‹ Le mot et la choseChapitre 23 sur 56 · PITTORESQUE — ILLUSTRÉ · texte numérisé non relu

PITTORESQUE — ILLUSTRÉ

livre qui peint les choses à l'esprit et aux yeux devait s'appeler un livre pittoresque. UUnivers pittoresque •amena le Magasin pittoresque, qui traîna à sa suite une incroyable foule de publications pittoresques. Les éditeurs firent fortune, et le mot fut ruiné. Il devint dès lors impossible de l'employer dans le discours, sans songer aussitôt à une spéculation de librairie, sans se représenter des gravures sur bois, encadrées d'un texte en colonnes. Pittoresque ne s'offre plus à l'imagination qu'escorté d'idées qui lui sont tout à fait étrangères et n'ont rien d'agréable. Il tombe peu à peu en désuétude. On n'oserait plus guère écrire d'un paysage qu'il est pittoresque, et c'est vraiment dommage. On dirait peut-être encore d'une description de M. de Châteaubriand qu'elle est pittoresque ; mais le terme paraîtrait déjà bien vieillot s'il s'agissait d'une page de M. Prosper Mérimée.

La fortune d'illustré est plus fâcheuse encore. C'est un mot fossile aujourd'hui dans son acception propre. Je ne connais plus que M. Cousin en France qui ose, à l'heure qu'il est, écrire la phrase suivante : « Et maintenant que nous sommes en possession de la clef de Cyrus, ce sentiment d'admiration pour le grand siècle nous suggère la pensée de nous servir d'un roman pour illustrer l'histoire, et de continuer, par un chemin assez nouveau? nos vieilles études sur un siècle cher à notre patriotisme. » — Sentez-vous ici la force du mot illustrer? Illustrer l'histoire de France, c'est, proprement, répandre sur

elle la lumière que fournit au critique le roman de made-

iTioiselle de Scudéry. Il a dans cette phrase toute son énergie étymologique. M. Cousin parle naturellement la langue du xvii^ siècle ; les vieux mots n'ont pas mau-valse grâce dans son style, mais partout ailleurs illustrer , pris en ce sens, serait un archaïsme. C'est un terme que les journaux illustrés ont fini par démonétiser.

L'honnête homme et l'homme d'esprit qui fonda l'Illustration, M. Paulin père, se plaisait à ces questions de linguistique. Il aimait la bonne langue, et la gardait avec un soin jaloux. Je lui reprochais, en badinant, d'avoir contribué pour sa part à perdre un beau mot et qui était si plein de sens. Il me répondit avec grande raison que les journaux, en s'appelant illustrés, avaient fait un emploi très juste du mot, puisqu'en effet ils répandaient sur le texte la lumière du dessin.

— Ce qui a nui à cet adjectif, ajoutait-il, c'est l'effroyable abus qu'on en a fait. De hardis spéculateurs, qui couvraient de leurs prétendus dessins une ou deux feuilles d'impression, prétendirent que c'était là les illustrer; le public les a crus sur parole, et le mot a péri.

Un livre et un journal ne devraient avoir le droit de se dire illustrés que si, en effet, la gravure dont le texte y est accompagné le commente, l'explique et l'embellit. Mais il en est aujourd'hui des publications illustrées comme des hommes illustres :

Rien n'est si commun que le nom, Rien n'est si rare que la chose.

'ÉTAIS l'autre jour dans une réunion de jeunes gens où l'on causait, tout en fumant, de mille et une choses et de quelques autres. Car on cause encore de notre temps, et la conversation n'est pas si bien morte que le pensent certains esprits chagrins. Je vois qu'au xv!!!"" siècle, l'âge d'or de la conversation française, Duclos se plaignait déjà qu'on ne sût plus causer ; La Bruyère avait fait, cent ans plus tôt, les mêmes plaintes ; chaque siècle s'est ainsi répandu en doléances qui n'avaient pas de fondement, et nous en faisons à notre tour qui ne sont pas plus justes. La conversation ne périt pas : elle se transforme. Nous ne savons plus dire les riens charmants qui amusaient les loisirs de nos aïeux : c'est qu'en vérité, depuis 89, nous avons des affaires plus sérieuses. Les questions de politique ou de philosophie sont le fond le plus ordinaire de nos entretiens; et il est fort

naturel qu'à traiter des sujets sévères et parfois irritants, la conversation prenne un ton plus âpre et tourne aisément à la discussion. J'avouerai donc ingénument que, dans notre petit cercle, on en vint assez vite à discuter, et chaudement, comme il arrive toutes les fois que la philosophie est en jeu.

L'un d'entre nous avait raconté que le jour où eut lieu, sur le chemin de fer de Versailles, ce terrible accident qui coûta la vie à une centaine de personnes, il avait manqué le convoi de quelques secondes :

— C'est un hasard providentiel, ajouta-t-il.

Nous nous mîmes à rire. Cette phrase de journal lui avait sans doute échappé dans le feu de la narration ; mais, dès qu'il vit que Ton s'en moquait, ce fut une raison pour lui d'y tenir et de la défendre.

— Qu'y a-t-il .là de si plaisant ? dit-il d'un ton piqué.

— Crois-tu donc, lui répondit quelqu'un, qu'il n^y ait de Providence que pour toi, comme ces gens qui s'imaginent avoir une étoile pour eux tout seuls } Si c'est la Providence qui t'a fait manquer le convoi, il faut bien admettre aussi que c'est cette même Providence qui l'a fait saiiter. Tu ne peux la bénir sans que tous les pauvres diables qui ont perdu quelque membre à cette aventure ne soient en droit de l'accabler de malédictions. Le cierge que tu lui dois sera-t-il pour elle une compensation suffisante ? Tu n'es pas arrivé à temps pour prendre ton billet; c'est un hasard, soit ; mais il ne faut pas mettre la Providence de la partie ; ce ne sont point ses affai-

res ; et ces deux inots : hasard et Providence, ne peuvent être accouplés l'un à l'autre ; ils jurent ensemble.

La discussion s'engagea là-dessus. L'un prétendit que le hasard gouverne le monde ; un autre affirma qu'il n'y a point de hasard, et que ce n'est là qu'un mot. Quelques-uns soutenaient que la Providence est un ensemble de lois, et ils ne dirent point ce qu'ils entendaient par lois.

Voltaire dit quelque part que, lorsque deux philosophes disputent ensemble sans se comprendre l'un l'autre, ils font de la métaphysique, et que, lorsqu'ils ne se comprennent plus eux-mêmes, ils font de la haute métaphysique. Nous commencions à nous élever dans les régions de la haute métaphysique ; je voyais le moment où les gros mots allaient voler de part et d'autre à défaut de bonnes raisons ; et je sentais déjà frémir sur les lèvres les vilaines épithètes de jésuite et d'athée. Le maître du logis, qui s'était tu jusqu'alors, prit la parole et dit :

— Vous pourriez disputer ainsi jusqu'au jour du jugement dernier sans vous mettre d'accord et sans même savoir sur quoi vous n'êtes point d'accord : car la discussion s'est engagée sur des mots dont vous n'avez défini ni le sens ni la portée. Rappelez-vous ce que répète sans cesse notre ami Taine : a II faut analyser les termes dont on se sert. »

Il alla chercher un livre dans sa bibliothèque, l'ouvrit, et lut :

« Analyser, c'est traduire. Traduire, c'est apercevoir sous les signes des faits distincts. Si je lis le nombre 27. je puis indiquer aussitôt que 27, c'est 26 -j- i, que 2O. c'est 2^ -\- et ainsi de suite. Je fais l'analyse de 27. Pareillement, quand je prononce les mots force, digestion, volonté, ou tout autre, je dois pouvoir dire en quels mots ils se résolvent, et à quels fait ces mots correspondent. Alors seulement je les ai analysés. »

Il ferma le volume.

— Analysons, si vous le voulez bien, le mot hasard^ c'est-à-dire décomposons-le en des mots plus simples, et voyons quels ordres de faits sont cachés sous ces mots.

i( Une tuile tombe du haut d'une maison ; il était impossible qu'elle n'en tombât point, car la toiture était: vieille, et il faisait grand vent. Vous passez juste au même moment dans la rue, et vous recevez la tuile droit sur la tête. Il était encore impossible que cela ne fût point, car vous aviez affaire de ce côté, précisément à cette heure, et l'autre trottoir était encombré de monde. Mais la tuile ne tombait pas exprès pour vous casser la tête; vous ne passiez point par là pour le plaisir d'en être écrasé : il y a donc, entre ces deux faits, également nécessaires, une coïncidence que vous n'aviez point prévue. Pour plus de facilité dans le langage, nous désignons cette coïncidence non prévue par un mot particulier, et nous la nommons hasard.

