‹ Le mot et la choseChapitre 20 sur 56 · NATUREL — NATURE — RÉALISTE · texte numérisé non relu

NATUREL — NATURE — RÉALISTE

ous entrez au café pour déjeuner:

— Garçon ! une côtelette.

— Monsieur veut-il une côtelette nature? demande le garçon.

Vous faites un signe de tête; le garçon vous quitte, et, quelques secondes après, vous entendez une voix formidable qui crie au soupirail delà cuisine :

— Une côtelette nature, une !

Une côtelette /la/i^re, c'est du français de cuisine; mais vous êtes au restaurant, rien de plus simple. Ce qui est plus étrange, c'est qu'on retrouve cette façon de parler chez des garçons qui ne sont; point" garçons de restaurant; c'est qu'en voyant un tableau, par exemple, ils s'écrient : (( Oh ! que c'est nature 1 » absolument comme s'il s'agissait d'une côtelette.

Depuis qu'il y a une langue française, on parle de la nature. Nature est un substantif féminin dont le sens est

l82 LE MOT ET LA CHOSE.

fort précis': 0:1 entend désigner pir là l'ensemble des choses qui existent. Ce n'est pas qu'à cette signification générale chaque siècle n'ait joint, suivant le tour de son esprit, quelques idées accessoires ; ainsi ce mot éveillait, chez les gens du xyiii*^, une sorte de sensiblerie bète; plus tard, vers 1825, il emportait avec soi je ne sais quelles pensées de religiosité vague, d'enthousiasme nuageux et poétique : aujourd'hui que le panthéisme est à la mode, il s'y attache une certaine idée de maternité mystique. Mais, au fond, c'est toujours la nature ; on peut la sentir de bien des façons, on n'a jamais compris que d'une seule le mot qui l'exprime.

Il nous était réservé d'en faire un adjectif. Nos pères disaient d'une œuvre d'art qu'elle est naturelle. Naturel, cela s'entendait : conforme à la nature. Nous avons enchéri là-dessus ; nous avons voulu qu'elle fût la nature elle-même prise sur le fait ; nous disons ou, du moins, beaucoup de gens disent qu'elle est nature.

S'il n'y avait là qu'un affreux barbarisme, je ne croirais guère utile d'en parler; un de plus, un de moins, ce n'est pas une affaire. Mais les barbarismes ne poussent pas dans la langue, comme des champignons dans les bois, en une nuit et sans racines. Ils ont leur raison d'être. Celui-là vient d'un système faux, qui eut son beau temps, il y a quelques années, et qui, en s'en allant, ne nous laissera de lui, pour tout souvenir, qu'une expression mauvaise.

L'art consiste à copier, à reproduire la nature. Mais

NATUREL — NATURE — RÉALISTE. iSj

la nature a ses laideurs comme le visage humain a ses verrues. Il y a dans un paysage des aspects hideux et repoussants, dans notre âme des sentiments honteux et malsains ; parmi les grands artistes, quelques-uns les négligent, d'autres les souffrent; aucun ne s'y attache avec amour, et ne songe à en faire le fond de son œuvre.

Il s'est élevé, dans ces vingt dernières années, une petite école de peintres, de poètes et de romanciers, qui ont professé sur l'art de tout autres idées. Ils ont pris plaisir à contempler les verrues ; ils ont déclaré que le comble de l'art était de les rendre dans toute leur laideur. Ils les ont faites si laides, si laides, que le public n'a pas manqué de les reconnaître :

— Comme c'est bien ça! disaient-ils, ah ! mon Dieu ! la belle verrue I Pour une vraie verrue, c'est une vraie verrue ! c'est la nature même ; c'est tout à fait nature !

Les gens qui excitaient cette admiration se donnaient à eux-mêmes le nom de réalistes. Encore un bien joli mot! Je demandais à quelqu'un de m'exprimer ce qu'on entendait au juste par là, et quelle différence il y avait entre un réaliste et un artiste. Il me répondit par cet apologue :

Un grand seigneur avait une fort belle maison de campagne dont il voulait faire lever le plan. Un architecte et un maçon se présentèrent pour cette besogne. Comme le maçon avait un aspect fort crotté, on le conduisit à

l'écurie. Il crut que c'était là tout le château : il l'étudia à fond, etilenfitune description minutieuse, sans omettre un seul brin de paille. Son travail eut un grand succès parmi les palefreniers, qui en admirèrent l'exactitude. Cependant l'architecte s'assit à la table du maître; il se promena avec lui dans de magnifiques appartements, dans de vastes jardins, et donna même, en passant, un coup d'œil à l'écurie ; car il ne faut rien oublier. Il leva un plan très fidèle, où l'on pouvait reconnaître la superbe ordonnance de la maison, et où, néanmoins, chaque détail était marqué à la place qu'il devait avoir. Quand il sortit, le maçon, tout fier des éloges qu'il avait reçus, vint pour lui serrer la main.

— Camarade lui dit-il.

L'architecte tourna la tète et passa outre sans répondre un seul mot. Le maçon le suivit des yeux, et, haussant les épaules :

— ■ Va, va I dit-il, ça n'empêche pas que j'ai pour moi l'estime des palefreniers !

Les maçons de l'art font des tableaux ou des romans qui sont nature. Un véritable artiste serait bien fâché si on lui disait que son œuvre est la nature même; il trouverait peut-être l'éloge médiocre. Il a pris sans doute la nature pour modèle, mais il y a mis quelque peu du sien. Il l'a accommodée au tour particulier de son génie, retranchant d'un côté, ajoutant de l'autre, ordonnant, en un mot, une composition qui ait des proportions exactes, ce que la nature ne se donne jamais la peine de faire.

Page 1