‹ Le mot et la choseChapitre 9 sur 56 · CARRÉ. — CARRÉMENT. 5 I · texte numérisé non relu

CARRÉ. — CARRÉMENT. 5 I

J'ouvre Narcisse, et j'y trouve cette phrase : « J'affectai de répondre en futur propriétaire, carré, à idées fixes. »

Ici le sens du mot est fort clair, vous avez pris la peine de le définir vous-même. Un propriétaire carré, c'est un homme solidement établi dans l'idée qu'il est maître de sa propriété, aussi ferme dans son opinion que peut l'être un carré reposant sur sa base. En vérité, je ne demande pas mieux ; et je conviens même que, si en cet endroit l'expression ne me paraît pas d'un effet très heureux, c'est peut-être chez moi manque d'habitude ou scrupule d'un purisme timoré.

Mais, quelques pages plus loin, vous ajoutez: « il soutint carrément que... ». J'ai cru comprendre, d'après l'ensemble du passage, que dans cette phrase vous entendez pdiV carrément « sans rien déguiser de sa pensée » ; et, comme eût dit votre voisin Paul- Louis Courier, « sans ambages ni circonlocutions ». Voilà donc un autre sens du même terme. Est-ce le dernier qui est le bon ? Soit, je le veux bien ; mais je vous prie d'observer que nous avons déjà dans la langue^ pour exprimer cette idée, un grand nombre de tours qui sont excellemment français, et dont chacun la présente sous un aspect particulier. On soutient son avis d'un style net, décisif , tranchant. Le terme de net n'emporte avec soi que l'idée de précision, mêlée d'un très vif désir de ne laisser dans l'esprit de ceux à qui l'on parle ni obscurité ni doute. Il y a, de plus, dans le mot décisif, comme un air d'autorité et un ton commandant.

Pour tranchant, il sent ou l'extrême jeunesse ou la mauvaise compagnie. Ce sont là des nuances bien délicates, et pourtant faciles à saisir. Le mot carré en a-t-il une qui lui soit propre, et quelle est-elle ?où le placerons-nous ? et s'il ne fait qu'exprimer d'une façon générale et grossière un sentiment dont une foule d'autres mots peuvent rendre les nuances les plus fines et les plus fuyantes, à quoi bon fêter ce nouveau venu, ce mal-appris qui ne sert à rien et se donne des airs ? pourquoi en surcharger un dictionnaire qui n'est déjà que trop encombré ? ne vaut-il pas mieux le laisser aux petits journaux qui n'ont que cela pour vivre ?

Voilà mes doutes, madame, c'est à vous de. les lever. Je ne m'adresse point à l'Académie : au train dont elle y va, elle n'arrivera guère à la lettre C que dans quatre ou cinq cents ans. Je sais bien que pour vous, madame, et pour vos ouvrages, cinq siècles de plus ou de moins ne sont pas une affaire. Mais je n'ai pas le temps d'attendre et la patience me manquerait. C'est à ceux qui parlent le mieux notre langue qu'il appartient de la fixer ; c'est aux grands écrivains, chez qui l'on vient apprendre le français, de nous dire ce qui est vraiment français; c'est à eux d'expliquer les lois, puisqu'ils les ont faites.

J'ai l'honneur d'être, madame, de votre admirable et charmant génie, le plus passionné, et, si vous y tenez absolument, le plus carré, et, si l'usage même un jour le permet, le plus cubique admirateur.

'abbé Dangeau, grammairien de profession, et académicien par surcroît, se trouvait un jour dans une compagnie où Ton s'entretenait des revers essuyés coup sur coup par nos armées : c'était dans les derniers temps du règne de Louis XIV.

• — Voilà qui est fâcheux, dit-il d'un air de satisfaction ; mais tout cela n'empêche pas que je n'aie sur mon bureau deux mille verbes français bien conjugués.

Je connais un vieux professeur en retraite qui ne doit rien à ce terrible puriste. Il est aussi intraitable sur les questions de grammaire que peut l'être, sur les prescriptions de l'étiquette, le plus entêté maître de cérémonies dans une petite cour allemande. Il ne connaît d'autre malheur, au monde, que de manquer à la langue, et la moindre faute en ce genre lui est plus sensible qu'un gros péché à une dévote. Il suffit d'un tour un peu douteux pour le mettre mal à son aise ; une locution vicieuse.

un terme impropre, un mot barbare lui donnent sur les nerfs et le jettent hors de lui ; un solécisme d'un fort calibre et tiré à bout portant serait fait pour le tuer roide. Par mesure de précaution, il ne lit plus de journaux que le Journal des Débats, et encore son médecin, qui craint les coups de sang, lui a-t-il recommandé d'en user sobrement : il ne lui permet tout au plus que les articles signés de Sac/, Prévost-Paradol et Weiss.

Ce bonhomme voit peu de monde, et n'a guère de conversation qu'avec les écrivains des deux derniers siècles, qu'il relit sans cesse. Quand, par hasard, je l'ai rencontré le matin et que j'ai passé dans son ombre, je suis sûr de ne plus faire un solécisme de la journée.

