‹ Le mot et la choseChapitre 6 sur 56 · AMANT — MAITRESSE. I · texte numérisé non relu

AMANT — MAITRESSE. I

Le vieux sens des mots amant et maîtresse a tout naturellement péri avec les circonstances au milieu desquelles ils étaient nés. Le jour où l'on n'a plus consenti à aimer que la femme qu'on possédait, il est clair que le terme d'amant n'a plus dû marquer que la possession. Quand il a été convenu qu'on ne voulait pour maîtresse que la femme dont on était le maître, il est évident que le mot de maîtresse a éveillé dans l'esprit des idées d'humiliation et de scandale.

Cela est bien fâcheux. Car enfin il y aura toujours, au moins dans les régions charmantes et sacrées de la fantaisie, il y aura toujours des amants et des maîtresses. Et comment voulez-vous que nous les appelions, si vous nous salissez de sentiments ignobles ces mots si tendres, si délicats, si brillants d'une beauté chaste ? Des amoureux ? ah ! le vilain mot I L'amoureuse î cela ne sent-il pas la rampe du théâtre ? Pourquoi pas tout de suite : la jeune première ? Laissez-nous, je vous en prie, ces mots d'amant et de maîtresse .

Vous refusez ? Vous n'oseriez demander à une jeune fille vertueuse des nouvelles de son amant : l'usage s'y oppose. Eh bien, soit ! Je connais la tyrannie de l'usage. Mais faisons un compromis. Proscrivez ces mots de la conversation, si bon vous semble ; permettez-nous, au moins, de nous en servir dans les livres que nous écrivons. Toutes les fois que vous les verrez dans un roman, dépouillez-les, par la réflexion, des idées obscènes qui semblent les entourer dans le monde. Ce seront, comme

l8 LE MOT ET LA CHOSE.

dit Henry Monnier, des mots d'auteur ; mais ils sont si aimables et si commodes ! Pourrez-vous nous en donner d'autres qui les vaillent ? N'êtes-vous pas honteux de ne les entendre qu'au sens où les prennent des étudiants en goguette, quand ils chantent :

Si tu veux être ma maîtresse, Je veux bien être ton amant; Mais souviens-toi, jeune drôlesse, Que tu n'auras jamais d'argent.

{Fragment dhin voyage autour du monde,)

E vent, qui nous avait poussés toute la nuit avec une violence extraordinaire, tomba un peu vers le matin. Le capitaine constata que nous avions dévié, durant la tempête, d'une vingtaine de milles environ, et donna des ordres pour qu'on se mît promptement en mesure de regagner le temps perdu. On entendit tout à coup le matelot qui était en vigie crier : u Terre ! terre ! » Nous courûmes tous sur le pont. Le capitaine examinait avec sa lorgnette une sorte de raie noire qui terminait l'horizon. Il donnait les marques de la plus vive surprise.

Il consulta ses cartes et se convainquit que sur aucune d'elles n'était marquée la terre que nous commencions à découvrir au loin. Il jeta l'ancre à une faible distance du bord, et détacha quelques hommes avec le canot, pour

explorer le pays et en rapporter des nouvelles ; je fis partie de l'expédition.

Nous n'eûmes pas plus tôt abordé, que nous aperçûmes deux indigènes qui se dirigeaient vers le bord de la mer. Ils s'arrêtèrent en nous voyant, et nous marchâmes vers eux, en nous tenant sur la défensive, car le capitaine nous avait recommandé la plus grande prudence.

Ces deux naturels pouvaient bien avoir de cinquante à soixante ans. Leur visage, qui n'avait d'ailleurs rien de remarquable, était singulièrement flétri, ridé, grimaçant. Ils portaient la barbe et les cheveux longs. Ils étaient vêtus à l'européenne ; mais ils avaient des chapeaux si gras, des bottes si éculées, des habits si râpés, et de si lamentables chemises, qu'il était facile de voir qu'ils avaient acheté ces objets lors du passage d'un navire, et n'avaient pu les renouveler. Ils paraissaient néanmoins très fiers, et nous attendaient avec un air de majesté où il semblait qu'il y eût quelque mépris.

Je sais quelques mots de toutes les langues qui se parlent sur la surface de la terre. Ce fut donc moi qu'on chargea d'engager la conversation avec eux. Je les saluai tour à tour en chinois, en japonais, en javanais, en malais, en anglais, en espagnol, sans qu'ils parussent me comprendre. J'épuisai sans succès toutes les façons de dire bonjour, que donnent tous les vocabulaires du monde, sans en excepter celui de l'Académie française : ce fut peine perdue. Un incident sur lequel nous ne comptions guère nous tira d'embarras.

Nous avions avec nous, dans notre petite troupe, un Parisien facétieux, dont l'esprit consistait à répéter certaines phrases de mélodrame ou de vaudeville, avec le ton et le geste de l'acteur qui les avait mises à la mode.

— Attendez, nous dit-il, que je les interroge, moi aussi. Et, se posant comme Frédérick Lemaître :

— Arrière, messeign^urs I ajouta-t-il d'une voix emphatique.

