RAPPORT
DE SON EXCELLENCE LE MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR SUR l'eXTINCTION GRADUELLE DE l'aNTHROPOPHAGIE.
Sire,
Les peuples dont vous avez daigné vous déclarer le roi sont, depuis un temps immémorial, dans l'habitude de manger leurs ennemis, après les avoir préalablement fait cuire ; et souvent même, quand la récolte d'ennemis
a manqué par des circonstances météorologiques ou autres, ils mettent à la broche leurs parents les plus chers ou leurs amis les plus intimes, pour peu que le ciel leur en ait donné qui soient gras.
Le cœur de Votre Majesté s'est ému d'un usage qui privait chaque année le pays d'un certain nombre de contribuables. Elle m'a chargé d'étudier la question sous toutes ses faces et de préparer un projet de loi où les intérêts de l'humanité et ceux du trésor fussent également sauvegardés. C'est ce rapport que j'ai l'honneur d'adresser aujourd'hui à Votre Majesté.
Il est certain. Sire, qu'en principe, l'habitude de manger son semblable n'étant point conforme à votre éducation première, ne peut pas l'être non plus aux lois de la nature. Elle doit donc disparaître un jour. Mais Votre Majesté connaît trop bien les nécessités de la politique pour ne pas savoir qu'il y a péril à supprimer violemment même un abus. N'éco.utons pas ces gens qui, ne tenant aucun compte des faits accomplis, vivent dans le monde des spéculations pures, et bouleverseraient tout un système d'institutions pour le plaisir de voir triompher leurs théories. Ces esprits remuants et chagrins ont été stigmatisés du nom d'idéologues psiv un grand homme dont je puis dire, sans flatterie, que vous avez surpassé la gloire : car vous avez, comme lui, fondé un empire, et n'avez pris la place de personne.
Ces utopistes font table rase des croyances les plus respectables, des habitudes les plus enracinées. Ils ne
craignent pas, en portant la main sur ce qu'ils appellent un préjugé, d'ébranler l'État tout entier, et de le précipiter dans les abîmes d'une révolution générale. Les vrais hommes d'État ne se laissent point séduire à de vaines chimères; ils savent que tout changement doit se faire par degrés et sans secousse; ils suivent cette maxime d'un dentiste illustre, que nous avons lue bien souvent à la quatrième page des journaux de votre patrie : guérissez, n'arrachez pas I
L'anthropophagie est une institution mauvaise ; nous devons donc la garder, en la réglementant : c'est ainsi qu'agissent ces peuples occidentaux qui portent le flambeau de la civilisation.
En Europe, Sire, il suffit qu'un abus soit bien avéré pour qu'on le respecte. On le réglemente quelquefois, on ne le détruit jamais. On y soutient le pouvoir du pape, en déclarant que c'est le pire qui soit au monde.
On y sait fort bien que de toutes les justices, il n'y en a guère de moins bonne que la justice administrative, et on l'y conserve précieusement. On y garderait la peste, en la tracassant un peu par quelques règlements bien faits.
Quand une coutume date de plusieurs siècles, il y a toujours bien des inconvénients à la changer d'une façon trop brusque. Le pire de tous, c'est d'ouvrir la porte à l'esprit de révolution. Défions-nous des révolutionnaires, qui sont tous des anarchistes. Ces gens-là affectent de plaindre beaucoup ceux qui ont eu l'honneur de pa-
raître sur la table de leurs compatriotes. Ces bruyantes démonstrations de pitié sentent la démagogie. Jamais je n'ai entendu dire que les honimes qu'on avait mangés fussent venus se plaindre de leur sort : on prend donc leurs intérêts plus qu'ils ne les prennent eux-mêmes. J'ai vu souvent, au contraire, ceux qui les mangeaient témoigner une vive satisfaction. Faut-il mécontenter des milliers d'honorables dîneurs, pour quelques mangés qui ne s'en soucient pas, dont quelques-uns, peut-être, avaient les biftecks fort durs }
Non, Sire, il ne peut jamais être bon de rompre d'un seul coup avec des habitudes séculaires, et nous ne devons pas répudier en un jour un long passé qui ne fut pas sans gloire. Oserai-je rappeler à Votre Majesté qu'un de ses prédécesseurs, qui n'a pas l'honneur d'être un de ses aïeux, fut loué par tous les poètes d'Araucanie pour avoir dit que sous son règne il ne devait pas y avoir un guerrier qui ne pût mettre l'homme au pot tous les dimanches ?
