, entre les mains rudes des hommes, sous une froide discipline, loin des femmes qui ont jusque-là présidé à ses jeux.
Il y a, entre la première enfance et le moment où l'homme commence à se former, un espace de quelques années qui tient à la fois de ces deux âges. Il va de neuf ou dix ans à quinze ou seize. On n'est plus un enfant, on n'est pas encore un homme ; on garde quelque chose des grâces de l'un, et l'on s'essaye à la raison de l'autre. * C'est comme une aube riante qui trempe encore par
certains côtés dans les ombres de la nuit, mais où l'on voit poindre déjà les premières lueurs du soleil levant.
Ce sont peut-être les années qui exigent le plus de culture et de tendre sollicitude. Nous voulons que les enfants les passent entre quatre murs, dans de noires études, loin de leurs mères et de leurs sœurs. Nous les privons de toute liberté, nous les sevrons de la compagnie des femmes, juste au moment où tout cela serait le plus nécessaire. Nous supprimons V adolescence.
Quel joli mot que ce mot aujourd'hui si vieux et déjà presque perdu, comme la chose qu'il exprime ! Ce nom d'adolescent ne vous rappelle-t-il pas un être à la fois brave et timide, pudique et hardi, qui porte sur son front l'innocence rougissante et l'impétueuse fierté de l'enfant-homme ? Convient-il à vos fils ? Je vous le demande. Regardez-les passer dans la rue : ce sont d'affreux petits collégiens, le képi sur l'oreille, le cigare aux lèvres, qui lorgnent impudemment les femmes ; les termes grossiers leur coulent naturellement de la bouche ; ils ont dans toutes leurs manières je ne sais quoi de farouche et de brutal. On sent, à les voir, qu'ils n'ont jamais vécu qu'avec des hommes et en prison.
Est-ce à eux que peut s'appliquer ce mot d'adolescent, qui traîne après lui tout un cortège d'adjectifs candides, naïfs et riants ?
Il faut nous réfugier dans nos souvenirs classiques pour y trouver ce bel adolescent qui mêle aux grâces féminines de la première enfance la virile fierté de
l'homme futur. Ah! quMls sont donc beaux ces jeunes gens que Platon nous a peints d'un style si aimable, chastement nus sous le ciel lumineux de la Grèce 1 C'est qu'on a permis à leur enfance de croître et de< se développer librement : on ne les a point formés, ou plutôt déformés, par une discipline précoce. On les a laissés, dit Platon lui-même, comme de jeunes chevaux consacrés aux dieux, paître et errer au hasard, pour voir s'ils trouveront la sagesse et la vertu. Ils passent leur vie dans le gynécée et au gymnase.
Il y a dans tout ce qu'ils disent et font je ne sais quoi de violent et d'aimable, de généreux et de naïf, dont le mélange est charmant. Ces êtres si beaux n'ont jamais été comprimés ni taillés ; les idées nobles et les sentiments vertueux fleurissent naturellement sur leur bouche, et le parfum en est délicieux ; ils jouissent pleinement de leur adolescence, et les yeux des vieillards qui les contemplent en sont tout rafraîchis.
Les jeunes gens que nous présente Térence sont moins poétiques peut-être; ils sont aimables encore. L'éducation qu'on leur a donnée sagement ne les a point jetés, comme nous, tout d'un côté; la nature est en équilibre chez eux. Ils ont couru une partie de la journée au Champ-de-Mars, se couvrant de poussière et lavant leur corps aux flots jâunes du Tibre ; ils ont passé le reste du temps à écouter les grammairiens ou les rhéteurs ; ils rentrent le soir au foyer domestique, où ils trouvent leur mère assise au milieu de ses femmes. Ils croissent {ado-
lescunt) comme de jeunes arbres, sans qu'aucune partie d'eux-mêmes soit hâtée, dans son développement, par une éducation précoce.
Quand leur âme s'ouvre aux premières amours, qu'ils sont impétueux et hardis ! mais qu'ils sont tendres et timides! la pudeur colore aisément leur peau jeune et fraîche. — «Il a rougi, rien n'est perdu », dit un père dans je ne sais quelle comédie. Ces pères de la vieille Rome ne sont point si farouches qu'on le suppose. Ils ont la main ferme et le cœur tendre. Ils viennent pour gronder, mais leur colère fond devant ces beaux visages d'adolescents.