Ces simples mots produisirent un effet prodigieux sur les deux naturels. Nous les vîmes secouer la tête d'un air d'intelligence, et manifester la joie la plus vive. Je compris tout de suite, par ces deux termes, qui semblaient être de leur vocabulaire, quelle langue ils devaient entendre et parler. Je l'avais, par bonheur, étudiée quelque peu dans mon enfance, et je pus, dès lors, causer assez facilement avec eux.

Je leur demandai comment ils appelaient le pays où nous avaient poussés les hasards du vent. Ils nous dirent que c'était la Bohème, et nous assurèrent, avec une certaine fierté, qu'il n'y en avait point où l'on pût vivre plus heureux et plus libre. Us nous proposèrent de nous le faire visiter, et nous acceptâmes avec plaisir.

Chemin faisant, je demandai à l'un d'eux quelle était sa profession dans le pays qu'il habitait.

— C'est d'avoir du génie, me répondit-il simplement. Je fus un peu surpris, je l'avoue.

— Et votre camarade, est-ce aussi son métier d'avoir du génie ? dis-je en souriant.

— Sans aucun doute, répliqua-t-il avec conviction.

— Ah çà ! mais, m'écriai-je, c'est donc ici le métier de tout le monde ?

— De tout le monde, en effet.

Je le regardai pour voir s'il plaisantait. Il semblait fort sérieux ; on eût juré qu'il disait la chose la plus naturelle du monde. J'avais déjà vu, dans mes voyages, des hommes bien extraordinaires et des coutumes fort bizarres ; mais je n'avais jamais ouï parler de rien de semblable.

Nous arrivâmes en face d'une espèce de grand caravansérail, qui n'avait au dehors aucun caractère d'architecture.

— C'est là que nous passons toutes nos journées, nous dirent-ils, et une grande partie de nos nuits.

Nous entrâmes, et nous fûmes saisis à la gorge d'une si violente odeur d'alcool et de tabac, que nous en tombâmes presque suffoqués. Nous nous remîmes peu à peu, et nous admirâmes comment des hommes pouvaient avoir du génie dans une atmosphère pareille. La fumée était fort épaisse, et nous ne pûmes rien distinguer d'abord ; mais nos yeux finirent par s'habituer à ces ténèbres, et nous regardâmes avec curiosité la salle où nous étions.

Elle était fort grande, et toute coupée de petites tables, où pouvaient s'asseoir à la fois cinq ou six individus. Au fond, près de la porte, trônait, sur une espèce d'estrade, une femme d'un certain âge, qui paraissait être la reine du lieu. Toutes les tables étaient pleines d'hommes qui

buvaient en fumant ; ils criaient presque tous à la fois, ce qui ne laissait pas que de faire un beau tapage. Je remarquai avec étonnement qu'il n'y en avait pas un parmi eux qui n'eût passé la cinquantaine. Je me penchai vers un de nos guides :

— Est-ce que les jeunes gens de votre tribu sont partis pour quelque expédition lointaine ? Je ne vois ici que des vieillards.

Notre hôte me regarda d'un air d'indignation profonde :

— Que parlez-vous de vieillards ? dit-il avec un amer ricanement. Nous sommes tous jeunes : le génie n'a pas d'âge.

Je compris que j'avais dit une sottise. Il faut parler avec une grande circonspection chez des étrangers ; on risque à chaque mot de blesser leurs préjugés ou de choquer leurs usages.

Notre entrée avait à peine été remarquée. Nous fûmes pourtant aperçus de trois ou quatre de ces jeunes gens respectables. Ils vinrent serrer la main de nos guides, et demandèrent, avec une nuance de mépris, si nous étions des Philistins. Notre hôte s'empressa de répondre que nous étions des voyageurs qui couraient le monde pour s'instruire. Sur cette assurance, les nouveaux venus adoucirent l'expression de leurs visages, qui nous avait paru très farouche ; ils penchèrent leurs barbes vers nous, et, après nous avoir tendu la main, ils nous offrirent de boire avec eux.

Leurs liqueurs favorites sont la bière et Tabsinthe. Quelques-uns mélangent ces deux boissons, et en font une abominable mixture, que nous fûmes contraints de goûter et que nous eûmes la politesse de déclarer délicieuse. Ils ont rhabitude d'en avaler de grands verres. Ils ne m'en parurent pas très incommodés ce soir-là. Mais j'ai su depuis que cette liqueur était une espèce de poison qui les plongeait dans une ivresse hébétée ou furieuse, et qui avait fait tomber déjà plusieurs d'entre eux dans un abrutissement complet.

— Qu'est-ce que c'est que ces Philistins, dont vous parliez tout à l'heure ? dis-je en posant mon verre sur la table.

Ils haussèrent tous ensemble les épaules avec un air de pitié.

— Je suis fâché, dit l'un d'eux, que ce mot m'ait sali la bouche. Les Philistins sont les derniers des hommes, des crétins, des goitreux, et, pour tout dire d'un seul mot, des bourgeois. C'est une-tribu ennemie, qui a l'honneur de nous fournir d'habits, de souliers et de pain, et que nous méprisons parfaitement. Ces gens-là n'ont pas de génie, et sont incapables de comprendre ceux qui en ont. Il faudra que je vous lise un poème que j'ai l'intention de faire sur leur sottise et leur imbécillité. Vous verrez comme nous nous vengeons.