On se rappelle encore dans l'Université comment il fut contraint de donner sa démission. Il venait d'être nommé à un poste assez important, et la lettre qui l'en prévenait se terminait par cette phrase : « Vous voudrez bien nous accuser réception de la présente. » Il prit sur-le-champ la plume et répondit :

« Monsieur le ministre.

» C'est bien le moins, quand on a l'honneur de diriger l'instruction publique, qu'on sache le français. Vous gouvernez les gens qui l'enseignent : il est convenable que vous le parliez vous-même. Apprenez donc, monsieur le ministre, que le mot accuser, qui vient de ad causam, veut proprement dire mettre en cause, appeler en justice, d'où, par une analogie fort naturelle, blâmer,

reprendre ; mais tenez pour certain qu'on ne doit pas plus accuser réception d'une lettre qu'on ne peut accuser le contour d'un dessin. Ces expressions, quoique s'autorisant de l'Académie, ne sont point dans le génie de la langue, comme Ta fort bien remarqué le filleul du grand Voltaire, l'illustre Jérôme Carré.

» J'ai l'honneur d'être, monsieur le ministre, etc. »

Cette épître un peu verte fut écrite en un temps où les ministres avaient le faible de ne pas aimer qu'on leur donnât des leçons, même de langue française. On pria obligeamment ce farouche petit-fils de Vaugelas de s'en aller étudier, dans les loisirs de la retraite, les règles de la bienséance, qu'il semblait connaître moins à fond que celles de la grammaire. Il n'en fut point ému, et se contenta de répéter en souriant la phrase célèbre : « Je m'en vais ou je m'en vas ; car Pun et l'autre se dit ou se disent. » Ce qui prouve ou que les grammairiens sont très philosophes, ou qu'il n'est pas besoin de tant de philosophie pour quitter une place de professeur.

Il y a quelques jours, l'excellent homme allait rendre visite à l'un de ses anciens élèves qui s'est donné à la peinture, et qui n'en est pas plus mauvais peintre, pour avoir appris, dans son temps, au collège, Homère, Virgile et Corneille. Il se promenait par l'atelier, regardant au hasard les meubles, les costumes, les armes, et ce pêle-mêle d'oeuvres terminées ou en train, qui traînent de toutes parts dans une chambre d'artiste. Il s'arrêta devant une ébauche et parut la considérer de très près.

— Oh ! lui dit le peintre, ne faites pas attention à cela, c'est fait de chic !

Le grammairien releva la tête comme un bon cheval de bataille au premier coup de trompette.

— Fait de chic! répéta-t-il ; qu'est-ce que ce mot veut dire ?

L'artiste se gratta le front en homme qui s'est mis dans une mauvaise passe et ne sait par où en sortir.

— Tenez ! dit-il, en faisant reculer son homme de deux pas : regardez moi ce tableau, prenez le d'ensemble, et sans vous arrêter au détail. N'est-il pas vrai qu'il y a un je ne sais quoi qui saisit les yeux tout d'abord ? Cette femme est là, très coquettement posée dans son fauteuil : les plis de sa robe sont froissés avec beaucoup d'élégance et font illusion ; ces grosses pivoines rouges, qui s'étalent dans un vase, à côté, ont un grand air de pivoines, et l'on a plaisir à les voir si fraîches épanouies, si éclatantes de couleur. Cette guirlande d'or, qui circule autour du vase, en relève la beauté ; elle occupe le regard et l'amuse. Il y a dans tout cela une certaine grâce qui surnage et qui prévient : on s'y laisse prendre au premier moment et l'on tressaille. Approchez, maintenant ; plus près encore ; entrez dans le détail. La pose de cette femme n'est point naturelle, ou, du moins, le mouvement des diverses parties du corps n'est pas commandé par l'allure générale de la personne. Ces plis ne sont pas vrais ; ils ont été arrangés par caprice et pour l'effet. Examinez avec soin ces fleurs qui vous ont séduit ; ce ne

sont que des plaques de couleur habilement jetées sur la toile. Reconnaissez-vous là des feuilles de rose, de dahlia ou de pivoine ?sont-ce même des feuilles ? On sent trop que tout cela a été fait loin du modèle ; rien n'y est pris sur nature ni fortement étudié. Eh bien, ces sortes de peintures, qui sont faites comme les horizons de Fénelon, à souhait pour le plaisir des yeux, mais où l'esprit ni l'art sérieux n'ont point leur compte, nous les appelons, en style d'atelier, des peintures de chic.

— Fort bien ! reprit le professeur ; de façon que ce mot est une critique et non un éloge.