» Vous allez aux bains de mer dans la belle saison ;

VOUS ne pouviez pas faire autrement, car- vous êtes marié et, partant, l'humble esclave de madame, et madame a ses raisons pour désirer ce petit voyage. Vous rencontrez à Trouville un jeune ami sur la présence duquel vous ne comptiez pas ; vous lui serrez la main :

» — Ce cher Édouard 1 Eh ! quel heureux hasard ?...

» Rassurez-vous, mon bon! la coïncidence n'était pas imprévue pour tout le monde, et elle n'est un hasard que pour vous.

» Multipliez tant qu'il vous plaira les exemples: vous verrez que par ce mot, sans bien nous en rendre compte, nous entendons toujours un rapport entre deux faits, rapport aussi nécessaire que les faits eux-mêmes, et, qu'avec un peu plus d'application d'esprit, nous aurions pu prévoir, mais qu'enfin nous n'avons pas prévu.

» Dès lors tout s'explique et devient clair : « Il n'y a pas de hasard, dit l'un, et le hasard n'est qu'un mot. » Il a raison : le hasard n'est pas un être qui existe par lui-même, qui ait sa vie propre. Ce n'est que le signe apparent d'un rapport caché. « Le hasard gouverne le monde », dit un autre. La métaphore n'est peut-être pas très précise ; mais au fond l'idée en est juste. Dans cette infinie variété d'événements, où nous sommes tantôt parties et tantôt spectateurs, il y a une foule de rapports qui nous éclatent tout d'un coup aux yeux, sans que nous les ayons attendus. Ils nous font plaisir ou peine, selon

les circonstances ; ce sont des hasards heureux pour nous, ou malheureux; mais, quels qu'ils soient, nous ne devons ni remerciements ni plaintes aux faits, qui poursuivent fatalement leur marche, sans même se douter que nous ayons souffert ou joui de leur rencontre.

» On dit souvent que le hasard est le dieu de la guerre. C'est encore une métaphore un peu ambitieuse, mais dont le fond est vrai.

» La guerre est peut-être, de toutes les affaires humaines, celle où le plus grand no .ibre d'ordres de faits différents doivent concourir au m6;iie but sous la même direction. Il est fort naturel qu'il y ait, parmi cette foule, des rencontres tout à fait inattendues ; car la vue de l'homme est courte, et le plus grand général est celui qui arrache le plus au hasard, c'est à-dire qui prévoit le plus de ces coïncidences, pour s'en servir, si elles lui doivent être favorables, et, dans le cas contraire, pour y remédier.

» Si nous revenons au point d'où est partie toute cette discussion, nous trouvons dans cet accident de chemin de fer deux faits très distincts : d'un côté, le convoi qui saute, et de l'autre notre ami qui le manque. On m'accordera bien qu'il fallait que la machine se brisât, si elle était trop faible pour résister à l'action de la vapeur ; il n'était pas moins impossible que notre ami arrivât à temps, car il est toujours en retard, et il avait sans doute ce jour-là quelque affaire qui le retenait. Mais il ne

s'imaginait pas que ce retard lui sauverait la vie ; et il a parfaitement raison d'appeler hasard cette coïncidence, dont il n'avait point prévu le résultat.

» Voilà le mot analysé ; nous avons traduit le terme hasardj que nous n'entendions point, en d'autres termes qui sont fort clairs : « coïncidence non prévue », et nous avons mis au jour les faits qui se cachaient sous ces termes. Rien de plus clair jusque-là ; mais, quand vous ajoutez «providentiel», je n'y suis plus; je m'embrouille. Voilà un mot que je ne comprends point ; j'ignore en quels ordres de faits peut se résoudre ce mot de Providence, »

A ces mots, une partie de l'assemblée se récria violemment.

— Eh ! sans doute, reprit-il, quand je parle de faits, je sais, et tout le monde sait comme moi ce dont je parle. Ils sont là ; on peut les vérifier, les contrôler. Je m'aperçois qu'un certain nombre sont de même ordre et engendrés par d'autres faits plus généraux, qui relèvent euxmêmes de faits plus compréhensifs. Cette génération des faits s'appelle loi, et nous nous élevons ainsi de lois en lois, lentement, mais sûrement, à la découverte de l'éternelle vérité. Hors de là, il n'y a que ténèbres, confusions, erreurs interminables et aigres disputes. Vous le voyez bien, puisque vous ne pouvez vous entendre sur le mot de Providence.

» Il en est de ce terme comme de tous ceux que l'on n'a point expliqués et qui flottent dans une vague obscu-

19^ l'K MOT ET LA CHOSE.

rité. Tout le monde s'en sert, et Ion en fait un terrible abus.

» Garibaldi sort de son île, il se met à la tôte de quelques centaines d'hommes déguenillés ; en trois mois il a conquis deux empires et donné la liberté à l'Italie : (( Le doigt de Dieu est là, s'écrient le Siècle et rOpinion nalionale ; c'est un îs^xi providentiel. »

» Un an après, le comte de Cavour meurt foudroyé, juste le jour où l'Italie célébrait la fête de sa liberté rendue, et sa mort remet tout en question : « Le doigt de IDieu est là, disent la Galette de France et FUnion ; c'est un fait provideniieL

» Providentiel est un méchant mot, qui, comme tous les faux pavillons, couvre toutes sortes de marchandises. Nous ferons bien de nous en défaire, et surtout de ne j^as le joindre au terme de hasard dont il gâte le sens très précis. Quand j'assure que deux faits ont eu lieu en même temps, et que je n'avais point prévu cette coïncidence, j'avance une chose incontestable. Si j'ajoute que cette coïncidence a été prévue par un autre, j'en dis une que j'ignore et qu'il m'est impossible de prouver. Si je laisse entendre, en même temps, que cet autre, quel qu'il soit, a voulu que ces deux faits se choquassent devant moi, pour que j'eusse le plaisir d'échapper au choc et l'occasion de l'en remercier, c'est là une idée si bizarre, si monstrueuse, que je n'ai plus d'expression pour la qualifier. »

C'est ainsi que pari i ie maître du logis, et il me

sembla que c'était fort sagement parler. Tout le monde parut l'écouter avec attention, et se remit ensuite à discuter sur nouveaux frais, comme s'il n'avait rien dit.

Il est quelquefois arrivé que les noms donnés par de grands écrivains à leurs personnages ont passé dans l'usage ordinaire et sont devenus des mots de la langue usuelle. On sait, par exemple, que le renard, qui s'appelait goupil, du mot latin vulpes, doit le nom qu'il porte aujourd'hui à la vogue extraordinaire dont jouit autrefois le roman du Renard. — Sans remonter si loin, Molière a créé Tartufe et tartuferie ; on lui doit aussi le mot de Gérante, pour désigner un vieillard imbécile et crédule. Peut-être faut-il lui rapporter encore celui de don Juan. Richardson a mis en circulation le terme de Lovelace, et Shakespeare celui d'Othello.

Quand on parcourt la liste des noms que le monde a bien voulu prendre aux romanciers ou aux poètes, et consacrer par un emploi de tous les jojjrs, on est surpris de la trouver si courte. Il n'y en a guère qu'une dizaine

qui soient devenus vraiment populaires. Les types créés par les grands écrivains et qui vivent d'une vie immortelle sont infiniment plus nombreux ; mais la plupart n'ont pas eu la fortune d'être adoptés par le public.

Quelques-uns représentaient des caractèresou des passions qui, n'étant pas de l'ordre commun, ne pouvaient faire le fond des conversations ordinaires. Il y a fort peu d'hommes aussi généreux et aussi bourrus qu'Alceste, et voilà pourquoi l'on n'a jamais songé à dire : un Alceste. On ne trouverait guère de passions aussi furieuses que celle de Phèdre ; aussi n'a-t-on jamais eu besoin de ce mot pour caractériser une femme du monde.