— Vous vous vengez I m'écriai-je : et de quoi ? Je n'y comprends plus rien. J'aurais cru, au contraire, que vous aviez les plus grandes obligations du monde à des per-

sonnes qui vous nourrissent, qui vous habillent et vous chaussent. Il y a là quelque chose qui me semble bien bizarre.

Ils me regardèrent comme s'ils avaient compassion de mon ignorance ; peut-être même m'auraient-ils donné l'explication que je demandais, mais nous fûmes distraits par l'arrivée d'une femme qui portait de vingt-cinq à quarante-cinq ans. Son visage était si fatigué, qu'on ne pouvait guère lui assigner d'âgô. Elle avait les manières hardies et presque impudentes. A mesure qu'elle passait devant un groupe, on l'appelait, elle répondait en riant, et buvait à chaque table dans la chope du premier qui la lui présentait. Elle avait une de ces voix éraillées et rogommeuses, sur lesquelles on dirait qu'il a passé des torrents de petits verres. Elle traînait une toilette aussi extravagante et aussi fanée qu'elle paraissait l'être ellemême.

Elle s'arrêta près de nous, et vint sans façon s'asseoir sur les genoux de notre hôte.

— Voilà nos anges, monsieur, me dit-il, voilà les consolatrices de nos chagrins, voilà les oiseaux qui chantent éternellement la chanson de nos amours printanières.

— Des bêtises ! s'écria l'oiseau en avalant une chope dont la mousse couronnait les bords.

— Vous le voyez, monsieur, dit l'indigène d'un ton fort ému, elles sont toutes comme cela: sans elles nous ne supporterions pas longtemps la vie qui nous est faite. Quand le vautour de l'idée nous a rongés tout un jour,

nous appuyons notre tète sur leur épaule, et elles emportent nos douleurs.

La jeune femme se leva sur ces mots, et, se penchant sur le dos de ma chaise, elle me fit des agaceries où il était impossible de se méprendre.

— O ma bien-aimée ! s^écria notre hôte d'un air extraordinairement mélancolique, ne m^enfoncez pas vos petits ongles roses dans la poitrine, vous me déchirez le cœur !

L'ange des consolations fourra ses doigts dans la poche de mon gilet et en tira quelques pièces d'or qu'elle fit jouer à la lumière ; elle paraissait prendre plaisir à les contempler. Les yeux des indigènes se rapetissèrent à cette vue et devinrent fort tendres. L'un d'eux prit trois ou quatre souverains avec une certaine négligence de grand seigneur, les mit dans sa poche et me dit en souriant :

— Rassurez-vous, monsieur, je ne vous les rendrai jamais.

Je ne me fâchai point ; car j'ai pour maxime, en voyage, qu'il faut se conformer aux mœurs des gens chez qui Ton se trouve. Au même instant, nous vîmes accourir un individu qui nous parut très effaré. Il nous conta qu'un des leurs venait d'être saisi par les Philistins et traîné en prison. Mon voleur tira les pièces d'or de sa poche, et les lui donna simplement.

— Voilà de quoi le racheter, dit-il, et buvons à l'anéantissement des Philistins.

Je craignais de m'enivrer ; nous sortîmes. Je leur de-

mandai de quoi ravitailler notre vaisseau qui avait épuisé ses provisions.

— Pour qui nous prenez-vous ? répondirent-ils avec hauteur. Nous ne produisons rien.

— Eh quoi ! rien ?

— Rien absolument. Adressez-vous aux Philistins. En Bohème, il ne pousse que les fleurs de la poésie.

— Précisément, repris-je, nous savons par cœur la petite bibliothèque de notre capitaine. Nous serions bien aises d'emporter quelques-uns de vos ouvrages.

— Nos ouvrages I mais la loi de Bohème nous interdit d'en faire. Nous n'aurions plus le temps de penser, si nous nous mêlions d'écrire. Penser et rêver, c'est le fond de notre existence.

— De quoi vivez-vous donc ? m'écriai-je.

— De privations, répliquèrent-ils avec dignité : l'homme de la Bohème meurt de faim, s'il le faut ; mais il ne travaille pas. Il va pourrir dans la prison des Philistins, s'il s'est laissé prendre, mais il ne travaille pas. Il n'y a de déshonorant pour lui que de travailler. Le jour où il ferait si peu que rien, nous le mettrions à la porte, et il serait forcé de passer dans le camp des Philistins ; il serait payé par eux, estimé par eux ; il vivrait au milieu d'eux, riche, puissant, considéré : ce serait un homme perdu.

— Mais, enfin, quelle si grande nécessité de ne rien faire ?

Ilsnousserrèrent la main avec un air de commisération :

— Allez chez les Philistins, nous dirent-ils, allez : vous êtes dignes de les comprendre.

Le fait est que nous y allâmes ; nous trouvâmes chez eux tout ce dont nous avions besoin, el même d^excellents livres que nous avons lus avec le plus grand plaisir. Nous fîmes Là connaissance avec un homme fort aimable qui nous accompagna jusqu'à notre vaisseau, et dont j'ai encore le portrait dans mon album. Je lui parlai de la tribu à qui nous avions eu affaire : il sourit et haussa les épaules.

