SCÈNE VII
FLORVILLE, MADAME MELCOURT, EMMELINE, puis GERMONT.
FLORVILLE
En vérité, madame, ce domaine est un des plus magnifiques que je connaisse. Tout ce que j'en ai pu voir m'a séduit, enchanté ; le château est admirable.
MADAME MELCOURT, indiquant Emmeline d'un coup d'oeil.
Ce n'est pas encore ce que nous avons de mieux ici. FLORVILLE, très galant, regardant Emmeline.
Je le vois bien; mais je n'aurais pas osé le dire. Que n'oublierait-on pas en admirant ce charmant et frais visage, où brillent les plus beaux yeux du monde, pleins de douceur et d'expression ?
MADAME MELCOURT, bas, à Emmelme.
Répondez-lui donc!
EMMELINE, de même.
Je ne sais que dire.
MADAME MELCOURT, de même.
Dites-lui qu'il a une tête de génie.
EMMELINE
Vous êtes trop aimable, monsieur ; il n'est pas éton-
nanl que, lorsque Ton a une imagination aussi féconde que la vôtre, on voie les choses plus belles qu'elles ne sont,
FLORVILLE
Plus belles ! mademoiselle !...[Mais laparolepourra-telle jamais égaler tant de grâces modestes et touchantes ? On ne trouve qu'au fond de la province ces aimables fleurs de beauté qui croissent mystérieusement à l'ombre de la maison paternelle et parfument les lieux où elles s'épanouissent.
MADAME MELCOURT, à part.
Le feu est aux poudres ! (Haut.) Vous êtes galant, monsieur! (a demi-voix.) Savez- vous bien qu'Emmeline est unique héritière !
FLORVILLE, à part.
L'un qui m'offre le château ! l'autre qui a l'air de m'offrir la fille! on me parle de mon génie, de mon imagination ! tout cela est bien singulier! Me prendrait-on pour un autre
EMMELINE
Vous paraissez rêveur ?
MADAME MELCOURT.
Rêveur ! avouez que cela est bizarre chez le premier de nos auteurs comiques.
FLORVILLE, à part.
Est-ce qu'on me prendrait pour Molière ? Cela n'est pas probable. (Haut.) Oh! madame, le premier...
VAUDEVILLE. 307 MADAME MELCOURT.
Ah ! nous avons bien souvent joué des pièces qui vous touchent de près.
FLORVILLE, vivement.
Et lesquelles >
MADAME MELCOURT.
Michel et Christine, l'Ours et le Pacha.
FLORVILLE, à part.
Il paraît que je m'appelle Scribe. (Haut.) Mais, madame, je ne suis pour. rien dans ces pièces.
MADAME MELCOURT, riant.
Allons ! votre incognito est trahi ; prenez-en votre parti de bonne grâce.
FLORVILLE
Mais je ne. sais si je dois...
GERMONT, entrant.
Le déjeuner est servi : à table !
FLORVILLE, à part.
Bah ! ce mot me décide : je suis Scribe.
AIR : Le premier pas.
Pour déjeuner Il n'est rien qu'on ne fasse ; Scribe saura comprendre et pardonner :
Je lui prêtai si souvent de ma grâce Que je puis bien prendre aujourd'hui sa place Pour déjeuner {bis.) (Offrant son bras à Emmeline.) Mademoiselle!
GERMONT
Je VOUS ai mis entre madame et ma fille. Vous ne serez pas malheureux.
(Ils remontent la scène en causant. Entrent par la droite Victor et un domestique.)