Le moyen âge, avec toute sa brutalité, connaissait l'adolescence et la chantait. Ce jeune page qui suivait son seigneur tout le jour et s'instruisait à bien faire, en le servant; qui rentrait le soir au château, s'installait aux genoux de la dame, en tout bien tout honneur, et lui lisait des histoires de batailles et d'amours ; formé par les hommes aux travaux de la guerre, et par les femmes aux sentiments délicats et nobles, ne pouvait-il pas s'ap peler, lui aussi, un adolescent ? Chérubin est le dernier que nous connaissions.
Il est peut-être un peu vif, ce charmant Chérubin. Mais il a tant de grâce et de courage en même temps ! On sent si bien qu'il a été élevé au milieu des femmes, et que pourtant ce sera un jour le plus brave et le plus fier officier du régiment! Soyez sûrs que si, autrefois, le chevalier gardait une fibre de tendresse au fond du cœur ;
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que si, parfois, il épargnait le faible et défendait l'opprimé, c'est qu'il se souvenait des leçons apprises aux pieds de quelque belle châtelaine ; c'est qu'avant de passer homme et chevalier, il se souvenait d'avoir été page et adolescent.
Autres temps, autres mœurs, je le sais. Les anciens sont les anciens, et nous sommes les gens d'aujourd'hui. Mais où sont, dans notre civilisation moderne, ces raisons si pressantes d'arracher un enfant à sa mère, juste à l'heure où il aurait le plus besoin d'elle? On croit gagner ainsi quelques années; on calcule ce qu'il apprendra de plus de latin, de grec et de sciences. Mais on ne compte point ce qu'il va y perdre.
Le jeune garçon, au collège, n'exerce que son intelligence. Il ne suit point ce développement harmonieux qui se ferait de soi-même dans l'éducation domestique. Son esprit surmené croît trop vite et se fatigue. Le corps languit et l'équilibre se rompt. Il n'a plus cette grâce que donne à toute chose la juste proportion entre les parties dont elle est composée. Son commerce continuel avec des hommes, camarades ou maîtres, qui ont tous quelque chose de dur et de farouche, met en dehors tous ses instincts de force. Ce n'est jamais là qu'il prendra cette timidité pudique et rougissante, cette tendresse de cœur et cette politesse de manières qui siéent si bien aux jeunes gens, et qui ne s'enseignent qu'à l'école des femmes.
C'est aux mères à donner à leurs fils la première édu-
JEUNE HOMME — ADOLESCENT — BÉBÉ. l6l
cation morale, comme elles la donnent presque partout à leurs filles. Cette séparation des garçons et des filles, qui se fait chez nous de si bonne heure, a des effets déplorables. Il n'y a plus aucune communauté d'idées, de sentiments, de vertus même, entre les deux sexes. Les uns prennent pour eux le courage et la force; ils laissent aux autres la pudeur et la patience. Serait-il donc si absurde, en relevant le courage des jeunes filles, d'inspirer un peu d'honnête pudeur aux garçons et de ne point fabriquer d'avance des butors et des poupées ? d'enseigner aux uns comme aux autres, non pas seulement les vertus spéciales de leur sexe, mais encore celles qui doivent leur être communes ? Ils sont destinés à vivre ensemble toute leur vie : pourquoi ne pas les y préparer à l'âge que la nature elle-même a marqué pour cette éducation ?
Les femmes seules sont capables de la donner. Elles ont reçu des secrets merveilleux pour se faire entendre des jeunes garçons et pénétrer doucement jusqu^au plus profond de leur âme. Vous connaissez ce langage des nourrices, tout composé d'onomatopées charmantes, inintelligibles pour les hommes, et que les plus petits enfants comprennent si bien ? Toutes les mères le parlent d'instinct. Voyez-en une avec son nourrisson sur les bras: le pauvre petit crie et pleure; elle lui fait une risette:
« Q'napons donc? qnavons donc? Vti fanfan à sa ti mémé ! n avons donc bobo à nos ti quenottes? bisé nounou ! »
l62 LE MOT ET LA CHOSE.