Quelques autres de ces personnages ont joué de malheur. Pourquoi ne dit-on pas un Grandet) Je n'en sais rien, en vérité. Pourquoi tel limonadier, qui vend de la drogue, gagne-t-il cent mille écus par an, tandis qu'à côté de lui son confrère se ruine .Ml y a un mot pour expliquer ces inexplicables fortunes : c'est la chance. Certains hommes n'ont pas de chance ; il en est tout de même des mots dont se forme la langue. Aucun des types qu'a créés le grand Balzac n'a pu passer dans le dictionnaire de la conversation ; il n'est personne en revanche qui ne connaisse Prudhomme, qui ne sache ce qu'on entend par : une phrase à la Prudhomme.

J'ai beau chercher dans ma mémoire, je ne trouve, en notre temps, aucun autre personnage qui ait joui de cette popularité, et dont le nom soit entré aussi avant dans les habitudes de la langue quotidienne. Cette fortune sem-

ble au premier abord si étrange, qu'il sera peut-être curieux de l'expliquer.

Si l'on se reporte aux: Scènes populaires d'Henry Monnier, où le célèbre maître d'écriture parut pour la première fois, on verra avec quelque surprise qu'il n'était rien moins alors que ce qu'il est devenu aujourd'hui. M. Henry Monnier, qui a sans doute beaucoup vécu avec le public bourgeois de son temps, en avait observé les ridicules, et s'était amusé à les peindre sous le nom de Prudhomme.

M. Prudhomme n'était point alors la personnification de la bêtise humaine au xix^ siècle. C'était un bon petit bourgeois du Marais ou de la rue Saint-Denis. Il dînait volontiers chez les Pitois ou s'en allait à Vincennes, en partie de campagne, avec les Camaret. Il y portait son melon, il y chantait au dessert des couplets de vaudeville, et voulait qu'on en reprît le refrain en chœur. Il aimait le spectacle, il se plaisait à y conduire madame Prudhomme, son épouse, aux jours consacrés par des souvenirs de famille. Il contait ensuite la pièce, acte par acte, à ses amis, entremêlant son récit d'anecdotes sur les acteurs, d'appréciations sur leur jeu, et s'embrouillant avec une dignité convaincue dans toutes ses digressions. Il ne haïssait point la plaisanterie, pourvu qu'elle fûtdécente:« Rions, badinons^ mais n'allons pas plus loin. » Il était d'humeur liante et gaie ; c'est lui qui, descendu de la diligence pour un instant, demandait à un voyageur, dans la même posture: « Monsieur esLavocat.^ »

Quand c'était la fête de madame Bidard, il n'aurait ^manqué, pour rien au monde, d'apporter son bouquet et d'y joindre quelques vers bien sentis, de quatorze pieds, qu'il récitait avec un orgueil modeste. Les arts ne lui déplaisaient point, et il n'avait pas horreur des artistes, quand ils savaient respecter les convenances. 11 approuvait que madame Bidard eût fait tirer son portrait, pour en faire une douce surprise à ses enfants et à son mari, car il aimait les surprises qui embellissent la vie de famille. ,

L'emphase bête du langage et la prétention dans le lieu commun n'étaient alors qu'un des moindres traits de son caractère. Le Prudhomme de ce temps-là eût déjà pu dire : « Ce sabre est le plus beau jour de ma vie » ; mais il n'eût pas été tout entier dans cette phrase. Il y avait chez lui un fonds de bonhomie et de joyeuseté bourgeoise qui a depuis tout à fait disparu. Il s'en allait de temps à autre chercher une bonne vieille bouteille de derrière les fagots, et la buvait gaillardement avec ses compères. Ce niais solennel était avant tout un brave homme et un homme gai.

C'est ainsi que l'avait peint Henry Monnier, et jamais portrait ne fut plus ressemblant. On ne trouverait peut-être plus à Paris cette petite société des Camaret, des Pitois, des Bidard ; mais elle existe encore en province, et il est probable qu'elle s'y conservera encore longtemps. ,

Mais ce type du petit bourgeois a subi depuis lors une

transformation dont les progrès sont vraiment singuliers. Il lui est advenu ce qui arrive à certains mots de la langue quand la mode s'en empare. Ils avaient à l'origine un sens très net, très arrêté ; mais, à force de servir et de passer de mains en mains, ils s'emplissent lentement d'idées nouvelles, que le public y verse goutte à goutte, sans presque s'en apercevoir. Le terme s'élargit peu à peu; ses contours se bouffissent et flottent confusément; il finit par n'avoir plus de sens précis, ni de physionomie distincte. Le type des Prudhommes en est là aujourd'hui : chaque artiste s'en est emparé à son tour, et y a fait entrer de vive force toutes les niaiseries, toutes les sottises, toutes les aberrations de la bourgeoisie de 89.

Si les grandes lignes du personnage avaient été marquées par une main très habile et très ferme, elles auraient sans doute résisté. Voyez ce qui est arrivé au Tartufe de Molière : trois générations d'hommes ont pressé en quelque sorte et foulé dans ce caractère toutes les sortes d'hypocrisie ; mais les contours en étaient si élastiques et si solides à la fois, que tout y a pu tenir sans les faire éclater. Quand on regarde au fond de Tartufe, on y voit, comme en un tas énorme, ramassé tout ce qui s'est commis au monde de lâchetés et d'infamies. Ce n'en est pas moins le Tartufe que nous connaissons, avec son teint fleuri, son oreille rouge et cette main lubrique qu'il laisse traîner sur les genoux des femmes.

Henry Monnier n'avait pas su donner à son Prudhomme une organisation aussi vigoureuse. Ce type, devenu trop étroit pour les idées nouvelles que chacun y poussait, a bientôt craqué de toutes parts ; il n'a plus été, au bout de quelques années, qu'une sorte de personnification vague et flottante, sous laquelle on a pris l'habitude de se représenter la bêtise bourgeoise de notrj temps, quelque chose d'informe, de monstrueux

Et que méconnaîtrait l'œil même de son père.

Il en est de la bêtise comme de toutes les choses humaines ; le fond n'en change guère ; elle a ses traits principaux et dominants, qui persistent, toujours les mêmes, à travers les âges; mais elle a de plus ce qu'on pourrait appeler ses accidents de physionomie, qui se modifient de siècle en siècle et qui en renouvellent l'aspect. Un homme que nous connaissons pour être une franche bête n'aurait point passé pour un homme d'esprit cent ans plus tôt. Il eût toujours été bête ; il l'eût été autrement. Sa bêtise aurait eu l'accent du siècle.

La nôtre a l'accent sérieux. Nous sommes devant une nation sérieuse. Oui, le peuple français, ce peuple gai et chantant, qui avait pour symbole la vive alouette perchée sur le casque du soldat gaulois, est devenu un peuple éminemment grave et qui a autant de respect pour le sérieux bête, qu'il avait de goût jadis pour l'es

prit vif et plaisant de ses pères. C'est la faute de la Révolution.

Autrefois, on n'avait qu'à se donner la peine de naître pour être arrivé. On naissait et l'on mourait bottier, magistrat, grand seigneur. On ne s'occupait guère des affaires de l'État ; on s'en reposait sur le roi. On n'avait pas non plus à songer aux siennes. Point d'autres soucis que de s'amuser comme on pouvait, une fois sa tâche faite : le peuple, en s'enivrant et en chantant la Mère Godichon; les hommes d'esprit en faisant de l'esprit. Il faut se pousser à présent ; vilain mot et triste affaire ! On n'a plus le temps de rire ; on n'y a plus le cœur • Chacun veut une place ou défend la sienne.

Ceux qui n'en ont point encore ont l'air soucieux. C'est qu'en effet leur position n'a rien de gai. Parmi ceux qui sont déjà casés, comme on dit, les uns veulent arriver plus haut, les autres entendent ne pas se laisser culbuter. Ils sentent bien qu'on ne peut se défendre que par le sérieux. Le sérieux, dit un moraliste, est un mystère du corps et de la parole inventé par les sots pour cacher la nullité del'esprit. Il n'y a, en effet, rien de plus inattaquable que le sérieux ; tous les sots l'emploient d'instinct. Les gens d'esprit ne veulent pas leur laisser cet avantage et font comme eux en enrageant.

