‹ Le mot et la choseChapitre 21 sur 56 · NATUREL — NATURE — RÉALISTE · texte numérisé non relu

NATUREL — NATURE — RÉALISTE

car elle travaille pour elle et non pour nous. Il est bien rare qu'elle nous forme un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Et, quand elle y réussit, c'est sans y prendre garde.

Les connaisseurs qui se trouvent devant une œuvre d'art constatent d'abord qu'elle est naturelle. C'est son premier mérite ; il faut bien qu'un portrait soit conforme à son modèle. Mais ce n'est pas le seul, et j'oserai presque dire que ce n'est pas le plus important. Ils cherchent encore et ils apprécient ce que l'artiste a mis de soi dans son œuvre; ils voient à travers une peinture briller l'âme de celui qui Ta faite. Les gens qui se pâment devant une verrue ne voient que la ressemblance, et s'écrient d'admiration : « Comme c'est nature ! »

Repassez, je vous prie, dans votre mémoire, les occasions où vous avez entendu ce mot, où il vous est échappé à vous-même : vous verrez que c'est toujours en présence d'une chose laide parfaitement imitée. Vous estil jamais arrivé, en écoutant le Cid , de penser que telle ou telle scène était nature ! Quoi de plus naturel pourtant que ce cri d'enthousiasme:

Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne enferme de vaillants !

C'est la nature, en effet, mais échauffée, mais agrandie par le génie de Corneille. Mais, en revanche, l'expression s'applique, on ne peut mieux, à Henry Monnier dans le rôle de Prudhomme. C'est qu'aussi M. Pru-

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dhomme, c'est la nature prise sur le fait, dans ses côtés les plus vulgaires. VAntiope du Corrége est naturelle, les Baigneuses de M. Courbet sont nature; Manon Lescaut est un livre plein de naturel, la Mariette de M. Champfleury est nature.

Je me trouvais l'autre jour dans un salon où la compagnie s'amusait du babil d'un enfant de cinq ans, le fils du maître de la maison. Je ne sais ce qu'une des personnes qui était là lui dit :

— Ah bien 1 nous répondit l'enfant, ça m'embête I La mère rougit, et, tout en grondant, mit l'expression

au compte des domestiques. Mais un des assistants avait déjà pris le bonhomme dans ses bras :

— Comme c'est nature ! s'était-il écrié en Tembrassant. Soyez sûrs que si l'enfant avait, par hasard, au lieu

de dire une sottise, laissé échapper un bon sentiment, personne n'eût songé à le trouver nature,

M. Émile Augier a dit dans une de ses pièces, en répétant un vieux mot que Molière employait souvent et qui choque aujourd'hui la pruderie de nos oreilles :

Que le mot soit vilain, quand vilaine est la chose !

Nature est un vilain mot qui disparaîtra de la langue des critiques et des artistes, quand on cessera d'admirer de vilaines œuvres.

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