‹ Le mot et la choseChapitre 26 sur 56 · DÉCRET · texte numérisé non relu

DÉCRET

Nous, roi d'Araucanie, par notre grâce, comme la plupart de nos confrères, avons ordonné ^et ordonnons ce qui suit :

Article 11 est défendu à tout Araucanien de manger de l'homme plus d'une fois par semaine.

Art. 2. Il est interdit de manger ses parents jusqu'au huitième degré, à moins qu'ils n'en fassent la demande expresse.

Art. 3. Cette demande devra être faite sur papier timbré, et transmise au sous-préfet, qui l'expédiera à notre ministre, lequel devra rendre réponse dans un délai de dix-huit ans, à partir du jour de la demande.

Art. 4. Il est défendu de manger les malades et les gens trop maigres.

Art. 5. On sera tenu de se conformer, pour l'abattage des hommes de boucherie, aux règlements qui seront ultérieurement portés à la connaissance du public par un arrêté municipal.

Art. 6. La première catégorie de l'homme ne pourra ôtre mangée qu'aux truffes.

Art. 7. Les truffes du Périgord entreront en franchise dans tous les ports de l'Araucanie. 11 sera prélevé un dixième de la marchandise pour le service du roi, qui doit l'exemple à ses peuples.

Art. 8. Il sera fondé deux directions, l'une administrative, l'autre médicale, pour surveiller la consommation de la viande d'homme.

Art. 9. Les détails d'administration de ces deux directions nouvelles seront réglés par un décret ultérieur.

Art. 10. Il sera construit un abattoir d'hommes, dont le projet sera mis au concours, comme il est convenable pour tout monument public.

Art. II. Le prix du concours est donné à l'illustre Dhavihout, qui sera chargé de bâtir pour cet effet un temple grec.

Art. 1 2. Un prix de vingt mille écus sur la cassette de Sa Majesté sera donné à l'auteur du meilleur Mémoire sur la façon d'égorger les hommes sans leur faire de mal.

Art. 13. Il sera créé une direction des truffes, chargée de les faire pousser dans un bref délai.

Art. 14. Les contrevenants aux dispositions précitées seront mis à la broche pour la première fois, et, en cas de récidive, ils seront mangés bouillis.

Fait en notre palais de Titi-Caca.

ORÉLIE-ANTOINE l"^''.

E lisais, il y a quelques jours, une appréciation des œuvres dramatiques de Regnard, faite par un des plus habiles critiques de ce temps.

L'auteur débutait par un reproche: « Regnard, disait-il, n'avait jamais été un écrivain sérieux. » J'avoue qu'au premier abord cela ne m'étonna point : je m'en étais toujours douté. Tous les dictionnaires du monde, et en particulier celui de l'Académie, nous apprennent que sérieux est l'opposé d'enjoué, de jovial. Le critique affirmait donc que Regnard était un poète jovial ou enjoué. Nous le savions comme lui ; mais pourquoi lui en faisait-il un reproche ? car enfin l'enjouement est la première qualité d'un auteur comique. Il fallait qu'il y eût quelque anguille sous roche, et cela me jeta dans de grandes réflexions.

Je m'aperçus enfin que le critique et moi, nous n'entendions pas de même le mot sérieux. Il en est des mots

comme des bouteilles dont on a changé le contenu sans ôter l'étiquette ; on lit encore sur le verre, en grosses lettres : Chamberlin; on va pour goûter : c'est du Suresnes. Chaque siècle vide ainsi certains mots du sens qu'ils avaient autrefois, et les remplit d'une idée nouvelle. C'est ce qui est arrivé au mot sérieux. Il a deux significations qui sont très distinctes: l'étiquette de la bouteille est la même ; mais quel vin me sert-on ? Suresnes ou Chambertin ?

Au XVII® et au xviii° siècle, au bon temps de la langue, on disait d'un écrivain qu'il avait un fond d'esprit sérieux quand il savait penser. Pourvu que les idées fussent sensées ou fortes, et toujours soutenues de preuves, la façon dont il les exprimait ne faisait rien à l'opinion qu'on avait de lui ; la forme, si légère qu'elle pût être, ne trompait pas sur le sérieux du fond. Il était alors permis de badiner agréablement, sans cesser d'être un homme sérieux. Les Lettres persanes passaient pour une œuvre aussi sérieuse que le Discours sur Ihistoire universelle, et l'on eût été alors fort mal reçu à dire de Montesquieu qu'il n'était point un homme sérieux, parce qu'il avait jeté à pleines mains, sur des matières arides, l'enjouement et la malice. Il pouvait se faire qu'un écrivain sérieux ne fût pas en même temps un homme d'esprit ; car tout le monde n'a pas ce don charmant d'égayer son sujet et de rendre la vérité aimable ; mais il était bien malaisé qu'un écrivain d'esprit ne fût pas un homme sérieux : car l'esprit n'est que la grâce du bon sens. Il faut penser d'abord