Si vous doutez du changement qui s'est opéré dans nos mœurs, lisez le Voyage du président de Brosse en Italie. On n'est pas plus piquant, plus leste, plus sans gène que ce magistrat duxviii^ siècle. Il conte qu'échauffé par une

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longue course en voiture, un jour de grande chaleur, il ùta sa culotte et se mit son derrière à la portière pour se rafraîchir l'haleine. Ce trait n'est pas d'un goût merveilleux, j'en conviens, mais il montre assez ce que pouvait dire à cette époque un président au Parlement, sans rien perdre de sa considération. Comparez à ce sansfaçon d'allure et de style la gravité hautaine et la morgue de nos magistrats !

C'est que de Brosse n'avait plus rien à espérer ni à craindre ; il était arrivé et jouissait de la vie. On le respectait parce qu'il était respectable. Nos magistrats sentent bien que, s'ils sont respectés, c'est bien un peu parce qu'ils sont magistrats. Aussi le sont-ils jusqu'au bout des ongles.

Chamfort disait avec finesse qu'un grand vicaire peut sourire à des propos contre la religion, l'évèque rire tout à fait, le cardinal y joindre son mot. De son temps, oui, sans doute. Tous ces gens-là étaient sûrs d'eux-mêmes et de leur public. Mais, aujourd'hui, le pape lui-même n'oserait plus se permettre un simple sourire. Il a bien d'autres affaires, et ce n'est pas le temps de s'amuser à la bagatelle.

Toutes les misères dont se compose le sérieux de notre temps, les petites passions, les jalousies, les haines, les vanités, les envies féroces de parvenir, les peurs blêmes d'être jeté à bas, l'horreur du trait vif et du mot précis, l'amour du lieu commun, la prétention et l'emphase du langage, toutes ces choses et bien d'autres, dont nous

souffrons comme d'un malaise général, sans trop nous en rendre compte, ont été peu à peu versées dans ce personnage de Prudhomme, qui s'est trouvé là à point pour les recevoir.

Tout le monde aujourd'hui est plus ou moins Prudhomme ; mais tout le monde l'est par quelque endroit. Je ne parle pas de l'épicier, qui croit accomplir une mission civilisatrice et sociale en vendant du poivre à faux poids ; cela va sans dire. Mais prenez les gens instruits, ceux qui se moquent le plus des Prudhommes de bas étage.

Où est-on plus Prudhomme que dans le monde officiel ? J'ai déjà cité quelque part le discours d'un préfet aux sapeurs-pompiers d'un village. Mais ce discours est si beau dans son genre, que je demande la permission de le recopier :

c( Sapeurs-pompiers de Saint-Pierre-les- Vimeux,

» Monsieur le sous-préfet de Molinchart m'avait bien dit que je trouverais à Saint-Pierre-les- Vimeux une belle compagnie de sapeurs-pompiers. La réalité a encore dépassé mon attente. {Se tournant vers les conseillers de préfecture.) Voilà, messieurs, ce que j'appelle une belle compagnie de sapeurs-pompiers. {Tous les conseilles de préfecture s'inclinent avec un sourire d'assentiment.)

» Sapeurs-pompiers de Saint-Pierre-ies-Vimeux I je suis heureux et fier de me trouver au milieu d'hommes

comme VOUS. Les sapeurs-pompiers sont partout le modèle du dévouement à la patrie ; et, pour moi, je ne vous le cache pas, quand un incendie éclate, c'est toujours aux sapeurs-pompiers que je m'adresse.

» Sapeurs-pompiers de Saint-Pierre les-Vimeux, on vous dit que l'Empereur n'aime pas le peuple ; on a tort, car on ment, et, lorsqu'on ment, on a toujours tort. Vive l'Empereur ! »

J'imagine que ce préfet, s'il était homme d'esprit, a dû bien rire de son discours, une fois rentré chez lui. Mais ce qu'on n'imaginerait pas, c'est le succès qu'obtint parmi les indigènes ce morceau d'éloquence à la Prudhomme. Chamfort avait bien raison de dire : « Il ne faut pas monter sur des tréteaux ; mais, quand on y monte, il faut être charlatan ; sans quoi, la foule vous jette des pierres. » Ce préfet avait pris le style de Prudhomme pour plaire à des Prudhommes.

On se rappelle, dans \q Maître Pierre de M. Edmond About,ce maire de village qui aimait mieux mom'w perpendiculairement d'une tuile sur la tète que de forfaire à l'érection d'une fontaine ; qui déclarait que la sagesse dans le conseil est le plus bel orifice d'un magistrat municipal ; qui assurait que M. le préfet de Bordeaux lui avait toujours témoigné la même bienveillance, quoiqu'il eût changé plusieurs fois depuis 1830. Encore une bonne médaille de Prudhom.me.

Et ces hommes pieux qui, au moment où les Italiens se donnent la main par-dessus les États du pape, font de

grandes phrases sur la religion menacée, parlent abon damment et en haut style de sacrilège infâme, de violation des droits divins, ce sont des Prudhommes, s'ils sont de bonne foi. Mais de quel nom les appeler, s'ils ne pensent pas ce qu'ils disent ? Les Prudhommes ne sont pas seulement ridicules, ce sont encore des êtres malfaisants ! Ils bavent toujours : ils mordent quelquefois.

Dans le journalisme même, combien de Prudhommes !

Nous le sommes tous au moins une fois en notre vie ; mais que d'écrivains le sont constamment et de propos délibéré ! Ne lisez-vous pas tous les jours de poétiques dithyrambes sur ceci, sur cela et sur bien d'autres choses encore? Plaignons ceux qui les écrivent ! L'un a le sérieux pincé et roide, l'autre a le sérieux plein d'onction et de majesté ; tous sont sérieux comme gens qu'on étrille.

On dit à cela que ce sont des hommes d'esprit qui rient les premiers des tartines qu'ils livrent comme pâture à la foule imbécile. Je n'en sais, ma foi, rien. Madame Deshoulières disait qu'à jouer le brelan,

On commence par être dupe, On finit par être fripon.

C'est tout le contraire à ce jeu du journalisme : on commence par tromperies autres : on finit par être dupe soimême de ses propres discours. De Tartufe, on arrive à Prudhomme.

Je ne connais que deux moyens de ne jamais tomber en Prudhomme : le premier, c'est d'avoir ou un peu de génie ou beaucoup d'esprit. Mais ce moyen est coûteux; il n'est pas à la portée de tout le monde. Je m'en tiens au second, qui est plus facile à pratiquer et que je recommande à tous mes lecteurs : c'est de ne jamais dire une chose qu'on n'ait point pensée par soi-même. L'idée que vous vous êtes donné la peine de tirer de votre propre fonds, fût-ce l'idée la plus simple et la plus banale, prendra naturellement le tour particulier de votre esprit et se sauvera du lieu" commun bête. Mais le jour où, sans y faire attention, vous répéterez la phrase d'un autre, cet autre fût-il le plus beau génie du monde, gare à vous, mon ami ! vous entrez, pour un instant au moins, dans le grand parti des Prudhommes.

L y avait, dans Theureux pays des Gangarides, un bon vieillard qui avait mérité, par la sagesse de sa vie tout entière, qu'on l'appelât le Philosophe, Il vivait paisible-

ment, avec ses enfants et sa femme, du produit d'un petit coin de terre qu'il cultivait de ses propres mains. Il n'était pas riche, et n'avait jamais désiré l'être, disant qu'il n'y a rien par. quoi l'homme se laisse plus aisément corrompre que la trop grande fortune, si ce n'est l'extrême pauvreté. Il avait même fait sur ce sujet quelques vers qui sont restés célèbres chez les Gangarides. Quand Horace chantait la médiocrité d'or, il ne se doutait guère que, deux mille ans avant lui, un honnête homme, qui n'était point poète, avait trouvé dans son cœur cette belle expression.

Le Philosophe aimait à recevoir ses amis, et sa maison était l'une des plus agréables de la vallée. Quelques hommes, vertueux comme lui, s'y réunissaient tous les

214 l'E MOT ET LA CHOSt:.

soirs : ils prenaient le thé au frais, sous un platane qui s'élevait au milieu du jardin, et ils contemplaient la nuit, qui est d'une singulière transparence dans ces contrées bénies du ciel. Leur conversation était noble comme leur âme : ce n'était point ce vain bruit de paroles dont se repaît la curiosité maligne des hommes de l'Occident ; ils causaient entre eux de la justice, de la vertu^ des merveilles de la science ou de l'art, et des moyens de rendre leurs semblables plus heureux en les faisant plus instruits et plus sages.

