AMANT — MAITRESSE. IJ
nobles et puissantes, et qui, partant, ne connaissaient d'autre occupation au monde que de ne rien faire. Ces gens-là avaient, tout comme nous, vingt-quatre heures à dépenser par jour, et point d'endroits où les dépenser. Les plaisirs, quand on en abuse, finissent par être des passe-temps où le temps ne passe plus si vite.
Il était fort naturel que l'amour devînt une occupation pour des hommes inoccupés. Lesgrands seigneurs mirent, par désœuvrement, le siège devant les belles dames, et ne furent pas très pressés de le voir finir. Assiégeants et assiégées s'entendaient pour traîner la chose en longueur, et faire durer le plaisir plus longtemps. C'est le siècle où M. Montausier soupirait dix années pour la belle Julie. La ville de Troie n'avait pas été plus difficile à prendre. Tous les sièges n'étaient pas aussi longs que celui-là, mais tous se faisaient d'après de certaines règles savamment établies parles Vaubans de l'amour. Il y avait des approches, puis des parallèles, des mines, des contre-mines, et tout l'appareil des sièges réguliers. Le jour venait enfin où la place n'était plus tenable : la belle dame, après avoir aussi longtemps résisté qu'il le fallait pour l'honneur du drapeau, ou se rendait à discrétion, — cela s'appelait « battre la chamade », — ou se laissait donner l'assaut, un dernier et définitif assaut, Tassant général, et tombait sans retour aux mains de l'assiégeant.
Je me sers de métaphores militaires ; c'est un tort. Rien ne ressemblait moins à un combat. Les beaux esprits du temps avaient comparé d'une façon bien plus exacte
cette période des amours à un voyage d'agrément sur un fleuve dont les amoureux descendaient le cours. C'était le fleuve du Tendre., Il errait en détours capricieux, et ceux qui se laissaient porter à ses eaux n'arrivaient au but de leur voyage qu'après s'être arrêtés à tous les accidents de la route.
Il fallait, pour désigner les personnes qui entreprenaient de compagnie cette longue et charmante promenade, deux mots qui fussent aussi aimables que la promenade même. On les avait bien heureusement trouvés. On avait dit de l'homme qu'il étsilt un amant. Qu'avait-il, en effet, autre chose à faire que d'aimer l N'était-ce pas sur cette unique occupation qu'il avait ramassé toutes les forces de son âme ? Songeait-il à rien au monde qu'à son amour ? Ne portait-il point sur ses vêtements les couleurs de sa dame, comme il avait son image au fond du cœur ? N'en rêvait-il point la nuit ? Avait-il dans le jour une heure qui ne fût parfumée de son souvenir ? Et elle, on l'appelait sa maîtresse. Ne l'était-elle pas en effet ? N'avait-il pas remis entre ses mains le destin de sa vie et le gouvernement de sa petite promenade ? « Il vous plaît, madame, de vous arrêter ici ; ce village vous semble coquettement posé sur la rive ; un coup de rame, nous y voilà, et restons-y tout le temps qu'il vous sera agréable. Vous voulez repartir, je suis à vos ordres. Le silence du soir et la fraîcheur de l'eau vous charment ; vous aimez à les goûter en un plein repos, laissons la barque aller à la dérive, n'ètes-vous pas la maîtresse ? Nous fi-