Ces niaiseries vous font hausser les épaules, à vous, homme fort, barbu et moustachu. Oui, mais l'enfant comprend, il sourit, du moins. Et que faut-il de plus à la mère ?
Les femmes ont, de môme, pour entrer dans les jeunes cœurs d'adolescents, des manières de dire où nous n'arrivons point, nous autres hommes, avec toutes nos méthodes. Elles leur enseignent, jour à jour, sans leçons, sans effort, la pudeur, la bonté, la politesse, toutes ces qualités aimables dont nous sommes aujourd'hui si déshabitués, et qui tendent à disparaître complètement de la génération actuelle. Lord Chesterfield écrivait un jour à son fils qu'il se faisait fort de distinguer dans le monde les jeunes gens qui avaient été élevés par une femme.
Je sais une dame d'infiniment d'esprit, qui m'a souvent étonné par la justesse de son coup d'œil en ce genre. Elle me disait, après avoir causé une seule fois avec un jeune homme, quelle sorte d'éducation il avait reçue, s'il avait longtemps vécu avec sa mère, ou si c'était un produit du lycée. Elle ne se trompait jamais.
— Et à quoi reconnaissez-vous cela ? lui disais-je, un peu surpris.
— Je ne sais ; à tout et à rien.
La réponse a l'air d'être vague; elle en dit long pourtant à qui veut l'entendre. Non, cette éducation maternelle n'a pas un résultat positif, appréciable, qu'on puisse toucher du doigt. Elle pénètre, pour ainsi dire, par
tous les pores dans l'individu tout entier, et se trahit par je ne sais quel parfum subtil dont on reste imprégné toute sa vie. Un professeur de mathématiques vous enseigne les mathématiques, un maître de danse vous enseigne la danse ; une mère ne vous apprend rien, à proprement parler, et cependant, si vous la quittez de bonne heure, vous sentez plus tard qu'il y a dans votre éducation une déplorable lacune que vous ne pouvez plus combler. Vous avez passé l'âge. Le temps perdu se peut réparer, quand il s'agit de sciences qui ont un objet défini. Vous avez besoin à vingt-cinq ans de savoir l'anglais ; vous vous y mettez avec ardeur, vous y passez les nuits, s'il le faut, et vous finissez par savoir l'anglais.
On ne rapprend point ce qu'une mère enseigne à son enfant de neuf à quinze. En quoi cela consiste-t-il ? Encore une fois, je ne saurais le dire, et personne ne serait là-dessus plus habile que moi. C^est précisément ce tout et rien de la dame dont je parlais tout à l'heure. La vertu ne s'enseigne pas, comme l'écriture, en douze leçons, à trois francs le cachet. Il en est de même de la tendresse, de la pudeur, de tous les sentiments délicats et nobles. Ils se transmettent par influence, et si l'on veut bien me passer cette expression un peu scientifique, par une sorte de lente endosmose. Il y faut du temps, des soins et la bienfaisante chaleur d'une âme de femme, d'un cœur de mère.
Nous tous, hommes de cette génération, nous sentons
tous, plus OU moins, que cette éducation première nous a manqué. Nous avons, pour la plupart, il faut bien nous Tavouer, l'écorce rude. Il y a dans nos opinions, comme dans notre manière de les exprimer, je ne sais quoi d'âpre et de violent. A peine échappés de l'enfance, nous avons été ravis à la douce et chaude tendresse de nos mères et de nos sœurs ; on nous a fourrés au collège. Ce n'est pas, à Dieu ne plaise I que je dise du mal des maîtres qui y ont dirigé notre enfance. Nous leur devons beaucoup ; je leur garde une profonde reconnaissance, celle même que j'attends et que je crois mériter des élèves qu'on m'a confiés jadis, alors que j'étais professeur. Mais, je dois l'avouer, parce que cela est vrai, et que je l'ai senti bien souvent quand j'étais dans ma chaire, non, ils ne recevaient point de moi cette éducation, cette nourriture, comme on disait au XVII® siècle, que la famille seule est en possession de donner.