pour donner un tour agréable à ce qu'on pense. Si Voltaire est encore le maître de l'esprit français, c'est que personne n'a exprimé dans un style plus piquant un plus grand nombre d'idées neuves, hardies et justes. Quant aux gens qui, tout en ne pensant point., affectaient le style grave, on les appelait d'un nom particulier : c'étaient des sots. «La gravité, dit La Rochefoucauld, est un mystère du style inventé par les sots pour cacher la nullité du fond. »

Voilà donc un sens très précis et très net du mot sérieux. Est-ce le seul ? est-ce celui qu'il a encore à présent ?

Une dame s'en va au ministère demander une place de substitut pour un jeune homme qu'elle protège.

— Vous pouvez compter sur lui, dit-elle, c'est un jeune homme sérieux.

Veut-elle dire par là : « C'est un jeune homme qui sait penser » ? Assurément non ; un jeune homme qui pense bien n'est pas toujours un jeune homme qui pense.

Deux agents de change causent sur le boulevard :

— Tu sais, dit l'un, que Georges est tombé amoureux d'une petite fille qui n'a pas un sou de dot ?

— Est-ce qu'il voudrait l'épouser Prépond l'autre.

— Oh ! non I Georges est un garçon sérieux.

Un garçon sérieux, c'est-à-dire un homme qui calcule, et non un homme qui pense.

Il faut donc reconnaître que le mot sérieux enferme aujourd'hui des idées qu'il ne contenait point autrefois.-

Mais quelles sont ces idées ? Essayons de les démêler ensemble, car elles sont nombreuses, complexes, etd'une analyse délicate.

II y a quelque cent ans, des hommes qui nepossédaient pour tout bien que beaucoup d'esprit, commencèrent à lever les yeux sur les préjugés et les abus du monde où ils étaient nés. Ils virent que dix-huit millions de pauvres diables travaillaient au bonheur de ]quinze ou vingt mille privilégiés, qui ne les payaient de leur peine qu'en mépris et en coups de bâton. Ils aimaient le vrai; ils chérissaient l'humanité ; ils n'avaient rien à perdre ; ils ouvrirent le feu contre tout ce qui leur parut faux et injuste. Le ridicule est l'arme qui tue le mieux en France ; ils ne s'en firent pas faute. Les grands seigneurs prirent plaisir à regarder une petite guerre dont ils ne pensaient pas avoir jamais rien à craindre. Ils furent les premiers à s'amuser des bons coups qui se donnaient, et ils s'en allèrent ainsi, toujours riant, jusqu'au jour où, les abus croulant de toutes parts, ils furent'atteints eux-mêmes et tombèrent frappés à mort.

Les vainqueurs, ou plutôt leurs fils, prirent la place que ces messieurs avaient laissée vide, et tout aussitôt ils se mirent à chercher parmi les ruines ce qu'il y avait encore de vieux préjugés et d'antiques abus ; ils les relevèrent soigneusement, en ajoutèrent quelques autres tout neufs, et, quand ils se virent derrière, bien en sûreté, ils tinrent à peu près ce langage :

— Nous voilà placés ; ce n'est plus le moment de rire.

Il s'agit de ne pas commettre la sottise qu'ont faite les grands seigneurs àquinous avons succédé. Ils ont laissé démolir à coups d^épigrammes lespréjugésdont ils s'abritaient; ils y ont aidé eux-mêmes; nous prétendons qu'on ne touche pas aux nôtres. Il faut qu'on passe devant eux chapeau bas et avec un air de respect. Nous voulons qu'on les tienne pour des principes sacrés, et, afin que personne n'en ignore, nous écrirons dessus en grosses lettres : « Bases de l'ordre social ». Si quelque téméraire s^avise d'y porter la main et de dire en raillant : « Ceci est un préjugé », entendons-nous pour le chasser ignominieusement de l'estime publique ; écartons-le des dignités, des places et des honneurs que nous détenons ; interdisons-lui l'eau et le feu, et, pour marquer notre mépris par une épithète plus injurieuse que toutes les injures, appelons-le « homme qui rit, homme qui n'est pas sérieux » ; cela lui apprendra à parler. Qu'on pense, au fond, de ces principes tout ce qu'o;i voudra, cela nous est indifférent ; nous savons bien nous-mêmes ce que valent quelques-uns d'entre eux; mais qu'on se taise : un bon préjugé fait plus de besogne que dix gendarmes et coûte moins cher d'entretien; c'est tout bénéfice. Respect aux préjugés, respect aux abus, respect à tous ceux qui les maintiennent, depuis Dieu, que nous avons constitué, sans qu'il en sache rien, le premier protecteur, jusqu'au plus humble garde champêtre.