— Pardonnez-moi ! il est l'un et l'autre, c'est selon où on le place et comme on veut l'entendre. Si vous disiez à un peintre qui a des prétentions au grand art et qui vient d'exposer au Salon une toile importante sur laquelle il fonde sa réputation : « Monsieur, voilà qui est peint de chic ! » soyez sûr qu'il vous saurait un gré médiocre de votre admiration, et que la critique la mieux cinglée ne lui serait pas plus douloureuse ; mais si vous rencontrez dans l'album d'une femme du monde un croquis lestement enlevé, et que vous veniez à dire : « Cela ne manque pas de chic », vous ferez là un compliment qui sera bienvenu de l'artiste, car ce sera lui reconnaître une grande habileté de main, une exécution vive, sûre et pleine d'agréments. Ces qualités, pour être secondaires, n'en ont pas moins leur prix, et des esquisses d'album n'en exigent pas d'autres.

— Je commence à me rendre compte de l'expression ;

mais tirons-la, s'il vous plaît, de la peinture où je n'entends goutte, pour la transporter dans un ordre de faits qui me soient plus familiers. Un écrivain chiffonne assez galamment un semblant d'idée, et il a une certaine adresse à faire chatoyer sur le satin de sa phrase ou d'étincelantes paillettes, ou des reflets gorge de pigeon, dont le papillottage n'est pas toujours désagréable : peut-on dire qu'il écrit de chic ?

— Mon Dieu, oui ; je vous avertis seulement que, par ce mot, vous ne contenterez ni lui, ni les hommes de goût qui l'ont lu ; il se plaindra de la critique, ils se plaindront de l'éloge.

— Ne dira-t-on pas de même d'une pièce de théâtre qu'elle a du chic, si l'on n'y trouve point une forte étude de passions, de caractères ou de style, mais qu'elle plaise par le mouvement de la mise en scène, par un certain art de fouetter le dialogue et de le mener grand train, par un habile et heureux emploi des procédés dramatiques les plus à la mode ? Ne faudra-t-il pas convenir qu'une femme a du chic dans sa toilette si, avec rien, un bout de ruban, un nœud, une gaze, elle sait tout de suite se donner une apparence, tirer l'oeil et le charmer ?

— Parfaitement ; mais, dans ce dernier cas, le mot de chic sera toujours un éloge : le grand art n'a rien à voir avec la toilette de ces dames.

— Et chic n'a pas d'autre sens }

— Pardon î Si vous montrez un tableau à quelque amateur en lui disant qu'il est d'un tel, il vous répon-

dra : « Ce n'est pourtant pas son chic ». Nous entendons par là cet ensemble de qualités ou de défauts propres à un artiste, qui sont, en quelque sorte sa marque, et où on le reconnaît. Nous avons adopté ce mot-là faute d'autre.

— Comment! faute d'autre ! s'écria le professeur; mais on dit: la manière, le faire, la touche d'un écnYam ; tous ces termes sont excellents. Le faire^ surtout, est une de ces expressions comme nous en avons trop peu dans notre langue. J'aime ces infinitifs : ils ont un sens très précis, et, en même temps, la grâce un peu flottante des neutres antiques. Mais tant de mots, déjà faits et bien faits pour exprimer la même idée, rendent au moins inutile ce nouveau venu, qui ne sonne point agréablement à l'oreille, et dont l'homonyme a un sens fâcheux et qui répugne. Je m'en tiens au premier sens que vous m'avez expliqué. Vous voyez que je ne suis point exclusif: en ce sens, j'acccepte le mot ; je suis fâché qu'il paye si mxal de mine ; mais je n'en connais pas d'autre qui puisse rendre d'une façon aussi brève et aussi nette une idée que la manière dont nous entendons l'art aujourd'hui ramène sans cesse dans nos conversations et dans nos livres. J'attendrai, pour m'en servir, que l'usage des honnêtes gens l'ait mieux établi et qu'il ait pris pied dans le monde; mais je souhaite qu'il réussisse comme il le mérite.

Là-dessus, le bonhomme prit son chapeau et sortit. Il n'avait pas fait dix pas sur le boulevard qu'il fut arrêté par le dialogue suivant :

6o LE MOT ET LA CHOSE.

— Ton appartement est-il chic ? disait un Jeune homme. . — Tout ce qu'il y a de plus chic, répondait l'autre, et un peu chicment meublé, je t'en réponds !

— Et ils se comprennent ! pensa douloureusement le vieux professeur : sont-ils heureux !

Je le rencontrai à quelques minutes de là et lui demandai d'où lui venait cet air rêveur : il me mit au fait.

— Cela n'est-il pas triste ? ajouta-t-il ; on vient, il n'y a qu'un instant, de définir le mot, et voilà déjà que je ne puis l'entendre. Qu'est-ce que peut bien être un appartement chic ? et pourquoi cet air de vive satisfaction en disant qu'il est chicment meublé ? Ce jeune homme voulait-il dire par là que son mobilier est commode ou riche ? que c'est le mobilier d'un bourgeois, d'un grand seigneur ou d'un artiste ? qu'il se compose de meubles renaissance, Louis XV, ou modernes ? qu'il est en chêne, en acajou, en ébène ou en palissandre ? Je me fais toutes ces questions sans y trouver de réponse, et j'en suis d'autant plus fâché que l'autre jeune homme, qui n'avait pourtant pas, comme moi, dans sa poche, l'exacte définition du terme, a paru le comprendre du premier coup, et n'a pas demandé d'explication.