— Pourquoi ils ne font rien ? me dit-il. Eh ! cela est bien simple. C'est qu'ils ne peuvent rien faire. Il n'y a de paresseux que les impuissants.

Cela ne nous sembla point mal pensé pour un sauvage, qui, de plus, était Philistin. Nous continuâmes notre voyage. Je suis fâché de ne pas avoir ramené un naturel de ce pays étrange. L'Académie des sciences l'eût examiné et eût peut-être découvert que leurs idées bizarres tenaient à une conformation particulière de leur cerveau. Mais j'espère que quelque voyageur comblera cette lacune, regrettable pour la science. Je dirai, pour ceux qui voudraient retrouver cette terre, qu'elle est située par le 361° 5' longitude et le 607° 8' de latitude.

ous dites d'un homme qu'il est honnête homme, et d'un autre, que c'est un gredin ; tout le monde aussitôt sait ce que vous voulez dire. Ces expressions n'ont qu'un sens.

qui est parfaitement net et défini. Bourgeois est, au contraire, un de ces mots amphibies, qui sont ou un éloge ou une injure, selon la personne qui s'en sert et la manière dont elle les prononce. Parcourez un peu, par curiosité, les locutions où entre ce terme de bourgeois, voyez dans quelles acceptions on le prend, vous vous convaincrez avec surprise qu'il enferme à la fois des idées toutes contraires, et qui, au premier abord, semblent incompatibles.

Vous n'ignorez pas, sans doute, que, si l'on vient à parler à des artistes d'un homme qui a beaucoup d'écus et peu de goût, ils ne manquent pas de le traiter de bourgeois. Bourgeois ! cela s'entend : un sot, un âne : terme de mépris, cruelle injure.

Vous arrêtez un cocher, et vous montez dans sa voiture :

— Où faut-il vous conduire, bourgeois ? dit le cocher. Bourgeois : terme de respect, titre honorifique.

Le gentillâtre de province ferme ses salons à M. le maire, qui n'est qu'un laboureur, il refuse les invitations de M. le préfet, qui n'est point né, et dont les aïeux n^ont jamais pris Jérusalem :

— Des bourgeois ! fi donc !

Bourgeois : terme de mépris, cruelle injure.

L'ouvrier qui porte du plâtre sur sa tête, le paysan qui fauche au grand soleil son blé mûr et le ramasse en gerbes, voient passer sur la route un petit monsieur en redingote ; la redingote est terriblement râpée, et le petit monsieur n'a pas grande apparence. C'est un employé à huit cents francs, qui a sur les bras une femme et quatre enfants, dont trois filles. Tous deux le regardent avec envie :

— Il est bourgeois, celui-là!

Bourgeois : terme de respect, titre honorifique.

— Qu'est-ce qu'un bourgeois ? demandez-vous à un homme en pantalon rouge.

— Un bourgeois, répond-il, c'est un pékin.

— Parfaitement ; et un pékin ?

— C'est un bourgeois.

Un bourgeois ! autant vaut dire un homme qui n'a point l'honneur de porter un uniforme, qui tient à conserver tous ses membres, et ne les hasarderait pas en

face d'une baïonnette pour quatre sous par jour. — Terme de mépris, cruelle injure.

— Oh ! quand serai-Je donc bourgeois! s'écrie un petit marchand sur le pas de sa porte.

Ce mot lui ouvre des perspectives ; il y voit reluire, dans un avenir lointain, une maison de campagne avec des volets verts et le petit clos attenant, la pêche à la ligne, durant le jour, et le boston, le soir, à deux sous la fiche. Il sera considéré dans son endroit, adjoint à la mairie et peut-être maire lui-même. On lui ôtera son chapeau ; il sera bourgeois et gros bourgeois.

Bourgeois : terme de respect, titre honorifique.

Vous entrez au cabinet de lecture, vous tombez sur un numéro du Monde, qui fut autrefois V Univers religieux. Vous y lisez une forte diatribe. On y parle de gens qui n'ont ni foi ni loi ; d'une impiété vaniteuse et bête, sans cœur ni esprit ; n'aimant que l'argent et ne sachant point en faire usage, capables de toutes les petites vilenies et se rengorgeant dans leur sottise ; on les accable d'invectives et, pour dernière injure, on leur jette au nez qu'ils sont des bourgeois, • Bourgeois : terme de mépris, cruelle injure.

Vous rentrez chez vous ; vous y trouvez votre journal : c'est le Journal des Débais ou le Siècle, Vous le déployez avec le respect que tout homme a pour le carré de papier imprimé qui le fournit chaque jour d'opinions toutes faites. Vous y lisez un article de fond sur la bourgeoisie. C'est un dithyrambe à se pâmer d'aise. Le bourgeois est

le fils du tiers état, qui fit notre immortelle révolution de 89 ; il a tous les courages et toutes les grandeurs ; c'est lui qui est l'espoir de la patrie, le fondement des sociétés modernes. Il est hardi sans témérité, croyant sans superstition, respectueux sans faiblesse. Où trouver une qualité qui lui manque ? Vous vous sentez fier d'être un des membres de cette bourgeoisie active, éclairée, laborieuse, etc., etc. Vous mettriez volontiers sur votre chapeau : « C'est moi qui suis bourgeois. »

Bourgeois : terme de respect, titre honorifique.