Et ils firent ainsi qu'ils avaient dit ; et comme en France il n'est aujourd'hui personne dont la fortune et la

position soient faites, qui n'ait à demander une place ou une croix d'honneur, tout le monde se soumit, tout le monde composa son visage et ses paroles ; on n'osa plus, seul dans sa chambre, se croiser les jambes devant son feu, de peur de choquer un usage établi et d'ébranler les bases de Vordre social ; on devint éminemment sérieux.

Quelques esprits indépendants élevèrent des réclamations : ils furent traités de la belle manière :

— Messieurs, dit un jour M. Taine, il me semble bien que l'homme n'a pas le libre arbitre, comme vous l'assurez ; veuillez écouter mon raisonnement.

— Jamais, répondit-on ; car, si l'homme n'est pas libre, c'en est fait de la morale, et, sans morale, que devient la société }

— Je n'en sais rien, répliquait M. Taine, et ce n'est pas mon affaire. Je cherche le vrai pour le vrai, comme on faisait au xviii® siècle, comme doit faire tout philosophe.

— Nos philosophes, monsieur, pensent comme nous ; pensez comme eux. Vous n'êtes qu'un matérialiste, et le matérialisme n'est pas une philosophie sérieuse.

— Ohé ! dites donc, vous autres ! s'écrie un paysan du Doubs, votre propriété est organisée en dépit du bon sens, savez-vous !

— Le fou 1 répondent les gens sérieux, en haussant les épaules, cela n'est pas sérieux !

— Tiens ! tiens ! tiens 1 dit un savant, je vois des animaux qui naissent sans germe : regardez, la matière s'or ganise d^elle-mème en êtres qui vivent.

— Mettez vos lunettes, bonhomme I nous ne regarderons certes pas. Votre opinion, si elle était juste, tendrait à ébranler la foi en Dieu : elle n'est donc pas sérieuse.

— Qu'avez-vous fait là ? s'écrient les gens sérieux en sortant du théâtre, où ils viennent de voir le Fils naturel; au lieu de nous montrer M. Sternay et son fils tombant dans les bras l'un de l'autre au moment où ils se retrouvent, vous nous les représentez discutant d'un ton aigre, et le père disant à son fils qu'il ne peut pas l'aimer, puisqu'il ne l'a jamais vu. Et la voix du sang, monsieur I et la famille !

— Mais la scène est vraie, répond M. Dumas fils.

— Il s'agit de morale et non de vérité. La famille est une des bases de l'ordre social. Il faut les respecter toutes, ou du moins en faire le semblant ; on n'est un homme sérieux qu'à ce prix.

L'hypocrisie du respect est donc l'un des ingrédients du sérieux moderne ; joignez-y l'hypocrisie du sentiment.

Le XVIII® siècle n'avait eu foi qu'au raisonnement, qui le mena tout droit à la révolution de 89. Cela mit en défiance les gens sérieux du xix®.

Ils se dirent que la raison avait ses dangers, et décidèrent qu'il ne fallait plus croire que par sentiment. C'est alors que M. de Chateaubriand leur donna pour preuve de la religion l'impression qu'elle faisait sur lui. Chateaubriand, et personne n'éclata de rire. Ils avaient conservé le goût des études philosophiques, qui n'a jamais péri en France; mais, comme ils ne voulaient plus ni de

la logique ni de l'analyse, ils demandèrent une philosophie à leur cœur, et mirent à la mode la métaphysique du sentiment. On vit paraître des romans et des drames humanitaires ; les odes devinrent des méditations, et il n'y eut si mince poète qui ne prétendît raffermir les bases de l'ordre social en versant dessus quelques larmes. Il ne fut plus question que d'enthousiasme, d'exaltation, d'extase, et l'on trouva des René jusquedans les coulisses de l'Opéra. Si quelque brave garçon s'avisait d'avouer qu'il n'entendait rien à tout ce pathos, et se mettait à parler raison : « Vous n'avez pas de cœur », lui répondait la foule des gens qui n'y entendaient pas davantage. Et, s'il avait le malheur de se moquer, c'était fait de lui ; on le déclarait indigne d'appartenir au corps des gens sérieux ; il était excommunié.