— Rassurez-vous, lui répondis-je. Ce jeune homme n'en sait pas plus long que vous sur l'appartement et le mobilier de son ami : ces mots de chic et de chicment n'ont rien pu lui apprendre, parce qu'ils n'avaient point de signification propre. Chic est tout simplement, pour la plupart de ceux qui l'emploient, le superlatif de l'éloge.

CHIC, CHICMENT OU CHIQUEMENT. 6l

Nous aimons en France le superlatif: cela date de loin. La Bruyère écrivait déjà de son temps : « Dire d'une chose modestementou qu'elle estbonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression ; c'est une affaire. 1 1 est plus court de prononcer d'un ton décisif et qui emporte la preuve de ce qu'on dit, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse. » Nous disons aujourd'hui qu'elle est chic ou qu^elle est infecte. Vous voyez que nous sommes toujours les mêmes ; la langue seule a changé et a perdu au change. Car enfin exécrable et miraculeux sont des mots très français.

— Mais infectVest également, reprit le grammairien. Il vient de inficere, qui signifie gâter, souiller, corrompre. On dit fort bien : un marais infect,

— Sans doute ; mais on fait maintenant un singulier abus de cette désagréable épithète ; on dit d'un petit vaudeville à l'eau de rose qu'il est infect ; d'une femme qui a le malheur de n'être pas jolie, qu'elle est une infection. Le mot serait tout au plus juste pour les jeunes personnes qui, le soir, font les beaux bras et le guet sur les chaises du boulevard Monmartre ; mais ce sont précisément celles-là dont on dit qu'elles sont des femmes très chic. Voilà où mène l'amour des superlatifs et le besoin d'en changer sans cesse.

— Si j'étais le chef de l'État, me dit le vieux professeur, je ferais publier à son de trompe dans les rues de Paris la proclamation suivante: « On fait assavoir (n'im-

primez pas à savoir, qui est ridicule) que le mot chic a une signification particulière, très précise et très raisonnable, et défense est faite de l'employer jamais dans un autre sens. Ordonnons que toute personne qui cc^ntreviendra à cette ordonnance sera, sans plus ample informé, dégradée de la classe des gens comme il faut, et tombera au rang des hommes chic. Engageons notre Académie dite française à chercher, pour rendre l'idée qu'exprime aujourd'hui le mot chic, un terme plus harmonieux, plus sonore, et plus conforme aux origines ordinaires de notre langue. »

IL Blas touchait alors à la quarantaine. Il avait beaucoup voyagé, et, partant, beaucoup vu ; il avait exercé un grand nombre de professions et connu les fortunes les plus diverses : tour à tour voleur de grand chemin, valet de chambre, médecin, courtisan ; honnête homme au milieu de tout cela, et bon homme, il s'était convaincu que, pour être heureux, il faut vivre chez soi, bien paisiblement, les pieds sur ses chenets, comme le sage d'Horace, sans rien désirer, ni rien craindre.

Un de ses protecteurs lui avait donné une maison de campagne aux environs du Guadalquivir. Il résolut de l'aller voir avec son fidèle Scipion, et d'y rester, si elle lui plaisait, à planter ses choux.

Comme ils suivaient les bords de la rivière, on leur montra une espèce de petit château qui avait quatre pavillons ; c'était leur future demeure.

— Comment diable ! s'écria Scipion tout d'abord, mais c'est un bijou que cette maison ! Outre l'air de noblesse que ses pavillons lui donnent, elle est bien située, bien bâtie, et entourée de pays plus charmants que les environs mêmes de Séville, appelés par excellence le paradis terrestre. Quand nous aurions choisi ce séjour, il ne serait pas plus de mon goût : en vérité, je le trouve charmant ; une rivière l'arrose de ses eaux, un bois épais prête son ombre quand on veut se promener au milieu du jour. L'aimable solitude ! Ah ! mon cher maître, nous avons bien la mine de demeurer ici longtemps !

Gil Blas sourit de cet enthousiasme qui le flattait. Ils entrèrent dans la maison et la visitèrent de haut en bas. L'intérieur ne leur parut pas moins agréable que le dehors. L'appartement était fortbien distribué, et de la façon la plus commode, les meubles étaient aussi propres qu'ils pouvaient l'être, sans magnificence. Ils auraient été peu prisés dans un inventaire, mais ils ne laissaient pas que de faire de l'effet par la grâce de l'arrangement.

Ils allaient de chambre en chambre, se récriant sur tout ce qu'ils voyaient. Scipion était ravi delà salle à manger; Gil Blas préféraitle cabinet d'études. C'était une petite chambre, pleine de lumière et fort gaie. Il y avait auprès d'une fenêtre, d'oùTon découvrait une campagne toute riante, un bureau d'ébène devant un grand sofa de maroquin noir. On voyait tout autour des armoires basses, remplies de livres, et sur lesquelles étaient posés des tableaux de maîtres. La bibliothèque était composée

de philosophes, de poètes et d'historiens, et, il faut bien le dire aussi, d'un grand nombre de romans de chevalerie. Gil Blas ne haïssait point ces sortes d'ouvrages; il prenait pourtant plus de plaisir aux livres de morale enjouée : Lucien, Horace, Erasme, étaient ses auteurs favoris.