Voilà donc un mot qui a deux visages, comme l'antique Janus. L'un sourit et l'autre fait la grimace. Quel est le meilleur des deux ? Tous deux sont également bons. Il y a dans la bourgeoisie moderne de quoi louer beaucoup ; il y a bien aussi de quoi se moquer un peu. Il est tout naturel que le terme par où on la désigne soit indiff'éremment, selon les circonstances, ou un éloge ou une raillerie.

Le bourgeois moderne est un parvenu. C'était un fort petit compagnon avant 89 ; primé par les nobles, dîmé par les prêtres, n'ayant d'autre droit que de payer les impôts, et en usant plus qu'il n'aurait voulu. La Révolution survient : le voilà tout d'un coup au pinacle. La gentilhommerie se retire en son coin et boude ; le clergé, qui est plus tenace, le suit obliquement d'un air sournois, et cherche à lui passer la jambe. Une dernière révolution le débarrasse des robes noires. Après 1830, le bourgeois est seul maître, il est roi. Il se carre à la Chambre ,

des pairs, et trône à la Chambre des députés. C'est lui qui gouverne, juge, administre, conduit les soldats à l'exercice, ou se repose majestueusement dans sa gloire.

Il a toutes les qualités et tous les ridicules des parvenus. On peut dire, en général, que le parvenu a tout le mérite qu'il faut pour acquérir une grande fortune, et rien de ce qui est nécessaire pour en jouir grandement. Il est sensé, actif, économe ; il est honnête même, car il n'y a pas de capital qui rapporte plus que la probité, quand on la sait placer avantageusement. Prenez toutes les vertus que supposent l'amour du travail et l'esprit d'ordre, vous êtes sûr de les trouver chez lui. C'est avec ces vertus-là qu'on se fait une position, quand on a eu le malheur, en naissant, de ne pas la trouver toute faite. Le bourgeois y a mis des centaines d'années. Il a pioché dur ; il a économisé sou à sou ce qu'il gagnait ; il a vécu de travail, de privations, de rebuffades, jusqu'au jour où il s'est senti assez riche et assez fort. C'est alors qu'il a démoli la vieille, sale et puante boutique où il avait si longtemps auné du drap ; il s'est bâti à la place une jolie petite maison, une msLison bourgeoise, en bonnes pierres meulières. Il a eu pignon sur rue.

Sa position changeait, son esprit ne changea pas en même temps. Il garda dans sa nouvelle fortune les habitudes par lesquelles il se l'était acquise. Devenu millionnaire et roi, il conserva les petitesses du pauvre diable. Il se fit seigneur, sans passer grand seigneur. Le gentilhomme qui trouvait dans son berceau un nom illustre,

une position considérable et d'immenses richesses, qui croissait dans une atmosphère d'opulence, et s'imprégnait jour à jour des sentiments généreux qu'on y respire, n'avait aucune peine à user largement d'une fortune qui ne lui avait rien coûté. Il était tout naturellement noble de cœur comme de nom. Il ne se targuait point d'être magnifique ; il l'était par la force même de son éducation. Il méprisait l'argent : comment en aurait-il su le prix, n'ayant jamais eu la peine de le gagner ? Il n'avait point été courbé, par les nécessités de la vie, aux calculs étroits, aux mesquineries égoïstes. Jeté par le hasard de la naissance sur un lieu plus élevé, il s'était habitué à regarder un plus large horizon, à respirer un air plus pur.

Le bourgeois s'y était hissé lentement et à force de, bras ; il n'en vit pas plus loin, car il avait la vue courte. Il resta, en 1830, ce qu'il était en 88 : il n'y ajouta que le sentiment de sa nouvelle importance. Cette fortune, si laborieusement, si honnêtement gagnée, lui tourna la tête. Il fit le gros dos, et se rengorgea dans sa cravate. De l'important au sot la distance n'est pas longue. Il la franchit sans s'en douter, et devint quelque peu ridicule.

Il trouva charmant d'imiter les nobles qu'il jalousait, après les avoir mis à la porte. Mais ce n'est pas précisément par les beaux côtés qu'il leur ressembla. Il toussa et cracha comme eux ; il prit leur insolence ou leur fatuité sans leur élégance de manières qui la faisait passer ; il afficha leurs prétentions sans avoir cet amour

du grand et du beau qui les justifiaient chez eux ou qui étaient du moins leur excuse. Il s'affubla de leurs travers comme d'un costume de carnaval qui n'était point à sa taille, et fut sifflé, comme il le méritait, par beaucoup d'honnêtes gens ; on se venge toujours des parvenus en se moquant de leurs ridicules.