J'ai eu, — je puis le dire avec un certain orgueil, c'est un des meilleurs souvenirs que j'aie gardés de ce temps, si triste d'ailleurs^ — oui, j'ai eu entre les mains des jeunes gens sur qui j'ai exercé une grande influence, et que j'ai, en quelque sorte, pétris à mes idées. Je suis resté en correspondance avec plusieurs d'entre eux, et ils me font l'honneur de me dire qu'ils retrouvent dans le critique d'aujourd'hui le professeur d'autrefois. Mais cependant je sentais bien qu'il y avait certains coins de leur âme où je n'atteignais pas, et qui m'étaient à jamais fermés. J'étais maladroit à leur inspirer certains senti-
ments que j'aurais voulu voir chez eux, parce que j^'en sentais douloureusement Tabsence chez moi.
Il y fallait, hélas ! une main plus délicate que la mienne. Il y fallait la main d'une femme. Il n'y a que les mères qui puissent enseigner ce que Ton n'enseigne pas, ce qui est tout et rierij comme elles disent.
On a déjà dressé les mères à s'occuper des enfants à la mamelle ; Jean-Jacques Rousseau l'a emporté sur ce point. Il faudrait leur persuader aujourd'hui qu'il n'y a qu'elles au monde qui puissent allaiter l'adolescent. Cela semble étrange au premier abord ; mais je prie les femmes de considérer la révolution qui s'est opérée depuis soixante ans dans la façon dont on élève les tout petits enfants, les babies, comme on les appelle aujourd'hui, en se servant d'un mot d'origine anglaise.
Pourquoi ne pas écrire tout simplement bébés ILe mot et la chose qu'ils expriment nous sont venus d'Angleterre; mais les voilà bien français aujourd'hui, français de sens et d'usage ; pourquoi pas d'orthographe ? Qu'ils soient les bienvenus l'un et l'autre ! La chose est bonne et le mot est charmant.
Cela est fâcheux à dire, mais on est resté fort longtemps en France sans rien entendre à l'éducation du premier âge, comme on n'entend rien aujourd'hui à l'éducation de l'adolescent. On aimait bien les enfants, on les élevait mal. Ils poussaient tout seuls, à la grâce de Dieu. Tout le monde se rappelle encore les éloquentes imprécations de Jean-Jacques. Le philosophe avait bien
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fini par obtenir que les mères soignassent elles-mêmes leurs enfants ; mais elles ne le firent pas tout d'abord d'une façon très intelligente.
L'enfant vit d'une vie qui est toute végétative; son éducation consiste donc entièrement dans une bonne hygiène: nourriture et propreté, tout est là. Mais les questions d'hygiène ont toujours été fort mal comprises chez nous, ou plutôt on ne s'en est occupé que depuis un très petit nombre d'années. Cette négligence venait d'une cause qui ne laisse pas que de nous faire honneur. Nous avons été de tout temps un peuple éminemment spiritualiste.
Tout ce qui intéresse la partie pensante de notre individu nous préoccupe sans cesse, et nous avons tourné sur ce point tout l'effort de notre éducation.
Le corps nous a toujours fait l'effet d'une guenille qui ne valait guère la peine qu'on y donnât ses soins. Aussi n'en vit-on jamais de plus mal logée et de plus mal entretenue que n'était celle de nos enfants. Jean- Jacques Rousseau conte qu'on les attachait à un clou. Les clous ont disparu ; mais que de temps n'a-t-il pas fallu pour apprendre à la grande majorité des mères que les bains fréquents n'étaient pas une affaire de luxe ! On laissait, — et je sais des pays où on laisse encore — à la bonne et indulgente nature le soin de laver ces pauvres petits corps.
Voyez un peu les idées que rappelle à l'esprit le terme dont nous nous servions autrefois pour les désigner :
c'étaient pour nous des marmots. Tâchez, si vous pouvez, d'accoler à ce vilain substantif une épithète aimable. Vous n'en trouverez point. On dira fort bien: Un méchant marmot^ un marmot criard, un désagréable marmot; quel vilain marmot! mais je vous défie de dire d'un marmot qu'il est charmant, à moins que, par hasard, vous n'en soyez le père.
Vous est-il possible de vous représenter un marmot autrement que barbouillé de confitures, les cheveux en broussaille, avec une salopette (une salopette! quel mot! bon Dieu !) toute remplie de taches, et des souliers tournés } Le marmot est l'un de ces petits êtres criards et pleurards, de qui l'on demande poliment à quelle heure' ils se couchent. La mère vous l'apporte à embrasser, et vous choisissez avec inquiétude sur sa joue ou sur ses lèvres un endroit où rien ne poisse.