On vint l'avertir que le dîner était prêt. Le maître et le secrétaire se mirent à table. On leur servit un plat de quatre perdreaux rôtis, avec un civet de lapin d'un côté et un chapon de l'autre. Ils eurent pour entremets des oreiiles de cochon, des poulets marinés et du chocolat à la crème. Ils burent copieusement du vin de Lucerne et de plusieurs autres sortes de vins délicieux, et se levèrent de table fort contents de la vie.

Ils descendirent au jardin, avec la ferme intention d'y faire voluptueusement la sieste dans quelque endroit frais et agréable. Le jardin leur parut tout à fait digne delà maison. Toutes les allées étaient bien sablées et bordées d'orangers, dont les fleurs parfumaient l'air. Mais ce qui les enchanta plus que tout le reste, ce fut une longue avenue qui conduisait, en descendant toujours, au logement du fermier, et que des arbres touffus couvraient de leur épais feuillage. En faisant l'éloge d'un lieu si propre à servir d'asile contre la chaleur, ils s'y arrêtèrent, et s'assirent au pied d'un ormeau, où le sommeil eut peu de peine à surprendre deux gaillards qui venaient de bien dîner.

Scipion fut le premier qui s'éveilla :

— Par ma foi, monsieur, dit-il à son maître, voilà une

douce vie, et je ne sais rien de plus agréable au monde que de dormir à l'ombre après un bon repas. Si ce n'est pas là ce qu'on appelle le bien-êire, je ne sais pas en vérité ce que c'est. Qu'en dites-vous, monsieur ?

Un homme qui digère est un soldat désarmé. Gil Blas s'étira les bras et ne répondit rien, ce qui est, par tout pays, la plus sûre manière de s'avouer vaincu et convaincu. Puis il s'éveilla tout à fait une petite heure après, et, le propos de son secrétaire lui revenant à l'esprit :

— Non, mon ami, lui dit-il, et je crois que tu te trompes.

— Comment cela ? s'écria l'autre.

— Tu prends pour le bien-être lui-même ce qui n'en est que l'instrument. Le bien-être est tout entier dans celui qui en jouit. Ce frais jardin, cette jolie maison, cette bibliothèque pleine de livres et d'où l'on a une si belle vue, ce bon dîner même, tous ces objets agréables peuvent contribuer au bien-être, ils ne le constituent pas. Crois-tu que, si nous étions venus ici, il y a huit mois, à l'époque où nous étions tous deux tourmentés d'ambitieux projets et dévorés d'inquiétudes, crois-tu que nous y eussions goûté pleinement le charme de ce beau lieu ? Crois-tu que nous y eussions trouvé le bien-être ? Il faut^ pour en jouir, posséder tout d'abord deux biens que nous avons aujourd'hui, grâce au ciel : un corps et une âme qui se portent bien. C'est ce que notre ami Horace exprime, avec tant d'élégance, par son vers :

Mens sana in corpore sano.

— Voilà qui est parfait, répondit Scipion, mais puisque vous citez Horace, je veux le citer à mon tour, et j'ajouterai avec lui :

Et mundus victus, non déficiente crumena.

— Soit, reprit Gil Blas en souriant. Je ne veux point chicaner là-dessus. Un bon dîner ne fait guère plaisir quand on n'a pas l'estomac bon. Mais il faut convenir qu'un bon estomac sert assez peu lorsqu'on n'a pas de quoi manger. A tout prendre, pourtant, je crois que l'appétit est encore plus nécessaire pour bien dîner que le dîner même.

Il y a, sans doute, très peu de gens en France, mêmeparmi ceux qui lisent, qui aient jamais entendu parler de M. Pickw^icket de son fidèle serviteur, Samuel Weller. M. Pickvv^ick est pourtant fort connu de l'autre côté de la Manche, et Dickens a raconté ses aventures dans un admirable roman qui n'a d'autre tort, à nos yeux, que d'ètre écrit en anglais.

C'était un fort bon homme que ce M. Pickw^ick, grand^ philosophe, et qui aimait ses aises. Il voyageait tout à travers l'Angleterre, ses tablettes en poche. Il y inscrivait tout ce qui s'offrait à lui de curieux et de remarquable. Il ne regardait guère les monuments, qui n'ont d'intérêt que pour les gens de science. Mais il notait avec soin

les mœurs des hommes. Il était aidé par son valet, un garçon de peu d'instruction, mais de beaucoup de sens, qui ne comprenait pas grand'chose aux spéculations ni aux théories, mais qui mettait en pratique les maximes de la philosophie, sans être philosophe. Tous deux vivaient heureux ensemble, le valet sans trop savoir comment ni pourquoi, le maître raisonnant son bonheur et se le démontrant à lui-même ; ce qui est, comme chacun sait, la félicité suprême.