Ce vœu d'un prince philanthrope n'a pu être exaucé que plus tard ; l'aisance s'est accrue par degrés dans l'Araucanie : les classes laborieuses, si longtemps déshéritées des jouissances que se réservaient les hautes couches sociales, ont enfin pu, grâce aux progrès incessants de la civilisation, manger de l'homme tous les jours et réparer leurs forces par une nourriture substantielle. L'homme est aujourd'hui Tune des plus larges sources de l'alimentation publique. Nous devons craindre de la
tarir brusquement, surtout dans une année calamiteuse où la Providence a frappé nos champs de stérilité, en ne les drainant pas elle-même.
Ces raisons de haute politique n'ont point échappé à l'esprit si judicieux de Votre Majesté. Elle nous a donc chargés, non de détruire, ce qui serait une folle et dangereuse entreprise, mais de restreindre l'anthropophagie et de la réglementer. Il se présentait ici deux questions également graves à examiner :
Dans quelle mesure et pour combien de temps doiton limiter en Araucanie la consommation de l'homme ?
2° Quel moyen y aurait-il de manger un homme sans lui faire de mal, et même, si la chose est possible, en lui causant une légère sensation déplaisir ?
J'ai nommé, pour étudier et résoudre ces questions, une commission consultative, composée des plus illustres savants de vos académies. Elle a travaillé avec un zèle infatigable, sous la présidence du brave général Moh-rin^ et s'est livrée, durant quatre-vingt-deux séances, aux expériences les plus curieuses de dégustation. Votre Majesté pourra les voir consignées dans un volumineux Mémoire que j'ai mis sous les yeux du conseil d'État, et qui a servi de base à nos délibérations.
Je suis heureux de dire à Votre Majesté que nous avons résolu toutes les questions qui nous étaient proposées par Elle, et je suis fier de lui soumettre des mesures qui augmenteront encore la gloire de son règne incomparable .
Nous avons pensé, Sire, que le meilleur moyen de maintenir vos peuples dans les bornes d'une sage et honnête anthropophagie, c'était de lui fixer des limites certaines. Il nous a paru que permettre à chaque famille de manger de l'homme une fois par semaine, c'était accorder, par un heureux tempérament, tout ce qu'on doit aux suggestions de l'humanité, sans heurter violemment des habitudes respectables.
Un règlement ultérieur, et qui entrera dans tous les détails que je dois négliger, ici, prescrira ce que chaque personne, suivant son âge et son sexe, pourra consommer de viande d'homme.
Nous avons cru aussi, obéissant en cela à un sentiment dont la délicatesse vous paraîtra peut-être excessive, qu'il devait être interdit de manger son parent jusqu'au huitième degré, à moins que ce parent n'en ait fait lui-même la demande, par écrit et sur papier timbré. Cette demande devra être transmise au sous-préfet et légalisée par lui.
Par une mesure d'hygiène, qui est en même temps une mesure d'humanité, nous avons absolument défendu qu'on abattît les hommes malades, surtout quand leur maladie pouvait être contagieuse. L'humanité, d'accord avec la prudence, commande qu'on les guérisse avant de les manger. Il y aurait dans chaque ville un ou plusieurs médecins, selon l'importance de l'endroit, chargés de veiller à la stricte exécution de ce règlement.
Nous avons pensé encore qu'il serait bon de centraliser l'abattage de l'homme dans un abattoir spécial où la surveillance des agents de l'autorité serait plus facile et plus efficace. Ce monument, qui ne coûterait que quelques millions, porterait aux générations futures un indestructible témoignage de la bonté de votre cœur et de la grandeur de votre règne. Les archives en seraient précieusement conservées par un archiviste nommé à cet effet ; Votre Majesté sent assez combien elles pourraient être utiles à la statistique.
Il avait d'abord paru à quelques membres de la commission qu'il fallait réglementer le commerce de la viande d'homme, et en fixer ^le prix chaque semaine par un arrêté municipal. Mais on leur a fait observer que le maximum rappelant les plus mauvais jours des révolutions d'Occident, il ne fallait le garder que pour les objets de première nécessité, comme le pain. Ils se sont rendus à cette raison convaincante. Le commerce de la viande d'homme serait donc parfaitement libre, sous la surveillance de nos commissaires de police, gendarmes et autres magistrats, en se conformant aux prescriptions ci-dessus énoncées.