— Les préjugés, disait quelquefois le Philosophe, font plus pour notre malheur que ces passions qu''on accuse de tous nos maux. L'âge, qui diminue sans cesse les passions, fortifie les préjugés et les rend indestructibles. Le plus grand service qu'on puisse rendre aux hommes est de leur apprendre à se servir de leur raison, et à ne tenir pour vrai que ce qu'ils savent assurément l'être.

Ces maximes, qui sont chez nous si méconnues et presque persécutées, semblaient toutes naturelles à ces vieillards nourris de l'antique sagesse des Gangarides

Chacun se plaisait à en montrer la justesse et à les appuyer d'exemples. Il n'y avait guère parmi eux qu'un vieux derviche qui réclamât discrètement quand il était là.

Ce derviche était un bonhomme qui, depuis cinquante ans, habitait une grotte naturelle creusée au flanc de la colline. Il passait la meilleure part de sa vie en prières, et croyait de tout son cœur aux métamorphoses de Vish-

nou. Mais il n'était point fanatique ; il aimait la conversation des honnêtes gens et ne se fâchait pas qu'on y exprimât d'autres opinions que les siennes : il prenait la peine de les discuter poliment, quoiqu'il les crût fausses ; il témoignait toujours une très vive estime pour son voi sin le Philosophe, en dépit du surnom qu'on lui avait donné, et n'éprouvait qu'une compassion tendre pour ce qu'il croyait être des erreurs. C'était enfin un de ces derviches tolérants, comme on en trouve encore quelques-uns au pays des Gangarides.

— Mais, disait-il, il faut bien admettre qu'il y a des vérités qui passent la raison humaine.

— "Et pourquoi ? lui répondait-on. Nous ne pouvons savoir qu'elles sont vérités que si elles ont été reconnues et approuvéespar notre raison. Comment la passeraientelles, quand elles lui sont soumises ?

— Mais, reprenait le bonhomme, il n'y a pas de société humaine qui puisse subsister longtemps sans morale ; et où trouver un fondement à la morale, si l'on ne croit pas aux métamorphoses de Vishnou, qui sont si fort au-dessus de notre pauvre raison ?

— Nous respectons, comme il convient, les métamorphoses de Vishnou, mais elles n'ont rien à voir en cette affaire. Un homme bien pénétré de cette idée, qu'il ne doit jamais se permettre une action qui puisse nuire, soit à lui-même, soit à autrui, n'a pas besoin d'autre croyance pour être vertueux. Il trouvera dans son intérêt bien entendu les meilleures et les plus fortes raisons d'agir

2l6 LK MOT ET LA CHOSE.

conformément à ce que vous nommez la loi morale'j Vous pensez si la conversation s'arrêtait en si beau chemin. Il y a de quoi beaucoup parler sur des sujets pareils ; et plus d'une fois le soleil colora l'horizon de ses premiers feux avant qu'ils eussent songé à se séparer. Le derviche se prosternait, adorant à haute voix Brahma, qui a créé le soleil pour éclairer les Gangarides ; et les autres vieillards, ravis en admiration, contemplaient ce spectacle magnifique et charmant, qui rassérène les pensées des hommes en rafraîchissant leurs yeux.

Ce bon vieux derviche vint à mourir ; mais sa grotte ne resta pas longtemps vide. Il s'y établit un jeune homme d'un extérieur fervent, qui s'en allait toujours les mains jointes et les yeux baissés. Cela ne plut point au Philosophe ni à ses amis. Il ne lui en témoignèrent rien pourtant, et l'invitèrent à leurs entretiens du soir. Il y vint une seule fois, il en corrompit la douceur et la joie ; tout le monde éprouva une sorte de soulagement quand il fut parti, et l'on souhaita qu'il ne lui prît jamais envie de revenir.

Cette visite devait avoir des suites que ne prévit point le Philosophe, parce que, n'ayant jamais voyagé dans les contrées de l'Occident, il ne connaissait pas encore à fond la bêtise et la méchanceté des hommes. Il remarqua, non sans quelque étonnement, que les habitants de la vallée avaient changé de manière à son égard. Quand il les rencontrait et qu'il leur adressait la parole, on semblait le .egarder avec défiance et lui répondre d'un air contraint.

Quelques-uns faisaient mine de l'éviter, et s'éloignaient en murmurant un mot qu'il n'entendait pas, mais qui lui paraissait être une injure. Ses réunions mêmes étaient devenues, sans qu'il en pût pénétrer la cause, moins nombreuses et moins cordiales. Quelques jeunes hommes, qui tenaient jadis à honneur d'y prendre part, s'en étaient retirés les premiers ; d'autres avaient suivi : il lui arriva même un soir de rester absolument seul. C'était la première fois depuis vingt-cinq ans.

Sa vieille servante vint le trouver, et lui dit, les larmes aux yeux :

— Je suis bien fâchée de vous quitter, monsieur, après que j'ai mangé si longtemps votre pain, mais je ne puis plus demeurer chez vous ; j'y perdrais mon âme.

— Et pourquoi cela ? demanda le Philosophe très surpris.

La bonne femme tortilla longtemps, sans rien dire, le bout de son écharpe ; on voyait qu'elle avait le cœur bien gros, et n'osait parler. Enfin elle laissa échapper, à travers des sanglots et des larmes, le secret qui paraissait Tétouffer.

— C'est que tout le monde dit, monsieur, que vous êtes un rationaliste.

— Et sais-tu ce que c'est qu'un rationaliste ?

— Non, monsieur ; mais ça doit être quelque chose de bien terrible, car personne n'a pu me le dire.

Le Philosophe haussa les épaules. 11 savait qu'on mène les ignorants avec des mots, et que les bonnes raisons

2l8 LE MOT ET LA CHOSE.

sont aussi impuissantes contre ces sortes d'erreurs que les coups d'épée contre un fantôme. 1 1 n'essaya pas môme de détromper la bonne vieille :

— Eh ! mon Dieu, oui, lui dit-il simplement, je suis rationaliste.

Elle laissa tomber ses bras, comme une personne à qui l'on porte le dernier coup ; puis, se jetant avec larmes sur la main de son maître.

— Ça m'est égal, s'écria-t-elle avec transport, je reste.

— Brave fille ! pensa le Philosophe ; elle m'aime comme un chien ; mais les chiens, avec leur instinct, valent mieux que les hommes qui rompent volontairement avec la raison, et se mettent sous le joug des préjugés.

A partir de ce jour, le Philosophe s'aperçut qu'il croissait beaucoup de pierres dans son jardin, et que la plupart de ses arbres tournaient mal. Il en était fâché pour ses arbres, mais plus encore pour ses compatriotes.

— Hélas ! s'écriait-il douloureusement, peut-il bien se faire que les Gangarides en soient venus à ce point de déraison I

Il vit un beau matin se diriger vers sa demeure une grande foule d'hommes et de femmes qui portaient tous des fagots sur leur tête. Les fagots, de loin, lui parurent être d'un bois extrêmement sec, et il s'esquiva par une porte de derrière. Cela était sans doute peu philosophique ; mais qu'eussiez-vous fait à sa place ?

La maison était cernée de toutes parts : on le ramena pieds et poings liés ; on lui assura que Brahma avait tou-

jours eu pour agréable de voir cuire à petit feu les rationalistes, et qu'il ne serait certainement pas assez malappris pour lui refuser ce petit plaisir. Le Philosophe contestajpoliment que Brahma se fût jamais expliqué à cet égard ; il prétendit qu'avant de cuire un homme comme rationaliste, il serait peut-être bon de savoir s'il l'était réellement, et ce qu'on entendait au juste par rationaliste.

Son discours fit impression sur la foule. Quatre honnêtes Gangarides s'en furent demander au derviche le vrai sens de ce mot terrible. Ils le trouvèrent à genoux, qui priait pour l'âme du Philosophe.

— Un rationaliste, répondit-il avec un air de conviction farouche, est celui qui pratique le rationalisme. Le rationalisme mène au déisme, qui mène au panthéisme, qui mène à l'athéisme. Tout philosophe est un rationaliste ; tout rationaliste est un athée ; les athées doivent être jetés au feu comme un figuier stérile.

— Oui, oui, s'écrièrent-ils tous ensemble, il faut brûler les athées ; brûlons ! brûlons !

Il se trouvait dans cette foule un pauvre diable à qui le Philosophe avait souvent donné du pain et des dattes. Il lui déplaisait de croire qu'un homme aussi bienfaisant fût athée et rôti. Il s'avisa d'un stratagème.