M. Pickwick avait reçu de fâcheuses nouvelles; il avait appris que son meilleur ami, le sieur Tupmann^ s'était mis une mauvaise affaire sur les bras ; un homme de loi fort malpropre et très grossier l'avait averti, par un papier extrêmement gras, .qu''il aurait à comparaître, lui Pickv^ick, le célèbre philosophe, devant la justice de son pays, pour crimes de séduction sur la personne de sa femme de charge, une vénérable matrone âgée de soixante ans. Il avait couru en poste toute la journée, par un temps déplorable, seul et face à face avec un carreau mouillé. Il était d'aussi mauvaise humeur que peut l'être un philosophe.

Il descendit à l'auberge du Hareng couronné. Un bon feu de houille brillait dans la cheminée et répandait une douce chaleur dans toute la salle. La chambre était propre comme le sont les hôtels anglais, et l'hôte avait une figure avenante. Il demanda au voyageur ce qu'il fallait lui servir : M. Pickwick, à l'aspect de son gros visage réjoui, se laissa détendre les lèvres par un sourire, et

commanda un grog. L'aubergiste apporta le sucre, le rhum et le bol. Il montra du doigt à Samuel Weller une cafetière où l'eau bouillait en chantant d'une voix extrêmement mélodieuse.

Samuel mit trois ou quatre morceaux de sucre dans la tasse ; puis il versa dessus, avec une attention méti" culeuse, quelques gouttes d'eau chaude, et attendit que le sucre eût le temps de fondre. Cependant M. Pickwick avait étendu les jambes vers le feu ; il avait croisé les parements de son habit sur ses cuisses, il s'était renversé sur le dos de son fauteuil, avec l'apparence de la plus complète béatitude, et contemplait les préparatifs de son domestique dans une attitude d'aimable satisfaction. Samuel mêla le rhum et l'eau chaude dans les proportions voulues et avec la conscience qu'exigeait cette importante préparation, et quand la boisson fut telle qu'il pouvait la désirer, il la présenta à son maître de l'air d'une respectueuse confiance. M. Pickwick y trempa ses lèvres, fit une petite grimace d'approbation, puis, regardant au plafond avec un visage heureux et contrit, il avala lentement le contenu du bol, sans en laisser une goutte. Il poussa ensuite un profond soupir, remit le vase vide aux mains de son valet fidèle, et resta quelque temps la tète penchée sur l'épaule et les yeux doucement animés d'une flamme philosophique.

— De bon grog î lui dit Samuel d'une voix attendrie, de bon grog !

— Oui, mon ami, de bon grog ! répéta M. Pickwick.

— Alors, ça va bien, comme disait ce chaudronnier qui coupa la tète à son petit pour l'empêcher de loucher.

— Oui, mon ami, ça va bien. As-tu remarqué, ajouta M. Pickwick avec conviction, et après avoir longuement réfléchi, as-tu remarqué, mon ami, comme il fait bon vivre ?

— C'est vrai, ça, monsieur. On n'a encore rien inventé de meilleur ; malheureusement, ça ne dure pas toujours, comme disait mon père en vidant sa quatrième pinte de porter.

— Tu as raison, mon ami; mais, tant que dure l'existence, elle est bien agréable ; j'entends pour un Anglais qui voyage en Angleterre.

— Cela va de soi, monsieur. L'Anglais est le premier peuple du monde.

— Ce n'est pas précisément ce que je voulais dire ; car' il faut s'interdire toute pensée qui peut être désobligeante au voisin, même alors qu'elle est incontestable. Souviens-toi de cela, Samuel. N'humilions pas les nations étrangères qui veulent bien conclure avec nous des traités de commerce. Mais enfin, Samuel, est-il possible de trouver, ailleurs que dans une auberge anglaise, un si bon feu et qui chauffe si bien, un hôte si prévenant, une salle aussi propre, un grog aussi parfaitement réussi, selon les règles de l'art, des sandwichs mieux beurrées^ et un bonheur plus complet ?

— Oui, monsieur, dit l'autre ; il est vrai que tout cela est très confortable.

— Confortable î tu l'as dit, Samuel; oui, par mon patron, tout cela est merveilleusement confortable. Le confort, vois-tu, Samuel, est une invention anglaise. On ne le connaît, on ne le goûte, on ne le sent qu'en Angleterre.

— J'ai connu un cocher français, sauf votre respect, monsieur. Ce gaillard-là buvait un verre de brandy sur le pouce, pas plus gêné que ça, monsieur. Il était trempé de pluie et rendu de fatigue ; il n'en était pas moins gai, et chantait comme un pinson.

— Il chantait, mon ami ; il n'était point heureux. Il n'y a point de bonheur sans confort. Or, le bonheur se compose de ces mille petites commodités qu'il est impossible de trouver hors de notre pays. Il n'y a point de chagrin qui tienne contre l'usage de ces jouissances quotidiennes.

