‹ Le mot et la choseChapitre 3 sur 56 · AMANT — MAITRESSE. I I · texte numérisé non relu

AMANT — MAITRESSE. I I

tout à l'heure éclore ! Avec quelle grâce chaste elle rend ces nuances si fines de sentiments imprévus et mêlés î

Quand madame de ClèvesavoueenfinàM.de Nemours ce qu'elle sent pour lui, voyez comme cet aveu si tendre se voile d'un langage qui en adoucit la force :

« Elle céda, pour la première fois, au penchant qu'elle avait pour M . de Nemours, et, le regardant avec des yeux pleins de douceur et de charme :

» — Je ne vous dirai point, lui dit-elle, que je n'ai pas 'vu l'attachement que vous avez eu pour moi : peut-être ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue donc, non seulement que je l'ai vu, mais que je l'ai vu tel que vous pouvez souhaiter qu'il m'ait paru. »

L'amour brille doucement sous ces expressions si délicates, comme la pâle lumière d'une lampe à travers un albâtre transparent.

Vous savez le dénouement de cette aimable histoire ? Madame de Clèves arecoursàsonmari contre elle-même. Elle lui fait confession des sentiments qui l'agitent, et avec quelle pudeur de langage ! . . . Elle semble n'entrevoir qu'à demi, dans les vapeurs du lointain, l'acte qui serait contraire à l'honnêteté de ses résolutions :

« Eh bien, monsieur, lui répondit-elle en se jetant à genoux, je vais vous faire un aveu qu'on n'a jamais fait à son mari ; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour, et que j'en veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon

âge. Je n'ai Jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour, ou si j'avais encore madame de Chartres pour m'aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie, pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons ; si j'ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et d'estime pour un mari que l'on n'en ajamais eu. Conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi, si vous pouvez. »

Jamais les héroïnes du chaste et noble Racine, jamais Monime elle-même n'a parlé un langage plus délicat et plus tendre à la fois. Eh bien, cette princesse de Clèves, que madame de la Fayette nous a peinte si réservée, si pudique, n'hésitait pas à dire de M. de Nemours, quand sa pensée se reportait vers lui, qu'il était son amant. M. de Nemours disait aussi de madame de Clèves, qu'elle était sa maîtresse, et ni l'un ni l'autre ne croyaient devoir en rougir. La fière Pauline elle-même parle à Polyeucte de son amant, et Sévère lui jure en pleurant qu'il ne saurait jamais avoir d'autre maîtresse.

Ces deux mots n'avaient donc pas, en ce temps-là, le sens désagréable que l'usage leur a donné de nos jours. C^est qu'aussi les mœurs ont terriblement changé.

Il y avait, dans l'ancienne société française, un certain nombre de personnes qui étaient nées riches, autant que

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