Le baby ou bébé est un des plus délicieux produits de la civilisation anglaise. Les Anglais sont, de tous les peuples, celui qui a. poussé le plus loin l'art de se vêtir, de se loger, de se nourrir, et, en un seul mot, de soigner la bête. Ils ont fait pour leur propre corps ce qu'ils faisaient pour leurs animaux de boucherie. Ils ont réduit l'hygiène en une sorte de code dont ils ont observé tous les préceptes avec une intelligente et scrupuleuse exactitude. Il n'y a rien de joli comme un enfant anglais qui se promène, bras et jambes nus, sur les gazons verts des parcs de Londres. On voit que ces petits êtres ne songent qu'à vivre et à jouir de la vie. Tous leurs besoins sont sa-
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tisfaits ; ils sont heureux d'être au monde ; ils rient à la nature entière. Le sang court dans leurs jeunes veines et tend leur peau fraîche ; ils étalent avec l'exubérance d'une santé forte cette chair potelée et rose où semble ruisseler encore le lait maternel.
Ils ont ces grands yeux attentifs et ravis qui paraissent demander le pourquoi de toute chose ; et le rire, ce bon rire frais et sonore de l'enfance, étincelle sur leurs lèvres épanouies. Rien ne gène leurs mouvements, ils s'abandonnent innocemment à la joie de courir, de sauter, à ce besoin incessant d'action qui les tourmente.
N'est-il pas vrai que le nom de bébé réveille en vous toutes ces idées charmantes ? Grâce à Dieu, nous n'avons pas seulement le mot ; nous avons pris aussi au mères anglaises leurs procédés d'éducation première. Comme il arrive toujours, nous avions, avant tous, exposé la théorie par la bouche éloquente de Rousseau.
C'est aux Anglais que nous avons emprunté la faço dont ils l'ont appliquée. Ces bébés, si plantureusemen nourris et si beaux à voir ne sont déjà plus, à l'heure qu'il est, des produits exclusivement réservés à la nursery britannique.
On commence à en fabriquer à Paris, et même dan les départements. Nous en voyons tous les jours dans nos jardins publics, au Luxembourg, et surtout au Tuileries. Ils ne possèdent peut-être pas cet incomparable éclat de santé qui tend les joues de nos petits voi sins ; ils ont je ne sais quoi de plus affiné.
Peut-être affaire de race ou de climat. Peut-être est-ce plutôt que les uns sont nourris de viande et les autres de soupe. Peu importe î ce qu'il est curieux de constater, c'est que le nouveau mot est venu à la suite d'une révolution dans les mœurs et qu'il en est le signe.
Il est bien entendu que je ne parle pas du singulier abus qu'on en fait à Paris. Vous saurez qu'ici bébé a, dans un certain monde, remplacé tous les autres termes d'aifection. Un boursier ventru et chauve entre chez une femme plâtrée :
— Bonjour, gros bébé ! dit la femme plâtrée à l'homme ventru.
— Bonjour, mon joli bébé ! répond l'homme ventru à la femme plâtrée.
On disait autrefois : mon chou, mon ange, mon trésor ; Balzac assure qu'il a connu un mari qui disait à sa femme: ma berline, et la femme lui répondait tendrement : mon cabriolet. Bébé a remplacé tout cela.
11 passera en ce sens, comme tout ce qui est de mode et ridicule, mais il restera dans sa vraie et légitime signification. Nos femmes ont appris à soigner les enfants jusqu'à l'âge de neuf ou dix ans. Elles en ont fait des bébés ; il faut qu'elles apprennent à former des adolescents. Il faut qu'on leur laisse leurs garçons jusqu'à quatorze ou seize ans, plus ou moins, selon les nécessités de position.
Mais elles se chargeront là d'une grande responsabilité.
Pour que leur mari [et la société tout entière les jugent dignes de ce haut emploi, il faut qu'elles donnent certaines garanties, qu'elles remplissent certaines conditions... Et lesquelles ? Ah ! il y aurait un beau livre à faire là-dessus !
