‹ Le mot et la choseChapitre 5 sur 56 · AMANT — MAITRESSE. I · texte numérisé non relu

AMANT — MAITRESSE. I

nirons bien toujours par arriver au terme de la route, et alors... alors... vous serez toujours la maîtresse, »

Mon Dieu ! oui, le mot ne changeait point. Ces noms charmants dont on s'était servi tout le long du voyage, on les gardait encore après qu'il était fini. Pourquoi en chercher d'autres ? ceux-là rappelaient le temps le plus heureux de l'amour, le temps où l'on espérait. Ils étaient comme un voile derrière lequel on cachait son bonheur aux yeux indiscrets et jaloux. Oui, la femme restait toujours la maîtresse, même après qu'elle s'était donnée au maître ; l'homme restait toujours l'amant, même après que la possession pleine avait peut-être amorti les pre« miers feux de l'amour.

Beaux temps des longues et nobles amours, temps vraiment délicieux, vous avez disparu pour jamais. Tout cela est fini, et c'est à peine si nous le comprenons, quand on nous le raconte. Nous sommes des plébéiens, et notre vie est une guerre, une guerre d'homme à homme, terrible, et qu'il nous faut soutenir du premier jour au dernier. Nous avons bien le temps de penser aux femmes ! N'avons-nous pas notre pain à gagner, une place à conquérir ou à défendre, des amis à pousser, des ennemis à vaincre ? Ne dépensons-nous pas tout ce que nous avons de forces et d'âme à des luttes incessantes ? Et lors même que nous sommes arrivés à la fortune, que nous n'avons plus rien à espérer ni à craindre, croit-on que nous puissions revenir à ces habitudes de délicatesse qui étaient le charme de l'ancien régime ? Nous avons

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été longtemps contraints à Téconomie, à la défiance, à la ruse. Nous avons été, dès notre enfance, remplis de pensées d'argent. Nous sommes fils de pères qui les ont eues avant nous ; elles ont, pour ainsi dire, passé dans notre sang. Nous avons tous les jours assisté à des actions grossières ; nous en avons quelquefois peut-être pris nous-mêmes notre part. Nos femmes, si élégantes, si grandes dames que vous les supposiez, sont, à fort peu d'exceptions près, des bourgeoises et des ménagères. Le souci pressant de faire fortune et de vivre les empêche de s'arrêter aux nuances des sentiments.

Tout délai a déjà été supprimé pour le mariage. On se voit, on s'épouse^ et tout est dit : à l'américaine; le nombre de jours où l'on fait sa cour est déterminé ; le temps n'est pas loin où l'on ne fera plus même de cour ; la chose disparaîtra, et l'expression ne survivra guère.

L'amour veut peut-être encore aujourd'hui une préface un peu plus longue. Nous n'en sommes pas encore aux accouplements fortuits des bêtes. Patience ! nous nous acheminons vers cet âge d'or. L'homme n'a plus le temps ni le goût de faire un siège en forme ; il somme la place de se rendre et donne l'assaut. Si la résistance est trop vive, il lève le siège et s'en va. Gagner le terrain pied à pied, espérer, attendre, cela était bon pour des gens qui avaient une vie moins affairée et des sentiments plus délicats. On ne veut plus de l'amour que la jouissance, parce qu'elle ne prend qu'une heure à la volée, et que la brutalité de nos mœurs s'en accommode aisément.

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