Il fallait pour ces idées nouvelles un langage nouveau. La prose si nette et si vive de Condillac et de Voltaire n'était plus de mise. On adopta le style abstrait. Ce style consiste à remplacer les petits faits qui prouvent par de grands mots qui éblouissent, et les raisons par des métaphores ; à dire d^un ton solennel ce qui ne vaudrait pas la peine d'être simplement dit ; à faire croire que l'on pense profondément alors que l'on n'a point d'idée, et, par-dessus tout, à ennuyer son monde, sans lui rien apprendre. Les gens sérieux le recommandèrent, parce qu'il est calmant ; les revues sérieuses le fêtèrent ; et ce pauvre Stendhal, qui persista, il y a trente ans, à parler de son mieux la langue du dernier siècle, fut dé-

claré anathème, indigne d'être lu par des hommes sérieux.

Voilà, si je ne me trompe, tous^ les éléments dont se compose le sérieux moderne : hypocrisie de respect, hypocrisie de sentiment, et, brochantsur le tout, hypocrisie de style.

Mon critique avait raison: Regnard n'était point un homme sérieux ; ce n'était qu'un bon enfant qui avait le génie de la gaieté franche et libre. En ce sens, on peut dire aussi, et bien des gens le croient, que les hommes du XVIII® siècle n'étaient pas des gens sérieux.

Je connais un jeune écrivain du nôtre pour qui ce reproche est une phrase toute faite, et qui semble, en effet , avoir pris à cœur de le mériter. Il aime la vérité avec passion, et la dit librement, sans s'inquiéter des suites. Quand il est revenu de Grèce ou d'Italie, rien n'a pu lui fermer la bouche. Le plaisir de dire vrai l'a emporté sur toute autre considération, et cette franchise lui a fait le plus grand tort. Il ne hait point le sentiment ; il y en a du meilleur et du plus délicat dans ses œuvres ; il a horreur du sentimentalisme. 11 donne à la raison le pas sur son cœur et ne possède point cette faculté, si nécessaire, aux hommes sérieux, de croire sans preuves. Enfin, et c'est là le plus triste de son affaire, il tâche d'écrire comme Voltaire écrivait autrefois. Il aime le parler franc autant que le libre penser. Il ne lui suffit pas d'avoir des idées, il cherche à les rendre claires et piquantes; il veut que tout le monde les comprenne, et n'en dispense pas même les femmes. Il rit et fait rire : c'est un grand tort

comme on le sent bien, et si jamais il se présente à TAcadémie, le concierge lui criera par un guichet :

— Passez votre chemin ; je n'ouvre qu'aux gens sérieux I

Cela n'est pas bien sûr pourtant. Ce jeune homme a réussi par delà même ses espérances. C'est un grand signe. Les gens sérieux perdraient-ils du terrain > L'épais ennui dont ils ont engourdi la génération présente a-t-il fini par lui donner sur les nerfs ? Va-t-elle s'éveiller ? On le dirait. Les œuvres de Stendhal se vendent par milliers et ne scandalisent plus qu'un petit nombre de personnes graves ; M. Mérimée, ce Fontenelle discret, qui a toujours eu la main pleine de vérités, sans jamais l'ouvrir, regarde avec un sourire de malice le succès posthume de son ami. Ce pauvre et grand Balzac, qui, toute sa vie, avait jeté dans la gueule du monstre des tartines beurrées d'orthodoxie sans parvenir à l'apaiser, vient d'avoir son éloge en pleine Académie. On a dit qu'il était fâcheux qu'il n'y fût point entré ; fâcheux pour l'Académie, cela s'entend. Les livres de M. Taine font tout doucement leur chemin ; beaucoup d'honnêtes gens osent rire quand M. About parle ; une nouvelle génération s'élève qui relit Voltaire ; ne désespérons de rien. Un jour viendra peut-être où le concierge de l'Académie sera outrageusement sifflé, s'il s'avise de dire :

— Je n'ouvre qu'aux hommes sérieux !

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