LA SOCIÉTÉ
des lettres d'introduction. Les salons se fermeraient devant lui en dépit de son grade, s'il se présentait seul. J'ai couru dix ans la province ; j'ai vu, comme Ulysse, bien des villes, et, partant, bien des sociétés différentes. Chacune de ces Sociétés a ses limites propres et son aspect particulier ; mais je puis dire aussi que toutes se ressemblent par un trait commun, qui est le trait caractéristique de ce qu'on appelle en province /a société, et qui la distingue profondément de la bonne compagnie pdivisienne.
La bonne compagnie admet un homme sur ce qu'il vaut ; la société lui demande d'abord ce qu'il est. Toutes deux exigent un habit noir; mais, sous cet habit, la pre mière cherche un homme, et la seconde, une fortun e ou une place. Il faut, pour entrer dans l'une, un mérite quel qu'il soit; on y paye de sa personne. Le mérite n'est reçu dans l'autre que si, par hasard, il est soutenu d'avantages plus solides; on y paye titre ou argent comptant. Un conseiller à la cour serait infiniment plus considéré dans la société que M. Victor Hugo, simple faiseur de vers ; peut-être la bonne compagnie donneraitelle le pas au grand poète. J'ai vu à Paris de grands négociants qui sont de bonne compagnie, et vont dans le meilleur monde; on ne s'y inquiète pas de ce qu'ils vendent le matin, on leur fait accueil pour ce qu'ils peuvent donner le soir. Il serait inouï, dans la plupart des villes de France, qu'un commerçant eût droit d'entrée dans ta société : ce serait le renversement de tous les usages.
Il y a une quinzaine de jours, un de mes anciens camarades de pension vint me rendre visite. Je l'avais depuis longtemps perdu de vue ; car, au sortir du collège, chacun tire de son côté, et l'on ne se rencontre plus que par hasard; mais on a toujours plaisir à se revoir. Il avait été Vun des plus brillants élèves du lycée Charlemagne; nous nous étions quelquefois disputé la première place ; nous nous mîmes à causer de bonne amitié.
Il m'apprit qu'il vivait en province, dans une petite sous-préfecture de dix mille âmes, que je me garderai bien de nommer; ces révélations y tomberaient comme une étincelle sur un baril de poudre. Il se trouva précisément que j'y connaissais une personne haut placée ; je lui demandai si elle tenait toujours le premier salon de la ville.
— Je n'en sais rien, me répondit-il en souriant; je ne suis plus de la société,
— Et comment cela ? m'écriai-je.
Il me raconta alors qu'après avoir terminé son droit, il était revenu dans son pays avec l'intention d'y acheter une charge de notaire, et s'était mis clerc dans la première étude de l'endroit. Ce fut son temps de gloire; il n'y avait si aristocratique réunion où il ne fût invité; les bals de M. le sous-préfet n'auraient pu se passer de sa présence ; il était le plus bel ornement de la société. Sur ces entrefaites, son père vint à mourir. Il laissait une maison de commerce dont les affaires étaient