— Vous avez joliment raison, monsieur. Ça me rappelle le jour où mon père enterra sa femme. Il était bien triste, le pauvre cher homme ! La servante lui apporta sa bouteille déporter, à l'heure où il avait l'habitude de la prendre. Il la regarda d'un air très mélancolique, vida machinalement un verre, puis un second, puis un troisième ; et, après ça, monsieur, pas plus de chagrin que sur ma main 1 Tout était parti.

— Influence du confort, Samuel, influence du confort! Le confort, vois-tu, ce n'est pas seulement le moyen d'être heureux, c'est le bonheur même. N'estu pas heureux quand tu vois une table bien servie, les

plats fumants, et les pots remplis d'ale, avec la mousse aux bords ?

— Dame, oui, monsieur, reprit Samuel ; mais il faut que j'aie faim.

— On a toujours faim quand le dîner est bon, dit solennellement M. Pickwick. Mieux vaut, pour bien dîner, un bon dîner qu'un bon appétit.

— Amen! répondit Samuel Weller.

Et ils montèrent se coucher dans de bons lits bien bassinés ; et ils enfoncèrent leurs bonnets de coton jusque sur les oreilles, pour ne pas prendre froid, et ils n'en dormirent pas plus profondément que n'avaient fait Gil Blas et Scipion sur l'herbe verte.

Confort est le mot d'un peuple égoïste, qui a mis son bonheur dans la satisfaction de ses appétits et de ses besoins physiques. Bien-être est le terme français par excellence : gardons-le pieusement.

On lit dans la Galette des Tribunaux :

'affaire Brouillard, qui se présentait hier au tribunal de simple police académique, est, à coup sûr, une des plus curieuses applications de la nouvelle loi sur l'usurpation des particules nobiliaires et des titres.

Le sieur Brouillard, portier d'une maison considérable de la rue de Provence, s'était cru autorisé par l'usage à prendre, sur un acte public, le titre de concierge, qui n'appartient de droit, selon le Dictionnaire de l'Académie, qu'aux gardiens de nos palais et de nos prisons. Le ministère public a vu dans ce fait une contravention à la loi et l'a déféré à la justice.

Cette singulière affaire avait attiré beaucoup de monde à l'audience. La salle de l'Institut était trop petite pour la foule des portiers et des concierges qui s'y près-

saient dès le matin avec leurs épouses, leurs demoiselles et quelques autres dames de leur société. Ils venaient appuyer un confrère de leur présence et de leur sympathie.

L'espace nous manque pour reproduire dans son entier le réquisitoire du ministère public. Nous le regrettons, car c'est un des plus beaux morceaux d'éloquence que nous ayons entendus depuis vingt-quatre heures. M. le Procureur académique, dont le talent agrandit toutes les questions qu'il touche, s'est élevé aux plus hautes considérations philosophiques :

« Sans doute, messieurs, s'est-il écrié avec véhémence, sans doute, il est fâcheux en soi que ce nom de portier, si bien fait pour les fonctions qu'il représente, soit remplacé par un autre nom, d'une étymologie incertaine, d'une signification vague, et qui ne rappelle en rien à ceux qui prétendent s'en parer, le premier et le plus essentiel de leurs devoirs, celui d'ouvrir ou de fermer la porte. Mais, s'il ne s'agissait que d'une puérile question de mots, pensez-vous que nous y tiendrions si longtemps vos regards abaissés ? Non, messieurs ; il faut voir les choses de plus haut. Ce simple changement de nom est le signe de tendances subversives et antisociales contre lesquelles doivent réagir, de toute la force de leurs convictions, les hommes aux mains de qui a été confié le drapeau de la civilisation française.

» Personne ne veut rester à la place où Dieu l'a mis ; c'est la grande maladie de notre temps. Chacun lève

irrespectueusement les yeux sur les degrés supérieurs, et prétend y monter à son tour. L'ouvrier aspire à devenir bourgeois, le bourgeois veut passer grand seigneur, les portiers se font concierges, et voilà comment n'est jamais fermée Tère des révolutions ! Et pourtant, messieurs, qu'avons-nous affaire de révolutions nouvelles? Tout n^est-il pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Vous êtes juges, je suis procureur à l'x^cadémie, nous avons de fort beaux appointements qui sont toujours exactement payés : que veut-on de plus >

» Cet esprit d'inquiétude, qui remet sans cesse en question lés bases de l'ordre social, est un des fruits les plus dangereux que nous ait laissés la révolution de 89. Certes, messieurs, ce n'est point moi qui méconnaîtrai les grandeurs de notre révolution ; mais ne devons-nous pas tous aussi en avoir présents à la mémoire les excès et les erreurs ? Proclamons bien haut les principes immortels qu'elle a révélés au monde, mais sachons en repousser énergiquement toutes les conséquences. L'égalité est une de ses plus belles conquêtes; mais qui ne sent qu'elle dégénérerait bien vite en licence, si elle n'était maintenue par le respect des supériorités légitimes et des privilèges héréditaires ? Le nom, messieurs, est la plus légitime de toutes les supériorités, le plus héréditaire de tous les privilèges. C'est à vous que je m'adresse, magistrats! c'est à vous qu'il appartient... etc., etc. »