Il arriva ainsi que l'opinion qu'on eut des bourgeois changea selon les lieux, les personnes et les circonstances. L'un ne considéra que leurs qualités solides, celles qui avaient contribué à leur lente élévation et à leur triomphe définitif; il ne parla d'eux qu'avec estime. L'autre, qui vivait du travail de ses mains, les regarda comme des gens riches qui pouvaient lui donner de l'ouvrage et de l'argent ; il leur tira respectueusement son chapeau et leur dit : « Mon bourgeois », comme il eût dit, il y a cent cinquante ans : « Monseigneur ». Celui-ci, qui s'occupait de lettres ou d'art, ne vit en eux que leur étroitesse d'esprit, leurs sentiments vulgaires, leur grossier prosaïsme ; il les traita de crétins, de goitreux. Cet autre, dont le père avait été dépouillé par eux de sa fortune et de ses prérogatives, et du gouvernement de la société, les tint simplement pour des voleurs. Ils ne furent, à ses yeux, que d'habiles Roberts Macaires, ou des Bertrands imbéciles.

Le mot suivit la fortune du personnage dont il exprimait l'idée. Il fut, tour à tour, un terme de respect, une moquerie ou une injure. J'entends souvent dire : « On ne peut définir ce terme de bourgeois ; on ne sait où il

commence ni où il sVrète. » Eh ! sans doute ; c'est qu'en effet le bourgeois est une chose multiple, variable, changeante, où chacun peut trouver ce qu'il veut, selon la façon dont il regarde. Tel ouvrier diraia Un bourgeois » de cette voix envieuse et colère dont Robespierre eût pu dire : « Un gentilhomme j un noble ». Tel autre prononcera le même mot du ton de M. Jourdain parlant à Dorante. Il est clair que tous deux n'y attachent pas le même sens ; c'est qu'ils n'ont pas lu les mêmes livres, ni reçu la môme éducation. M. de Talleyrand eût laissé tomber ce terme avec une ironie hautaine, et comme du bout des lèvres ; M. de la Fayette devait en avoir la bouche pleine. Écoutez un cocher qui espère un pourboire et celui qui n'a pas reçu le pourboire qu'il espérait ; vous sentirez, au changement de ton, les acceptions différentes du mot. Faites causer M. Courbet, le farouche inventeur du réalisme, et M. Horace Vernet, le peintre ordinaire du pioupiou français; vous verrez aisément que, pour l'un, les bourgeois sont de simples brutes, et, pour l'autre, des admirateurs convaincus et des acheteurs sérieux.

Il me serait facile de poursuivre cette comparaison, et de montrer, dans le nombre infini de locutions où entre le mot bourgeois, ce double courant d'idées contraires. Il suffit de l'avoir indiqué. Ces sortes d'études ne sont amusantes que si on laisse quelque chose à faire au lecteur. Il faut lui montrer le chemin ; mais c'est à lui ensuite d'achever la route.

CAPRICE — TOQUADE

A l'Institut, vous le savez, je pense, Siège un conseil par les Quarante élu, A qui la règle et Tusage ont voulu Qu'avant d'entrer au langage de France, Tout nouveau terme, incertain de son sort, Vînt présenter l'acte de sa naissance. Plaider sa cause et prendre un passeport.

Or, par-devant l'illustre aréopage.

On vit hier, j'en ai de sûrs garants, Se présenter, sous féminin corsage.

Deux mots d'allure et d'air tout différents, Du pas entre eux disputant l'avantage.

L'un, ou plutôt l'une avait ce bel âge,

Où quinze étés sur quatorze printemps,

Sans l'altérer ont mûri le visage ;

Mais elle était, en dépit des trente ans.

Vive, légère, et de taille plus fine

Que n'est la guêpe ; une bouche mutine.

Dont un souris plisse les coins railleurs ;

Un petit nez qui frémit et qui tremble.

Nez plein d'esprit^ qui se retrousse, et semble

Narguer le ciel, les amants et les pleurs.

Dans ses yeux noirs, en traits de feu pétille

Désir de plaire et d'attirer les cœurs

En s'en moquant ; sa chevelure brille

Comme le jais, sous l'or de la résille.

Sur son beau col, ceint d'un nœud de velours,

Elle s'échappe en boucle, et sur sa joue

Une petite et ravissante moue

Creuse en riant une niche aux Amours.

Sur des paniers sa jupe se déploie,

Jupe de moire ; et pourtant sous la soie

Elle a cet air aisé, libre et galant

De l'autre siècle ; un bout d'épaule blanc

Sort du corsage, et la robe échancrée

S'ouvrant parfois, comme sans y songer,

Laisse à demi voir un coin de contrée'

Où l'œil se glisse et cherche à voyager,

Doux et charmant voyage autour du monde !

Tout dans ses airs de tête si piquants.

Dans sa démarche et ses ajustements.

Sent la marquise une lieue à la ronde ;

Chacun l'admire, et plus d'un tout bas gronde

« Que n'ai-je encor, hélas ! mes vingt-cinq ans

L'autre a l'allure et le ton d'une fille. Œil provoquant, front bas et déprimé, Voix de rogomme, et le teint allumé Du vermillon dont elle se maquille.