— Messieurs, cria-t-il d'une voix forte, il faut brûler ceux qui ne croient point en Brahma, cela est juste. Mais voulez-vous savoir si vous ne faites pas erreur en brûlant le Philosophe ? Voilà un gros nuage qui s'avance.

envoyé par Brahma. S'il verse son eau sur notre bûcher pour l'éteindre, c'est que nous aurions tort de l'allumer. S'il passe sans laisser tomber de pluie, je suis de votre avis : brûlons.

Ce raisonnement parut des plus sensés à tout le monde. On résolut d'attendre. Jamais terre dévorée par le soleil ne souhaita la pluie avec plus de passion que le malheureux Philosophe. Elle vint enfin, et calma les tètes exaltées. On lui délia les mains, et on consentit à l'écouter.

Il parla d'un si grand sens et avec une éloquence si persuasive sur la tolérance et la fraternité, que l'assemblée s'écria tout d'une voix, avec transport :

— C'est le derviche qu'il faut brûler, brûlons le derviche !

Le Philosophe leur représenta doucement qu'il ne fallait brûler personne, pas même les derviches ; que cela serait peut-être rationnel, mais n'était point raisonnable ; il glissa quelques mots sur le danger qu'il y avait à se servir de termes que l'on n'entendait point ; il leur expliqua que rationaliste venait d'un vieux mot sanscrit, et ne voulait pas dire autre chose que « homme qui se sert de sa raison », et qu'il n'y avait personne qui ne dût se sentir fort humilié de n'être pas rationaliste. Il les exhorta à faire un bon usage de leur raison, et ne point écouter ceux qui, leur conseillant de s'en défier, les ravalaient ainsi au rang des bêtes.

— Ils sont plus malheureux encore que coupables,

s'écria-t-il en terminant : sachons compatir à leur aveuglement, fût-il volontaire.

Ce discours fit une impression si vive sur tous les Gangarides que ce ne fut guère que six mois après que le Philosophe fut brûlé avec sa femme, ses enfants et la vieille servante. Mais ce fut une bien belle cérémonie.

RÉCLAME — PUFF ET PUFFISTE (aNNONCES).

N 1660, quand les comédiens du théâtre de Molière avaient fini de jouer la pièce qu; terminait le spectacle, l'un d'eux s'avançait à la rampe, et disait aux spectateurs, après les avoir salués : « Messieurs, nous aurons l'honneur de représenter devant vous tragédie en, cinq actes et en vers, de M. »

Voilà l'annonce dans sa naïveté primitive. D'affiches, peu ou point. Peut-être, en passant devant les murs du théâtre, aurait-on pu lire le spectacle du jour sur un papier écrit à la main. Mais c'était tout. Ceux qui avaient entendu faire l'annonce la répétaient à leurs amis et connaissances, et les comédiens n'en voulaient pas davantage.

Pourquoi eussent-ils fait plus ? Ils n'avaient d'autre concurrence à craindre que celle de l'hôtel de Bourgogne, et le public auquel ils s'adressaient était fort restreint. Les marchands ne se donnaient pas plus de mal

pour achalander leurs boutiques. Ils mettaient une enseigne au-dessus de la porte, et cela suffisait. Leur maison était connue de tout le quartier ; ils ne craignaient guère qu'il vînt s'établir en face d'eux une maison rivale. La façon dont les corporations étaient constituées limitait nécessairement la concurrence ; chacun avait, dans son métier, un certain nombre de pratiques qui lui revenaient en quelque sorte de droit ; il s'en contentait et ne sentait pas le besoin de battre la caisse autour de ses produits pour en vanter l'excellence et attirer les chalands.

On annonçait donc tout simplement à ses voisins et à ses amis le métier qu'on faisait, et on les priait d'en parler à leurs connaissances. C'était une nouvelle qu'on leur donnait, et le mot annonce était parfaitement choisi pour signifier la chose qu'il exprimait. Il suffisait à cet âge d'or, et nos pères n'eussent jamais songé à en chercher un autre. Ils savaient bien qu'il y avait des charlatans qui ameutaient la foule, et vendaient, au bruit des trompettes, de l'eau de Seine un louis la bouteille ; mais ils n'avaient point de terme honnête pour exprimer ces manœuvres.

Celui de réclame est si récent qu'on ne le trouve point encore dans le dictionnaire de l'Académie au sens où nous le prenons aujourd'hui. C'est pourtant un mot fort bien 'fait ; il signifie au propre : cri répété, La réclame n'est pas autre chose. La révolution de 89, en donnant à tous les métiers et à tous les commerces la liberté du

travail, fit naître la concurrence, et elle élargit en même temps le cercle du public auquel on dut s'adresser. Il fallut crier pour se faire entendre ; crier fort et souvent; crier partout et toujours.

On se souvient que ce fut l'illustre Birotteau qui créa la réclame, ou plutôt qui sut le premier en faire usage. Il fit la fortune de ÏEau des sultanes, qui le lui rendit bien. Mais ce n'étaient là que des essais timides. Le grand César Birotteau a été bien dépassé depuis par les Charles Albert de la publicité; et les Charles Albert auront eux-mêmes des successeurs qui iront plus loin encore.

C'est comme à l'Opéra : à mesure que l'orchestre joue plus fort, les chanteurs sont forcés de crier plus haut pour dominer l'orage des trombones. Dans cet effroyable concert de voix qui se disputent l'attention distraite de la foule, on ne peut l'attirer à soi et la garder que par de violents coups de tam-tam, répétés à chaque instant. Il faut crier et recrier, et c'est là justement la ré^ clame.

Un de mes amis, nous vantant l'excellence de la réclame, nous contait un discours qu'il entendit à Molinchart, à l'une des séances delà Société de Saint- Vincent de Paul. L'orateur, qui avait sans doute beaucoup pratiqué la réclame lui-même et en connaissait l'efficacité, avait fait une proposition qui pourra paraître singulière à bien des lecteurs, mais qui montrera ce qu'on peut faire de la réclame quand on la sait manier.

Après avoir tracé un tableau fort touchant du piteux état de l'Église catholique :

— Eh bien! ajoutait-il, je crois, messieurs, avoir trouvé, moi chétif, par l'inspiration de Dieu et de son divin Fils, un moyen sûr, facile, économique, de sauver notre Saint- Père le pape, qui ne laisse pas que de courir en ce moment quelque risque. J'ai pensé qu'il était de mon devoir de vous le soumettre et de n'en pas priver le monde catholique qui m'écoute.

On ne peut guère avoir déployé une seule fois un journal en sa vie sans y avoir lu, vers le milieu de la troisième page, cette ligne qui se détache entre deux tirets du reste de la composition :

Le meilleur chocolat est le chocolat Perron,

J'ose dire que l'industriel qui a trouvé cette phrase est un grand homme. Ses confrères se lancent dans des phrases de réclame qui n'en finissent point ; ils parlent de cacao des îles, de sucre des colonies, de mécaniques à la vapeur; ils entrent dans toutes sortes d'explications qui sont discutables, et qui promènent l'esprit du lecteur loin de la seule chose qu'ils veulent lui apprendre : le nom de leur établissement. M. Perron ne s'embarrasse point de tous ces détails inutiles ; il tranche d'un seul mot qui n'admet pas de réplique : le meilleur chocolat est le chocolat Perron.

Que voulez-vous répondre à cela ? Trouvez-moi, s'il vous plaît, un point par où pénétrer dans cette phrase si compacte et si ferme ? Elle s'impose par sa forme brève,

qui est celle de la conviction et du commandement. C'est un axiome. S'avisa-t-on jamais de discuter des axiomes ?

Et remarquez même que M. Perron ne donne point son adresse à la suite de sa phrase. Ceci, messieurs, est un trait de génie. Un nom de rue, un numéro, ce sont des choses transitoires qui ôteraient au chocolat Perron ce qu'il a d'éternel et d'immuable. Quand vous lisez ces simplesmots : le meilleur chocolatestle chocolat Perron, c'est comme si l'on vous disait qu'il n'y a qu'un Perron au monde, le grand, l'illustre, l'incomparable Perron, le Perron du chocolat Perron. Vous rougissez en vousmême de ne pas savoir où il demeure ; vous avez des remords en prenant le matin votre chocolat, qui n'est pas le meilleur chocolat.

