SCÈNE V GUSTAVE, puis FLORVILLE
Je ne tiens plus en place! L'émotion... l'attente. la joie... (Apercevant Florviiie.) Mais quel est cet étranger? Dieu!... si c'était... Laissons-le venir.
FLORVILLE, à part.
Il a l'air bon enfant; on dit qu'il aime le théâtre ; abordons-le. (Haut.) C'està M . Gustave Germont, notre grand vaudevilliste, que j'ai l'honneur de parler >
GUSTAVE
Vaudevilliste... inédit. Oui, monsieur.
FLORVILLE
Un vaudevilliste... avant la lettre ; mais l'impression ne fait rien au talent; le vôtre en a produit une grande sur quelques-uns de mes amis, qui m'ont souvent parlé de vous.
GUSTAVE, à part.
Cet air... ce langage... C'est lui !...
FLORVILLE
Je m'appelle Florviiie et je suis artiste.
GUSTAVE, finement.
Dramatique ?
FLORVILLE
Dramatique. Je joue les pères nobles en province, et suis en représentation à Bourges. Tenez, monsieur ! je n'y vais pas par quatre chemins... Entre artistes!... j'ai besoin de votre hospitalité pour un jour.
Comment donc !
FLORVILLE
Et même de votre bourse.
GUSTAVE, avec élan.
Tout ce que j'ai est à vous !
FLORVILLE
Tant de générosité pour un inconnu...
GUSTAVE
Inconnu! un homme dont le nom est célèbre dans toute l'Europe !
FLORVILLE, avec modestie.
Dans toute l'Europe ! vous êtes bien bon. Il est vrai que je me suis acquis quelque gloire à Carpentras, à Aurillac et à Bourges. Ah! mon cher ami!
GUSTAVE, à part.
Son cher ami !
FLORVILLE
Je serais à Paris sans la cabale ! mais il m'est arrivé
partout des aventures comme celle qui me procure le plaisir de faire connaissance avec vous. Je débutais hier dans Michel et Christine. Il y avait à l'orchestre trois ou quatre jeunes drôles qui causaient ensemble et parlaient plus haut que moi. Cela m'échauffa les oreilles. « Voulez-vous bien vous taire ! » leur dis-je en me tournant vers eux; et, comme un grand murmure éclatait dans la salle : « Sans murmurer », ajoutai-je. C'était un mot répété. Là-dessus des cris, des sifflets, des apostrophes : « A la porte ! à la porte ! des excuses I » Je me sauve dans les coulisses; j'y trouve un monsieur qui gesticulait et criait très fort ; je crie plus fort que lui; il s'élance sur moi...
GUSTAVE, riant.^
Un duel !
FLORVILLE
A coups de poing ! que je reçois. On veut me conduire au poste, je m'échappe, et me voilà, sans un sou, sans engagement, et à la veille d'aller en prison.
GUSTAVE, à part, avec admiration.
Il n'y a que lui pour imaginer de pareilles histoires ! (Haut.) Vous devez mourir de faim?
FLORVILLE
Je vous en réponds.
GUSTAVE, (il sonne.)
En attendant qu'on prépare un déjeuner qui soit digne de vous, on va vous servir quelque chose, (au domestique.)
François, servez monsieur ! (Bas.) Va dire à mon oncle que M. Scribe est arrivé sous le nom de Florville.
FLORVILLE, à part.
Eh bien ! il est bon enfant !
CUSTAVE, à Florville, qui trempe un biscuit dans un petit verre.
Voyons ! là, entre nous, vous pouvez bien me dire cela ?... Florville n'est pas votre nom véritable ?
FLORVILLE
Mon Dieu, non, vous savez, au théâtre... C'est un nom que f ai pris...
GUSTAVE, très finement.
Pour jouer la comédie ?
FLORVILLE
Pour jouer la comédie.
GUSTAVE
J'ai fait moi-même, tout en suivant mon cours de droit, quelques vaudevilles, (ii les tire de sa poche.) Seriezvous assez bon pour y jeter un coup d'œil ?
FLORVILLE
Trop heureux de...
GUSTAVE
Et pour me prêter le secours de vos lumières, de votre expérience.
FLORVILLE
Avec le plus grand plaisir.
GUSTAVE
Ce sont de tout petits vaudevilles, mais dont on pourrait aisément faire de grandes comédies en cinq actes, pour le Théâtre- Français.
FLORVILLE
En retranchant les couplets ; je connais.
Nous en avons joué quelques-uns, ici même. Vous le voyez: cette salle est admirablement disposée pour cela : quatre portes à droite; trois cabinets noirs, où il est
I facile de se cacher; trois grandes fenêtres à balcon ;
I deux portes dérobées; un double corridor ; oh! il ne
! manque rien !
FLORVILLE
Pardon ! une trappe ; il manque une trappe .
GUSTAVE, stupéfait, à part.
Le coup d'œil du génie! (Haut.) C'est juste. Nous la ferons faire.
j^LE MOT ET LA CHOSE.