Je suis heureux de dire que sur tous ces points notre commission s'est trouvée d'accord, et que la première des questions posées par Votre Majesté a été ainsi résolue à l'unanimité des voix. Il n'en a pas été de même pour la seconde. — Je rappelle à Votre Majesté qu'il s'agissait de trouver un moyen à la fois sûr et pratique de
manger un homme sans lui faire de mal, et même en lui % causant une légère sensation de plaisir.
L'un d'entre nous avait proposé d'abord de chatouiller i le patient jusqu'à ce que mort s'ensuivît. Ce moyen, qui nous avait d'abord séduits par son air de simplicité, n'a pu soutenir un examen sérieux. Nous nous sommes convaincus, par de nombreuses expériences, que le chatouillement donne à la chair un mauvais goût et des propriétés très échauffantes. Les côtelettes surtout ne sont pas agréables ; le brave général Moh-rin, dont le dévouement égale la science, a été forcé lui-même d'y renoncer, après trois épreuves qui ont eu pour lui des suites bien fâcheuses qu'il n'a pu complètement nous dissimuler. Ce moyen a donc été unanimement écarté.
Ici deux opinions se sont fait jour et sont restées jusqu'à la fin en présence, partageant par moitiés égales les membres delà commission. La voix seule du président, qui est prépondérante, a pu faire pencher la balance. J'exposerai les deux systèmes avec l'impartialité d'un président d'assises.
Les premiers ont soutenu avec beaucoup de force qu'i! était inutile d'abattre les hommes pour manger de l'homme, que ce qu'on mangeait le plus volontiers, c'étaient ces parties charnues dont il n'a que faire, poui peu qu'il aime à travailler debout ; qu'on pouvait lesiui couper proprement, sans lui faire de mal ; qu'il y avait dans l'histoire de Candide un bel exemple d'une femme qui avait eu le plaisir de manger sa part du morceau
prélevé sur sa personne, et qui ne s'en portait pas plus mal; qu'il serait bien consolant et bien doux, pour un homme, d'arroser lui-même d'un excellent vin le bifteck qu'il aurait fourni ; qu'il ne pourrait jamais s'asseoir dans un fauteuil sans se rappeler son sacrifice et avoir l'imagination pleine de sa belle action ; que chacun cédant à son tour une longe de son individu pour les besoins de l'alimentation publique, cette réciprocité entretiendrait une harmonie charmante dans tout le royaume, et que deux sujets de Votre Majesté ne pourraient se tourner le dos sans tomber dans les bras l'un de l'autre.
Ces raisons étaient puissantes; mais ceux qui les combattaient n'en avaient pas de moins fortes. Ils disaient qu'il n'est point vrai de prétendre qu'on ne mange de Phomme que la suite du râble ; que les oreilles, en particulier, sont un morceau délicat et même friand, quand on les assaisonne aux fines herbes ; qu'il serait indigne d'un grand roi comme vous de régner sur un peuple d'éclopés ; que Votre Majesté ne verrait sans doute que visages satisfaits, mais qu'elle devinerait les souffrances cachées derrière, et que son cœur paternel en serait affligé ; qu'il fallait craindre enfin de se laisser prendre aux vaines lamentations d'une fausse philanthropie.
L'intérêt sacré de Votre Majesté l'a emporté dans l'esprit du président. Il a voulu lui conserver des sujets intacts, qui fussent en état de la servir dans toutes les positions, dans la magistrature assise aussi bien que dans la magistrature debout ; dont elle pût faire également, à sa
fantaisie, ou des employés destinés à la vie sédentaire des bureaux, ou des soldats dressés aux exercices des camps. Il s'est donc rangé à l'avis de ceux qui voulaient qu'on abattît un homme avant de le manger.