Songez encore que cette phrase revient tous les jours, à la même place, dans tous les journaux qui se publient en France. Allez au fond de la Bretagne, entrez dans le plus misérable cabaret du plus honteux petit trou, demandez-y la Voix de Lesneven ou YÉcho du Huelgoat, tournez la quatrième page ; les derniers mots que vous apercevrez, ceux qui précèdent la signature du gérant et qui ferment le journal, ceux sur lesquels vous vous endormirez, dont vous rêverez peut-être, ce sont les mots sacramentels : « Le meilleur chocolat est le chocolat Perroïi. » Et avez-vous réfléchi à l'énorme puissance d'une même phrase qui vient sans cesse frapper le cerveau à coups réguliers ? Elle s'y enfonce peu à peu ; elle

y pénètre si profondément qu'il devient impossible de l'en arracher.

C'est la goutte d'eau qui creuse les roches les plus dures. Répétez tous les jours d'un sot avéré qu'il est un homme d'esprit, il ne faudra pas bien longtemps pour que le public dise à son tour : C'est un homme d'esprit. Les meilleures raisons du monde ne peuvent rien contre une phrase toute faite. Il faut, pour comprendre de bonnes raisons, avoir de Pintelligence et se donner du mal. La foule est imbécile et paresseuse et se compose presque tout entière de moutons de Panurge. Je suppose qu'aujourd'hui l'Académie des sciences analyse le chocolat de M. Perron et démontre clair comme le jour qu'il est fait avec de la farine et de la mélasse : « — Voilà qui est bel et bien, dira la foule, mais il n'en est pas moins vrai que le meilleur chocolat est le chocolat Perron. »

Ce long début vous étonne, et vous croyez que j'ai oublié le Saint-Père et la question. J'y suis en plein, au contraire, et elle est plus d'à moitié résolue si vous m'avez écouté avec attention.

Vous avez souvent remarqué, et avec une profonde douleur, comme nos avocats s'y prennent mal pour défendre la cause du pape. Ils seront toujours battus sur le terrain qu'ils acceptent. On leur oppose des faits ; ils raisonnent là-dessus en disant des injures. Il est clair que leurs raisonnements seront toujours trop faibles et leurs injures trop fortes. Ni les uns ni les autres ne per-

RÉCLAME — PUFF ET PUFFISTE (aNNONCES). 229

suaderont jamais personne. Leur grand tort, c'est de discuter ; quand on discute, chacun donne ses arguments, et les meilleurs finissent par l'emporter à la longue, et le pape ne s'en trouve pas mieux ; il faudrait, pour le raffermir dans l'opinion des peuples, avoir une phrase toute faite, du haut de laquelle on pût foudroyer tranquillement toutes les bonnes raisons des adversaires. Je ne sais si de moi-même j'aurais trouvé cette phrase péremptoire ; mais j'avoue modestement que je la dois à M. Perron, et je la livre, messieurs, à vos méditations ; la voici :

Le meilleur gouvernement est le gouvernement du pape.

Cela est bien simple, mais cela dit tout. Il ne s'agit plus que de le répéter tous les jours, dans tous les journaux de l'univers, sans en excepter un seul, sans y manquer une seule fois.

Je vois tout de suite l'objection et je cours au-devant. (( Les réclames coûtent fort cher, allez-vous me dire, et il faudra beaucoup d'argent. » Veuillez faire attention, messieurs, qu'il s'agit ici de l'intérêt le plus grand, le plus sacré, à la fois religieux et social. Vous sentez bien que si le plus ferme représentant du droit divin sur la terre était à tout jamais renversé, le droit lui-même périrait, et les rois seraient dans un terrible embarras.

Or, calculez un peu ce que la mauvaise réputation du gouvernement pontifical coûte à l'Europe de soldats armés et de nuits sans sommeil. Comptez de plus ce que mangent de souscriptions les volontaires qu'entre-

2^0 LE MOT tT LA CHOSE.

tient M. de Mérode, et qui deviendraient en grande partie inutiles si les Romains étaient enchantés des cardinaux qui les gouvernent. Ajoutez ce que perd la religion à cette idée vraiment déplorable que le vice-Dieu est le pire de tous les administrateurs ; pesez toutes ces considérations et bien d'autres encore qu'il serait trop long de dire, et vous verrez, messieurs, qu'en faisant le sacrifice que je vous demande, vous y gagnerez encore : ce sera de l'économie bien entendue.

La dépense sera moins grande que vous ne l'imaginez à première vue. Nous pouvons compter d'abord que les journaux de notre opinion ne nous coûteront rien. Je sais qu'ils ont peu d'abonnés et peu d'influence, mais leurs réclames ne s'en payent pas moins, et vous n'aurez pas à les payer. Il y a à Paris une centaine d'autres feuilles ; mettons-en six par département. C'est un total de sept à huit cents journaux. Prenons-en mille pour avoir un compte rond. La ligne ne doit coûter que 15 centimes à peine, en moyenne.

C'est donc une affaire de soixante à quatre-vingt mille francs. Je crois même pouvoir assurer que M. Perron dépense moins pour son chocolat. Qu'est-ce que cela, grand Dieu ! quand il y va de l'intérêt de Dieu même et du droit des souverains légitimes ! Si vous vous en tirez avec quatre-vingt mille francs en France, il est probable qu'un million vous suffira pour le reste de l'univers. Portons la somme à un million cinq cent mille francs pour faire largement les choses.

RÉCLAME — PUFF ET PUFFISTE (aNNONCES). 2^1

Ce n'est pas un petit denier sans doute, et je serais, pour ma part, fort en peine de le fournir. Mais les millions sont peu de chose pour notre parti, qui possède d'inépuisables mines d'or dans la poche des fidèles. Si pourtant vous craignez d'avoir épuisé leur générosité, si vous ne voulez pas les saigner à blanc, vous pourrez faire face à toutes les dépenses par un simple virement de fonds que je me permets de vous indiquer.

Vous saurez que je donne, sous le nom de ma petite fille — une bien jolie enfant, je vous jure, — un sou par semaine pour racheter de petits Chinois que leurs mères jettent méchamment aux cochons ou à l'eau. Je n'ai jamais demandé à voir les petits Chinois qui me doivent la vie : je suis discret. Ma fille m'assure qu'ils prient pour moi là-bas ; cela me suffit. Il est doux d'être un bienfaiteur, surtout quand il en coûte si peu de chose. Je pense qu'il y a en Europe un nombre infini de gens qui se passent à peu de frais cette petite douceur. Ils sont aussi généreux et aussi réservés que moi : ils donnent leur sou et n'en parlent plus ; ils le passent au compte profits et pertes. •

Ces petits sous ne sont pas évidemment perdus pour tout le monde. Ils vont s'accumulant toujours, et vous n'ignorez pas sans doute, vous qui lisez les comptes rendus des feuilles, qu'ils finissent par former des sommes assez rondes et monter jusqu'au million.

Voilà des millions qui n'ont plus guère d'emploi, ce me semble. Car, enfin, le moment est assez mal choisi

pour racheter de petits Chinois. Les Chinois vont, selon toute apparence, faire une foule de petits Français orphelins ; peut-être serait-il par trop magnanime de nous en aller nourrir les petits orphelins chinois. Je n'en continuerai pas moins de donner mon sou, et mon curé, de le recevoir. C'est une habitude prise , c'est donc là de l'argent trouvé.

Il resterait inutile dans vos coffres, qui sont déjà très encombrés. Il vous gênerait sûrement. Croyez-moi, donnons-le au pape qui en a bon besoin. Je ne veux pas dire : Mettons-le-lui dans la main. Il n'en ferait peutêtre pas l'usage qui serait le plus utile à sa cause. Il le consacrerait tout entier à déguiser des Irlandais en soldats et à les renvoyer chez eux après leur avoir payé à boire. Il ne sait pas tout ce qu'on peut tirer de la presse pour la défense du trône et de l'autel. Comme il voit que lorsqu'un article paraît dans son journal personne n'en croit le premier mot, il s'imagine que les choses vont partout de même ailleurs.

Prouvez-lui que la presse peut autant pour le bien que pour le mal. Allez-vous-en, une bourse à la main, dans tous les cabinets d'annonces de toutes les feuilles publiques des cinq parties du monde ; prenez un abonnement de trois, six, neuf, pour cette simple phrase que vous ferez écrire en lettres majuscules, juste au-dessous du chocolat Perron :

Le meilleur gouvernement est le gouvernement du pape.