Des débardeurs elle a pris à dessein Le pantalon qui bouffe sur sa hanche ; Sa veste rouge, ouverte au bas du sein. Laisse au travers éclater la peau blanche ; D'un air gaillard et crâne un bonnet penche Sur son oreille, et semble dire à tous : « Mes bons amis, je me moque de vous. »

Sur une chaise, en face des Quarante, Elle s'assied, comme un homme, à cheval, Jambe de ci^ jambe de là pendante, Et, le nez haut, la mine indifférente,

CAPRICE — TOQUADE

Elle sifflotte un air de carnaval,

En enfonçant ses deux mains dans sa poche.

La cour regarde étonnée, et croit voir

Par-devant elle en même temps s'asseoir

La Pompadour près de Mimi Bamboche.

Pour exposer sa demande et ses droits,

Du tribunal Tune et l'autre s'approche,

Et les voilà qui parlent à la fois.

Femme toujours eut la langue un peu leste.

Le président les arrête ; et d'un geste

Tel qu'en peut faire un immortel, orné

D'un habit vert : « Quelle ardeur est la vôtre

Dit-il; amant alterna camense.

Veuillez ici plaider l'une après l'autre ;

Comme jadis, par les prés ou les bois,

Et de la flûte accompagnant leur voix.

Se répondaient les bergers de Virgile.

A Yous, marquise, à commencer l'idylle. »

Elle se lève et s'exprime en ces mots, Sur ce doux rythme, ami des doux propos. Cher à Voltaire, et que l'on croit facile :

LE CAPRICE

« Au bon vieux temps où, du latin, Naquit la langue de vos pères.

Je vins au monde un beau matin, Doux fruit d'un baiser clandestin.

Au bruit joyeux d'un verre plein Que l'on choquait à d'autres verres.

J'étais un fier petit lutin.

Et l'astrologue, en son grimoire Des heureux jours de mon destin A haute voix lisant l'histoire, Me prédit qu'aux honnêtes gens Je devais plaire en tous les âges.

Et serais jeune aussi longtemps Çu'on verrait les femmes volages.

Les hommes et les flots changeants.

La chèvre qui fut ma nourrice Me transmit par un même don Son lait, son humeur et son nom, Et je m'appelle le Caprice. »

LA TOQUADE

« Ohé ! là, mes petits agneaux, N'écoutez pas sa balançoire :

Elle vous rase et fait sa poire ; Du flan pour elle et des pruneaux Je vais carrément, en deux mots, Et sans tant vous scier le dos, Vous débagouler mon histoire. Par une nuit de carnaval, Je naquis au Palais-Royal, Derrière un portant de coulisses , J'eus un succès pyramidal Près des gandins de nos actrices , Un succès des plus épatants !

Ils me dirent tous qu'à vingt ans, Je devais pour sûr et sans faute, Comme X et Z, avoir le sac.

Et que les femmes de la haute En me voyant prendraient le trac.

J'eus ma naissance environnée De signes qui firent à tous Prévoir ma rupe destinée.

Sous la fenêtre, deux voyous Se flanquaient une trépignée ; Et l'on vit sur mon noble front.

Du plafond prendre une araignée, Dans l'air voler un hanneton.

Mais, un jour, d'un bon camarade.

Je reçus un coup de marteau.

Dont je fus toquée au cerveau, Et je m'appelle la Toquade. »

Ainsi dit-elle, et bien vous devinez Qu'elle leva, pour clore la harangue,

CAPRICE — TOQUADE

Sa jambe droite à la hauteur du nez.

Les immortels écoutaient, consternés, Sans rien comprendre, et leurs yeux étonnés Se demandaient : « Quelle est donc cette langu Mais, à son tour, la marquise sourit, Et, d'une voix aimable, elle reprit :

LE CAPRICE

« J'eus pour amis ou camarades Vos grands poètes du vieux temps.

Ils ont tous fêté mes vingt ans ; Villon fit pour moi des ballades, Marot tourna des triolets, Et que de fois, ô Rabelais !

En mon honneur tu bus rasades î Quand la Fontaine, allant chez vous, Me rencontrait sur son passage.

Un geste, un clin d'œil en dessous.

Il n'y fallait autre langage.

Et le bonhomme, qui rêvait, Tout nonchalamment me suivait.

Sans songer à vous davantage.

LA TOQUADE

Siraudin, Clairville et Thiboust Ont lancé la nièce à ma tante ; Ce sont trois noms qui disent tout :

Siraudin, Clairville et Thiboust.

Ils ont du chic et j'ai du goût ; J'en ai pour eux, et je m'en vante.

Siraudin, Clairville et Thiboust Ont lancé la nièce à ma tante.

LE CAPRICE

De votre pauvre grand Molière

Je fus la joie et le tourment ;

Ah ! comme il souffrit en m'aimant !

J'en suis un peu triste, et bien fière.

C'est moi qu'il peignit trait pour trait,

Quand de la belle Célimène

Il traça ce vivant portrait Qui vous charme cncor sur la scène.

J'eus même, en ce siècle si beau.

Plus de bonheur qu'on n'imagine, Car à mes pieds je vis Racine, Et je n'y vis jamais Boileau.

LA TOQUADE

Siraudin, Thiboust et Clairville Sont gens un peu plus panachés.

