‹ Le mot et la choseChapitre 7 sur 56 · CARRÉ — CARRÉMENT · texte numérisé non relu

CARRÉ — CARRÉMENT

Lettre à madame Sand.

Madame,

E viens de lire, comme tout le monde, le dernier de ces mille et un récits que vous vous plaisez à conter au public, et qu'il ne se lasse point d'entendre, l'histoire du beau Narcisse de la Faille-sur-Gouvres.

Ce livre aimable a enchanté l'une de mes nuits, comme eût fait un beau rêve. Il n'appartient qu'à vous de nous emporter ainsi dans ce pays impossible et charmant^ où les grandes dames aiment jusqu'à en mourir de pauvres cabotins de province ; où les aubergistes sont des hommes de génie, pleins de franchise, de vertu et de délicatesse ; où le diamant fleurit sur des arbres d'or. Si les romans ne devaient être qu'une maussade peinture de la réalité vulgaire et plate, il ne vaudrait guère la peine d'en faire, et nous n'aurions pas tant de plaisir à lire les vôtres. Vous

ravissez quelques-unes de nos heures aux ennuis prosaïques de la vie ; vous les parfumez de songes délicieux; vous nous prêtez les ailes de votre imagination pour nous soulever de terre, et nous perdons de vue les vils intérêts qui nous y tiennent habituellement courbés; nous vivons pour un instant, loin de nous, dans ce monde que vous avez créé d'un coup de baguette, et qui, par malheur, n'existe que dans vos livres.

Puissiez-vous en écrire longtemps encore ! S'il vous prenait un jour fantaisie de vous reposer, nous irions tous ensemble sous vos fenêtres, et nous vous crierions, comme à la sultane des Mille et une Nuits : « Conteznous donc, je vous prie, contez-nous encore un de ces contes que vous contez si bien. »

Mais, pardon, madame ; je me laisse entraîner au plaisir de causer avec vous de vos ouvrages et de votre gloire, et j'oublie précisément ce que j'avais à vous dire. Hélas ! c'est bien peu de chose, moins que rien, une question de mots ; et j'oserais à peine en parler, si je m'adressais à tout autre qu'à vous. Je craindrais de passer pour un pédant de collège. Mais les artistes vraiment grands savent qu'il n'est rien de petit dans l'exercice de leur art, et que le moindre détail y a son importance.

J'ai rencontré par deux fois dans votre dernière œuvre les mots carré et carrément, en un sens où j'avoue qu'ils sont fort à la mode, mais où il ne me paraît pas que les bons écrivains s'en soient encore servis. Cela m'inspire quelques inquiétudes.

Page 1