EUX jeunes gens, Hippolyte et Olivier, causent ensemble dans la comédie du Demi- Monde, et sont au moment de se séparer : — Eh bien I dit Olivier à son ami, eh bien ! dis donc ! tu t'en vas comme cela ?
— Comment veux-tu que je m'en aille ? répond l'autre.
— Et de Maucroix PNousavonscausé de tout, excepté de son affaire.
— C'est vrai ! nous l'avons oublié. Sommes-nous bêtes !
— Si tu voulais bien parler au singulier !
— Volontiers. Es-tu bête !
— Tu fais donc des mots ?
— De temps en temps.
Autrefois on disait : un bon mot, un mot spirituel, un mot de caractère, un mot de situation, un mot d'atelier ;
nous disons à présent un mot tout court, sans rien ajouter qui en précise et en resserre le sens. Je ne crois pas que cela date de trente années. Le xviii'^ siècle, qui goûta si fort l^art de railler agréablement, qui en fit comme une étude spéciale, et mit en circulation tant de bonnes plaisanteries, ne connut point ce terme. Rivarol et Chamfort eussent été bien étonnés, si on leur eût dit qu'ils faisaient des mots ; à plus forte raison Voltaire, dont ce n'était pas le métier.
Il en est aujourd'hui de ce terme comme de tous ceux qui sont nouveaux, et dont la mode s'empare. On en fait un étrange abus ; vous ne pouvez plus causer six minutes avec un ami sur le boulevard sans vous surprendre à dire : « Ah ! c'est un mot, cela ! » ou « tu as des mots ! » Il est surtout d'un grand usage au théâtre ; vous y entendez répéter sans cesse qu'une scène pétille de mots, que les mots ne font pas une bonne pièce, et autres phrases du même genre.
Il serait peut-être bon de s'entendre sur la signification propre de ce terme ; car enfin il ne peut pas, à lui seul, comprendre toutes les sortes de bons mots. Ceux mêmes qui remploient le plus souvent sentent vaguement qu'il a un sens particulier. Il y a telle chose fort plaisante dont ils ne diraient point que c'est un mot, Savez-vous rien de plus drôle qu'Arnolphe s'écriant d'un ton douloureux après qu'Horace lui a soufflé sa maîtresse :
Aurais-je deviné, quand je l'ai vu petit, Qu'il croîtrait pour cela >
Diriez-vous pourtant qu'Arnolphe fait un moi! Non, sans doute ; c'est un trait de caractère ou de situation ; ce n'est point un mot. Qu'est-ce donc qu'on entend par un mot ? Voyons où commence ce terme, où il finit.
Reprenons Texemple que nous citions tout à l'heure. N'y remarquez- vous pas quelque chose de bien particulier ? c'est que la personne qui fait le mot a l'intention de dire une chose plaisante, et le dit uniquement parce qu'elle le croit plaisant. Quand Arnolphe s'écrie :
Aurais-je deviné, quand je l'ai vu petit, Qu'il croîtrait pour cela ?
il n'a pas dessein de faire une plaisanterie ; le mot n'est drôle que par réflexion. Et, quand le spectateur éclate de rire, Arnolphe pourrait ajouter, comme le Misanthrope :
Parla sambleu ! messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis !
L'Hippolyte de M. Dumas fils sait, au contraire, qu'il fait une plaisanterie, et il la dit pour qu'elle soit plaisante. Il se chatouille pour se faire rire. Il équivoque à dessein sur la phrase de son ami : « Si tu voulais bien parler au singulier ? »
Il répond au texte, mais non à la pensée ; il le sait, et ne fait ainsi semblant de se tromper que pour exciter un éclat de rire, qu'il partage.
C'est en cela précisément que consiste ce qu'on appelle aujourd'hui un moi. Passez en revue tous les exemples qui vous viendront à l'esprit, vous verrez aisément que, quand ce terme n'est pas caractérisé par une épithète ou par d'autres mots qui en modifient le sens, il ne signifie pas autre chose qu'une plaisanterie dont celui qui la fait a parfaitement conscience.
Remarquez, je vous prie, que ces mots-là ne sont jamais les meilleurs ni les plus forts. Les bons mots qu'on laisse échapper, et qui ne sont pas des mo/5, sont infiniment plus plaisants. Les uns échappent à la passion, d'autres au caractère, d'autres à la profession. Permettez-moi d'en citer quelques-uns, vous enverrez aisément la différence.