Il est impossible qu'au bout de quelques mois il ne se

RÉCLAME — PUFF ET PUFFISTE (aNNONCES). 2J 3

fasse point dans l'opinion du monde un changement sensible. Voyez ce que vous enlèverez d'autorité aux déclamations de ces misérables folliculaires I Ils raisonneront de leur mieux tout le long de la première page ; ils citeront des faits, ils les discuteront ; ils auront de la logique, de la passion, du style : autant de bien perdu. Le lecteur ne s'y arrêtera pas. Il a payé sa feuille quinze centimes ; il la lit jusqu'au bout ; il arrive à la phrase fatale qui flamboie dans la dernière ligne :

(( Le meilleur gouvernement est le gouvernement du pape. »

Il demeure sur cette impression qui est la plus forte ; tout le reste est oublié. On a besoin de faire effort pour retenir un raisonnement, pour l'appliquer à propos, pour le modifier selon les circonstances et le cas. Mais un axiome, cela se grave de soi-même et s'incruste au fond de la mémoire. On l'y trouve comme une réplique toujours prête à toutes les objections, comme une réplique qui ne souffre point d'objection elle-même.

On réfute un raisonnement, on discute un fait, on a au moins contre lui, pour dernière ressource, la réponse des écoliers pris en faute : a C'est pas vrai. » Mais que répondre à un homme qui dit posément, magistralement, d'un ton doctoral, et qui emporte la preuve :

(( Le meilleur chocolat est le chocolat Perron. — Le meilleur gouvernement est le gouvernement du pape. » ?

C'est un coup de massue; vous êtes écrasé. Il ne vous reste plus qu'à baisser la tète. Vous avez tout le monde

contre vous, car tout le monde a lu et entendu mille fois la même phrase ; c'est une vérité reçue, consacrée. Elle a en quelque sorte passé dans le sang. Vous avez beau, messieurs les mécréants, vous démener, crier, ratiociner ; la terrible phrase sifflera pour toute réponse à vos oreilles, et vous serez perdus.

En toute occasion, chers collègues, vous aurez dans ce simple mot un labanun qui vous donnera la victoire : Hoc signo vincetis. Vous êtes dans un salon. Un monsieur mal pensantdemande comment il se fait que le pape jette si aisément ses sujets en prison, et ait ordonné l'exécution de Locatelli sans preuve suffisante, quoiqu'il fût recommandé à sa clémence : « Tout cela sans doute est fort extraordinaire, répondra la compagnie; mais qu'importe ? Le meilleur gouvernement est le gouvernement du pape. »

— « Eh quoi ! s'écrie-t-on près de vous, il y a encore au XIX® siècle des monstres qui arrachent des enfants à leur mère, et les confisquent pour les baptiser, au mépris des lois les plus sacrées; ces mêmes hommes conseillent à une femme de quitter son mari, et forcent ce malheureux à payer son déshonneur, et ils s'autorisent du nom de Dieu pour commettre ces horreurs !» — « Tout cela est fort bon, répond une honnête personne ; mais ni vous, monsieur, ni moi, ni le Siècle, nous n'empêcherons que le meilleur gouvernement soit le gouvernement du pape.»

Vous vous trouvez dans un bal avec un officier qui revient d'Italie ; vous lui demandez des nouvelles de

Rome. Il vous répond que les affaires se gâtent ; que le peuple frémit sourdement ; que si l'armée française sortait de Rome pour un quart d'heure, le représentant de Dieu n'aurait plus qu'à faire sa malle. Une dame fort décolletée prend aussitôt la parole :

a Çe que vous dites là m'étonne beaucoup : car le meilleur gouvernement est le gouvernement du pape. Cela est pour le moins aussi certain qu'il est vrai que le meilleur chocolat est le chocolat Perron. »

Un orateur anglais monte à latribune dans un meeting. Il déclare et prouve qu'il est impossible de laisser subsister, au cœur de l'Italie, un État qui est un foyer toujours allumé, d'où l'incendie peut, à chaque instant, se répandre sur l'Europe : — a By God ! s'écrie un Irlandais en déployant le Times; thebest government is that of the pope. )>

Cette phrase finit par se mêler à toutes les conversations. Quoi qu'on dise, elle revient sans cesse à l'esprit, ou plutôt elle y est toujours présente. Si Ton parle des massacres de Syrie ou de lafaiblesse du sultan, on pense tout de suite au gouvernement du pape, qui est le meilleur des gouvernements. Si l'on plaint un père de famille qui administre sa maison d'une main ferme, et que néanmoins ses enfants n'aiment guère : « C'est, diton, comme ce bon pape, qui a un si bon gouvernement. »

Le pape et tous les rois légitimes reprennent ainsi, en peu de temps, dans l'univers entier, le prestige dont ils

étaient environnés jadis. Ils n'ont plus qu'à licencier leurs soldats, et Garibaldi, que des armées n'ont pu vaincre, tombe sous une phrase ! — C'était un héros hier ; cette phrase en a fait un aventurier. Les peuples le chassent, et le souverain pontife, raffermi sur son trône, écoute un concert de louanges qui s'élève du fond de toutes les imprimeries en l'honnenr de son gouvernement.

O jour trois fois béni, jour heureux entre tous les jours, qui sera une éclatante revanche de la tour de Babel ! O jour qui ne peut manquer de répandre une sainte allégresse sur le grand troupeau des cœurs fidèles î jour de lumière, de joie et de béatitude 1 Jour que mes yeux brûlent de voir, et après lequel ils ne souhaitent plus rien !

Oh ! oui, ce sera un jour vraiment divin, quand, de toutes les parties de la terre, de toutes les bouches ensemble, des plus incrédules aussi bien que des plus pieuses, des démons et des anges, sans fin ni cesse, matin et soir, s'élancera cet hosanna triomphant et sublime !

Et ici l'orateur, emporté par son discours, leva les bras au ciel et s'écria d'une voix forte :

« Le meilleur chocolat est le chocolat du pape. »

Toute l'assemblée tressaillit ; l'orateur, évidemment troublé, reprit avec précipitation :

(( Ah ! pardon ! messieurs, je voulais dire : Le meilleur gouvernement est le gouvernement Perron. »

Le malheureux s'arrêta tout décontenancé. Mais l'assemblée, voyant sa confusion, le voulut tirer de là et s'écria en chœur :

(( Le meilleur gouvernement est le gouvernement du pape. »

Réclame a un superlatif qui s'est introduit depuis une vingtaine d'années dans la langue parisienne. C'est le mot Puff, que nous ont donné nos bons amis les Anglais. Le pw/f emporte avec lui une idée de mensonge qui n'est pas dans la réclame. La réclame peut et doit être honnête ; il est bien rare que le pufF le soit jamais. La réclame crie la vérité, en l'ornant un peu. Le pufF lance effrontément le mensonge, et le lance.à pleins poumons. C'est un gigantesque boniment soutenu des mille trompettes de la publicité. Le faiseur de réclames n'a pas de nom particulier: pourquoi lui en eût-on donné un ? Tout homme peut, à un moment donné, avoir besoin de la réclame et en faire. Ce n'est pas par état ; c'est par accident. Le faiseur de puff, ayant un métier, a aussi un nom : c'est le puffiste. On dit encore, en prenant le nom du plus célèbre puffiste des temps modernes : c'est un Barnum. Le boniment est Siupufce que le charlatan de foire est au puffiste. L'un trompe vingt-cinq ou trente villageois pour gagner dix francs ; l'autre enfonce les badauds des cinq parties du monde, et devient millionnaire. Au fond ils se ressemblent, et je donnerais les deux pour peu de chose.

Réclame est un mot bien français, qui entrera tout naturellement au dictionnaire de TAcadémie. Je doute que Puff obtienne jamais des lettres de naturalisation. Il est plus fait pour les Anglais. Il est violent, et nos

voisins d'outre-Manche ont des nerfs moins délicats que les nôtres. Il leur faut une cuisine plus épicée, des liqueurs plus violentes et des mets plus énergiques pour agir sur leur robuste et solide machine.

La réclame est souvent plaisante et joviale. Elle cherche à amuser, parce qu'elle s'adresse à des gens qui aiment à rire. Qui ne se rappelle les réclames de 1848 ? On lisait sur les murs, en lettres énormes :

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