J'ai bien souvent béquillé chez Siraudin, Thiboust et Clairville Ils vous troussent un vaudeville, Et tous les vieux sont remouchés.

Siraudin, Thiboust et Clairville Sont gens un peu plus panachés.

LE CAPRICE

Aux soupers du Temple, à Cythère, Chaulieu me présenta gaîment Ce poète jeune et charmant, Maître en l'art d'écrire et de plaire.

Qui devait être un jour Voltaire, Et fut mon plus fidèle amant ; Ami, pour mieux dire, et vraiment Le mot ne fait rien à l'affaire.

Le la Fontaine d'aujourd'hui, Musset, chargé d'un pâle ennui.

Me vit un jour, me trouva belle.

Et sur mon front qu'il embrassa.

Avec un sourire il laissa Tomber une larme immortelle.

LA TOQUADE

Thiboust, Clairville et Siraudin Ont pleuré du champ' dans ma coupe.

Qu'il fait beau voir, le verre en main, Thiboust, Clairville et Siraudin î

CAPRICE — TOQUADE

Musset près d'eux ne fut qu'un daim ; C'est un peu ça qui te la coupe.

Thiboust, Clairville et Siraudin Ont pleuré du champ' dans ma coupe.

LE CAPRICE

Durant trois siècles, à ma cour,

J'ai vu se presser tour à tour

Les plus grands, comme les plus belles

Pour un seul regard de mes yeux,

Qu'il nommait ses rois et ses dieux,

Condé se fit chef de rebelles.

Ames pieds j'ai vu .ce Louis,

Dont un geste ébranlait l'histoire ;

Et je garde encor la mémoire

De ses amours évanouis.

En ces temps de sanglantes fêtes

Où tombaient les plus nobles tètes

Sur l'échafaud républicain,

Superbe, et laissant, à l'antique,

Sur mon flanc s'ouvrir la tunique,

Aux proscrits je tendais la main ;

Je les sauvais sans en rien dire ;

Et que de fois un malheureux

Vit briller tout bas dans mes yeux

Sa grâce au travers d'un sourire !

LA TOQUADE

Tout ça n'est pas très-rigolo ; Elle en dit tant qu'elle m'embête. A Chaillot, la gueuse ! à Chaillot !

Tout ça n'est pas très-rigolo.

Flanquez-lui vite son galop ; Qu'elle fasse un peu moins sa tête.

Tout ça n'est pas très rigolo ; Elle en dit tant qu'elle m'embête.

LE CAPRICE

Je me fis peindre par Latour, Des Grâces le peintre ordinaire, Entre mes bras tenant l'Amour, Et vous auriez cru voir sa mère.

Je posai souvent chez Watteau ; C'est moi qu'il fit dans maint tableau, Déesse, naïade ou bergère, Folâtrant en quelque clairière, Sur les bords d'un joli ruisseau, Dont par instants on voyait l'eau Etinceler dans la lumière.

LA TOQUADE

Comme le grand, le seul Nadar Est un bien autre photographe !

Aucun de ces rapins n'a d'art Comme le grand, le seul Nadar.

A tous les coins du boulevard On voit flamboyer son parafe.

Comme le grand, le seul Nadar Est un bien autre photographe !

LE CAPRICE

Je règne sur les éléments.

Comme je règne sur les âmes.

Je vois à mes commandements

Les cieux, les ondes et les vents

Soumis comme les cœurs des femmes.

Sur le dos paisible des mers

Je souffle à mon gré la tempête ;

D'un coup d'œil j'excite ou j'arrête

Le nuage chargé d éclairs.

Qui traverse, en grondant, les airs,

Et des flots hérisse la crête.

D'une chiquenaude j'abats,

CAPRICE — TOQUADE

Comme un simple château de cartes, Des plus vieux rois les vieux Etats, Et du monde^ après cent combats, Je refais à mon gré les cartes.

LA TOQUADE

Je règne et chacun suit mes lois, Des Variétés au café Riche ; Au Figaro comme au Gaulois, Je règne et chacun suit mes lois.

J'aime assez l'absinthe, j'en bois, Et pour le reste je m'en fiche ; Je règne et chacun suit mes lois Des Variétés au café Riche.

LE CAPRICE

J'ai dit mes droits : de ma harangue Sans trembler j'attends le succès ; Eh quoi ! pour un méchant procès On me chasserait de la langue, Moi qui porte un cœur si français !

Mais je compte sur vos suffrages ; J'ai de l'ambition : je veux Durer autant que vos ouvrages, Et passer à travers les âges , Immortelle et jeune comme eux.

LA TOQUADE

Un peu plus tôt, un peu plus tard.

Il faut toujours casser sa pipe ;

Il faut dévisser son billard

Un peu plus tôt, un peu plus tard.

Eteins ton gaz, ma vieille ; car.

Bien qu'on ait, la faucheuse en grippe,

Un peu plus tôt, un peu plus tard,

Il faut toujours casser sa pipe.»

Le président se leva sur ces mots.

Et par la cour les débats furent clos. Pas n'est besoin, je pense, de vous dire Quel fut l'arrêt ; vous l'avez deviné.

Croire ne puis vraiment qu'un abonné Manque d'esprit, quand il veut bien me lire.

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