Une bourgeoise entichée de noblesse était en train d'accoucher et poussait des cris de douleur :
— Oh ! ciel ! disait-elle, tant souffrir pour mettre au monde un vilain !
La pauvre femme ne songeait guère à plaisanter. Son mot nen est que plus plaisant, quoiqu'il ne soit pas, à proprement parler, un mot, au sens où on le prend aujourd'hui. Il a son pendant dans la réponse de madame de Rohan :
— Quand devez-vous accoucher ? lui demandait-on.
— Je compte avoir cet honneur dans deux mois, répondit-elle.
L'honneur était d'accoucher d'un Rohan. Ce sont là des mots de caractère.
Diderot conte que l'abbé de Canaye fît une petite satire bien amère et bien gaie des petits dialogues de son ami Rémond de Saint- Marc. Celui-ci, qui ignorait que l'abbé fût l'auteur de la satire, se plaignait un jour de cette malice à madame Geoffrin, une de leurs communes amies. Tandis que Saint-Marc, qui avait la peau tendre, se lamentait outre mesure d'une piqûre d'épingle, l'abbé, placé derrière lui et en face de la dame, s'avouait auteur de la satire, et se moquait de son ami en tirant la langue.
Les uns disaient que le procédé de l'abbé était malhonnête ; d'autres n'y voyaient qu'une espièglerie. Cette question de morale fut portée au tribunal de l'érudit abbé Fénal, dont on ne put jamais obtenir d'autre décision, sinon que c'était un usage che\ les anciens Gaulois de tirer la langue. Voilà un mot de caractère. Ce bonhomme, qui avait consumé ses yeux et sa vie à des recherches d^érudition, ne voyait rien en ce monde de quelque importance en comparaison de la restitution d'un passage et de la découverte d'un usage antique.
Un homme mande son médecin et lui expose qu'il est affligé de vomissements périodiques. Le docteur regarde en souriant le fluide que l'on met sous ses yeux :
— Vous êtes trop heureux ! dit-il au malade ; vous nous avez restitué la pituite vitrée des anciens que nous avions perdue.
C'est ce même docteur qui disait :
— Mon ami tomba malade, et je le traitai ; il mourut, je le disséquai...
— Docteur, lui disait-on, vous arrivez bien tard.
— Il est vrai ; cette pauvre mademoiselle Duthé n'est plus.
— Elle est morte ?
— Oui, il a fallu assister à l'ouverture de son corps.
— Je n'ai jamais eu un plus grand plaisir de ma vie !
Ces mots ont-ils été dits pour faire rire ? Aucunement. Ils ne sont plaisants qu'après examen. Ce ne sont point des mots, ce sont des mots de profession, ou, si l'on aime mieux, des mots de métier.
Les mots peuvent être dits par n'importe qui et dans n'importe quel moment ; ils auront toujours, s'ils sont bien faits, quelque chose de drôle. Les autres ne sont plaisants que par rapport à la personne qui les laisse échapper et à la situation qui les lui arrache.
Le théâtre moderne fait un grand usage des mots. Ouvrez les pièces de MM. Dumas fils, Barrière, Augier et About, vous y trouverez sans cesse de ces plaisanteries où l'auteur s'exprime par la bouche des personnages.
— J'ai trois enfants qui sont tout mon portrait, dit un bonhomme de père.
— Je plains le plus jeune, répond son interlocuteur.
— Pourquoi ?
— C'est celui quia le plus de temps à vous ressembler.
Cela est pris du Mariage d' Olympe. En voici d'autres,
tirés de la Vie de bohème, qui en pétille. Marcel escalade une fenêtre et voit dans la chambre un jeune homme qu'il ne connaît pas:
— Je vous demande pardon, monsieur, dit-il. Vous ne pourriez pas, par hasard, nous prêter des assiettes et quelques couverts, également en argent ?
— Monsieur, répond l'autre, si vous voulez attendre que je sonne, j'irai chercher une sonnette. Vous êtes artiste, monsieur ?
— Oui, monsieur.
— Peintre ?
— C'est vous qui l'avez dit.
— De quelle école ?
— De la mienne.