La commission a reconnu, après de longs et consciencieux débats, qu'il était fort difficile, pour ne pas dire impossible, d'égorger un homme en lui causant une véritable sensation déplaisir, si légère qu'elle fût. C'est un desideratum de la science. Peut-être Votre Majesté devrait-elle proposer au savant qui ferait cette précieuse découverte un prix de mille écus, qui serait décerné par l'Institut. Tout ce qu'on peut faire pour les hommes de boucherie, c'est d'adoucir leurs derniers moments. Votre commission croit y être parvenue, grâce à une série de mesures dont je ne puis ici qu'indiquer les principales. Les hommes de boucherie devront être amenés à l'abattoir et soumis à un régime succulent, jusqu'à ce qu'ils soient en bon point. Cette mesure sera sans aucun doute approuvée des consommateurs tout aussi bien que des consommés, car elle est dans l'intérêt des uns et pour le plaisir des autres. Nous avons déterminé la longueur et la pesanteur de la massue et la façon dont le coup devrait être asséné. Nous avons cru qu'il serait bon, pendant la cérémonie, de lire au patientune décoction de vers doucets, pour lubréfier les parties et endormir la douleur. Peut-être même Votre Majesté jugera-t-elleconvenable d'y ajouter un peu de musique. La musique lénifie les humeurs.
Notre sollicitude a suivi le patient jusqu'après sa mort.
Nous avonsdéterminé la nature etla forme de la broche où l'on en devait mettre les morceaux ; nous avons recommandé que cette broche fût pointue et parfaitement aiguisée, afin de ne point endommager les tissus, et que la viande fût toujours servie saignante, parce que c'est la méthode anglaise, et que l'Angleterre est le pays de la liberté. Nous espérons que toute cette partie de notre travail sera reçue du public avec faveur, et si elle ne ^ 'était pas, nous ne nous en inquiéterions guère : l'approbation de Votre Majesté nous a toujours sufB.
Au moment où nous allions nous séparer, une question subsidiaire a été posée par l'un des membres de la commission les plus dévoués à Votre Majesté. Il a cru que nous devions examiner à quelle sauce il convient de manger de l'homme. Nous osons dire que cette question n'a pas été plus tôt soulevée qu'elle a été résolue par acclamation, dans un sens qui prouve les sentiments de respect et d'amour dont la commission est animée envers son seul et légitime so'uverain.
Nous nous sommes tous rappelés, Sire, que Votre Majesté avait pris naissance dans ce fameux Périgord, qui est renommé dans le monde entier pour être la patrie des truffes. Ce souvenir nous a dicté notre devoir. Nous avons décidé que la première catégorie de l'homme ne pourrait jamais être mangée qu'aux truffes.
Il est vrai que l'Araucanie n'en produit point, et que, si l'on en croit les malintentionnés, il est impossible
d'en faire croître où la nature n'en porte pas d'elle-même . Mais ces considérations n'étaient pas faites pour nous arrêter. Un roi peut tout ce qu'il veut. Les beaux-arts et les grands artistes naissent spontanément comme les truffes ; et cependant nous voyons que les nations occidentales, par un système bien combiné d'encouragements, arrivent à les faire croître et prospérer. Il en sera de même des truffes en Araucanie. Il ne s'agit que d'y organiser une direction de truffes et quelques censeurs, qui auront pour mission de goûter d'abord les bonnes truffes, et d'empêcher que personne n'en mange.
Cet ensemble de mesures. Sire, nécessitera la création d'un grand nombre d'employés. Mais c'est le nombre des fonctionnaires qui a toujours fait la force des grands rois. L'argent qu'on leur donne est l'argent le mieux placé. Soyez convaincu. Sire, que ce qu'ils vous coûteront en pièces de cent sous, ils vous le rapporteront en dévouement, tant que vous serez sur le trône. Nous avons donc jugé qu'il faudrait créer une inspection générale, avec un directeur à huit mille francs d'appointements, et douze inspecteurs qui en auront chacun trois mille. Le service sera ensuite organisé dans les diverses localités, selon le nombre des habitants.
Tel est. Sire, le système auquel s'est arrêtée votre com, mission. Je ne veux point terminer ce rapport sans rendre justice à tous les membres qui la composent, e notamment au brave général Moh-rin. J'appelle sur eux tous l'attention particulière de Votre Majesté, et pour
moi, Sire, je serai trop heureux si j'ai pu contribuer, dans la faible mesure de mes moyens, à la gloire d'un règne qui sera pour nos derniers neveux un sujet d'admiration et de désespoir.
J'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre sacrée Majesté, le plus fidèle sujet et le plus obéissant serviteur.
Le ministre de Vintérieur,
H. -M. DE Mhor-Estelle.