CARRÉ — CARRÉMENT
On disait autrefois d'une table qu'elle était carrée, quand elle avait ses quatre côtés égaux. Rien n'était plus facile à comprendre, et tout le monde était d'accord sur le sens du terme. On l'emploie aujourd'hui quand on parle d'une œuvre d'art, d'un succès de théâtre, d'un système de philosophie, et de mille autres choses qui n'ont jamais eu rien de carré que le nom, et je crains fort que l'on ne s'entende plus. L^adjectif a traîné à sa suite son adverbe carrément. Voilà qu'on dit à présent d'un homme « qu'il exprime carrément son opinion», d'un acteur (( qu'il entre carrément dans la peau du bonhomme », d'un ministre «.qu'il a pris carrément son parti », et je ne serais pas étonné, madame, qu'il se trouvât quelque sot pour prétendre que vous écrivez carrément.
Il y a ainsi tous les dix ans en France de ces mots aventuriers qui s'échappent, on ne sait comment, de l'argot des coulisses ou des bagnes, et qui font leur chemin dans la langue des honnêtes gens. Ils plaisent par un certain air de nouveauté ; ils sont commodes à celui qui s'en sert, parce qu'ils n'ont pas un sens très précis, et qu'ils permettent de parler sans avoir rien à dire.
Vous demandez à quelqu'un ce qu'il pense d'un livre nouveau :
— Oh ! répond-il, c'est ce qu'on appelle un ouvrage carré.
Mais qu'entend-il par un ouvrage carré ? est-ce un ouvrage où il y a du sens, de l'esprit, du talent, du génie ?
Il n'en sait rien, il ne l'a pas lu. C'est un ouvrage carré : il ne sort pas de là, ne lui en demandez pas davantage ; le mot répond à tout, parce qu'il ne signifie proprement rien. Ces termes de hasard ont en général une fortune aussi courte qu'elle a été rapide. Ce sont des parvenus qui, n'ayant pu se faire admettre dans la bonne compagnie, rentrent bientôt dans le néant d'où les avait tirés un coup de bourse. Je croyais qu'il en serait ainsi des mots carrés et carrément : Je n'imaginais pas qu'ils fussent gens à être jamais reçus, et je ne songeais point à leur demander leur extrait de naissance et leurs parchemins. Mais aujourd'hui, madame, c'est une autre affaire ; il vous a plu de leur accorder droit de cité : c'était votre privilège de grand écrivain ; nous ne réclamons pas ; nous vous prions seulement de dire si vous avez vu leurs titres et si vous pouvez nous les montrer.
Je n'ai point de parti pris contre ces mots ; ils ne m'ont rien fait, je ne leur en veux pas, et leur visage n'a rien qui me soit désagréable. J'ajouterai même volontiers qu'ils me paraissent être dans le génie de la langue. On dit d'un homme qu'il est rond en affaires, d'un caractère qu^il est anguleux ; pourquoi ne dirait-on pas d^'un esprit qu'il est carré"! Ces expressions métaphoriques ont entre elles quelque analogie ; mais encore faut-il, avant d'admettre un terme, savoir d'abord ce qu'il signifie au juste, quelle en est la valeur précise, et ensuite examiner s'il est vraiment utile, s'il ne fait pas double emploi avec des mots consacrés par l'usage.