— Je vous en félicite.
— Et moi aussi , monsieur. Ce nid vous appartient >
— Je ne suis que le neveu du nid. Donnez-vous la peine de tomber par ici.
Et le dialogue continue sur ce ton. N'y reconnaissezvous pas la plaisanterie de gens qui veulent être plaisants à toute force ? Ils font des mots pour le plaisir des spectateurs etaussipour leur agrément particulier. Ils savent la portée de ce qu'ils disent ; ils en rient les premiers, et ce n'est peut-être pas le meilleur moyen pour nous faire rire nous-mêmes.
Je ne sais pas si on trouverait un seul mot dans Molière. Dans V Amphitryon peut-être, et encore il faudrait
lyH LE MOT ET LA CF10SE.
prendre bien garde de s'abuser. En revanche, les mois de passion, de caractère, de situation, y étincellent de toutes parts. Je n'ai plus besoin ici de citations ; tout le monde sait par cœur son Molière. Relisez-le ; vous n'y rencontrerez pas une seule chose qui soit plaisante par l'envie que le personnage a d'être plaisant. Il l'est, sans le savoir, par le seul fait de la situation où il se trouve et du caractère que l'auteur lui a donné. Sans dot ! Le pauvre homme ! Vous êtes orfèvre^ monsieur Josse ! et tant d'autres phrases qui ont passé en proverbe, ne sont point des mo/s, car vous pouvez les tirer de l'endroit où ils sont placés, et ils n'ont plus rien de drôle, mais ils donnent profondément à réfléchir, et l'on en rit par réflexion.
Prenez même dans Molière ces boutades qui ne semblent être que des saillies d'esprit ou d'imagination. Vous y sentirez toujours un fonds de sérieux :
— J'ai quatre enfants sur les bras, dit Marton.
— Mets-les par terre! répond Sganarelle.
— Qui me demandent tous les jours du pain.
— Donne-leur le fouet.
Ces réponses font rire ; mais elles sont aussi matière à penser. On y reconnaît la mauvaise humeur d'un homme peu endurant de son naturel et bûcheron de son état, mais bon enfant au fond et philosophe : « un chien fini, mais le roi des hommes, » comme dit Gavarni.
Le mo/ d'Hippolyte, dans la comédie du Demi-Monde,
n'apprend rien ni sur son caractère ni sur ses habitudes. Il est plaisant, et voilà tout. C'est le mot d'un homme qui ne veut montrer que son esprit ; il en a, mais pas du meilleur.
Les bons mots de Molière ont un mérite; ils sont toujours neufs, parce que la vérité ne vieillit jamais. Ils nous amusent encore aujourd'hui que nous les savons par cœur. Les mots de MM. Dumas, Barrière et compagnie ne sont pas faits pour durer longtemps. Il leur faut, pour être les bienvenus, le piquant delà nouveauté; ils ne plaisent que les premiers jours, quand ils ont encore ce qu'on pourrait appeler l'esprit du diable.
Défions-nous des mots de théâtre ; une pièce qui ne vaut que par les mots prouve sans doute l'esprit de l'auteur ; elle n'en vaut guère mieux pour cela. Défionsnous-en, même dans la conversation. Un mot heureux fait grand plaisir. Combien en faut-il risquer pour en trouver un bon ! Ceux qui ne veulent parler que par mots sont forcés d'en hasarder beaucoup ; ils sentent euxmêmes que la plupart sont mauvais , mais ils croient s'excuser en les donnant comme tels. C'est la pire manière de plaisanter, et je ne saurais mieux faire, en finissant, que de citer le passage où La Bruyère la caractérise en termes si énergiques :
« On dit souvent, par belle humeur et dans la liberté de la conversation, de ces choses froides, qu'à la vérité l'on donne pour telles et que l'on ne trouve bonnes que parce qu'elles sont extrêmement mauvaises. Cette ma-
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nière basse de plaisanter a passé du peuple, à qui elle appartient, jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a déjà infectée. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossièreté pour devoir craindre qu'elle s'étende plus loin et qu'elle fasse de plus grands progrès dans un pays qui est le centre de la politesse. On doit cependant en inspirer le dégoût à ceux qui la pratiquent ; car, bien que ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire, de quelque chose de meilleur. »