M. le Procureur académique parla ainsi durant trois heures d'horloge avec une incomparable force de raison-

nement. Tous les portiers se crurent perdus, d'autant mieux que M. Brouillard avait refusé de prendre un avocat, disant qu'il défendrait sa cause lui-même. Il se leva au milieu d'un grand silence :

« Mon Dieu ! monsieur le président, dit-il, c'est pas tout ça. Je ne rougis pas de tirer le cordon, et ne suis pas le moins du monde un révolutionnaire. Mon père était portier, et c'était un brave homme. Si j'ai pris un autre nom que le sien, c'est que les choses ont terriblement changé depuis qu'il est allé ad patres. Il habitait une soupente où nous couchions les uns sur les autres ; j'ai un très joli petit appartement, avec jouissance d'un piano, que j'ai acheté d'occasion à un locataire qui ne pouvait pas payer son terme ! Nous mangions des pommes de terre tous les soirs à souper, et le père Brouillard ne nous en donnait pas toujours à notre suffisance : je ne lui en veux pas, le pauvre cher homme ! Il faisait ce qu'il pouvait. Si vous voulez, un jour, monsieur le président, me faire l'amitié de venir, sans cérémonie, à la fortune du pot, manger la soupe avec nous, vous verrez comme on se nourrit chez moi. Il y a la locataire du troisième qui nous dit tous les jours :

» — Mon Dieu ! monsieur Brouillard, comme vous vous nourrissez bien !

» Dame ! vous sentez ? quand on a de quoi ! Moi, d'abord, je n'aime pas me priver; je suis comme ça. — Mon vieux bonhomme de père usait ses yeux à ravauder du matin au soir de vieilles culottes, et il n'y avait ja-

mais un sou à la maison. J'aperçois le commis de mon agent de change dans la salle; vous pouvez lui demander si je ne lui crache pas de temps à autre de petits billets de cent. Hé ! dites-donc, monsieur Bonnivet, n'est-ce pas que nous faisons pas mal d'affaires ensemble ? — Il n'y avait autrefois à la loge que des carreaux de papier huilé ; et il passait chaque nuit un tas de mauvais drôles qui nous les crevaient en criant : « Portier, quelle heure est-il ? » Ou bien : « Portier, je veux de tes cheveux î » Quand on se plaignait au commissaire, il se mettait à rire. Si un garnement s'avisait aujourd'hui de casser mes vitres, il ferait d'abord connaissance avec le bâton de Jean. — Jean, c'est mon domestique, sauf votre respect, monsieur le président; — et il pourrait bien avoir, par-dessus le marché, deux mots à dire à la police correctionnelle. — Enfin, moi, je n'ai rien appris qu'à lire et à écrire, tandis que mon fils est élevé dans le meilleur collège de la capitale ; et, cette année même, M. le ministre en personne lui a dit à la distribution des prix du grand concours que lorsqu'on avait reçu son éducation, on pouvait arriver à tout. Il a même ajouté en propres termes, et pour que personne n'en ignore: a Je suis l'organe de la génération qui s'élève ! » J'y étais, parce que, voyez-vous, mon fils a eu un accessit de thème grec.

» Vous ne voudriez pas qu'un lauréat du grand concours fût le fils d'un simple portier ; cela ne serait pas juste, et ce nom suffirait pour me déconsidérer aux yeux de mes

locataires. Il est clair que, si mon père était portier, je dois être concierge; et, le progrès aidant, le collègue qui prendra ma place finira peut-être par s'appeler conservateur ou régisseur.

» L'épicier du coin me disait l'autre jour : » — Est-ce que ça n'est pas vexant, père Brouillard, de s'entendre toujours dire qu'on est un épicier ? Bon pour mon père ; mais moi ! Il avait une méchante petite boutique, sombre, grasse et puante ; j'ai un magasin très propre et spacieux. Il habitait sur une rue ; moi, je donne sur un boulevard. Il vendait grossièrement les denrées telles qu'il les recevait ; vous ne vous doutez pas de la science qu'il me faut, rien que pour composer mon café moulu. Il avait des garçons de boutique; j'ai des commis de magasin. Un tonneau de mélasse et un baril de pruneaux faisaient sa devanture ; j'ai l'étalage que vous savez. Il n'avait affaire qu'à des pratiques ; ce sont des clients qui viennent chez moi. Et pourtant, je suis toujours un épicier. J'ai essayé de mettre sur mon enseigne: « Marchand de denrées coloniales» : on m'a ri au nez. Je mourrai épicier, comme j'ai vécu.

» Je n'en ai fait ni une ni deux, et je lui ai répondu : » — C'est de votre faute, voyez-vous. Marchand de denrées coloniales^ c'est trop long ; jamais ça ne pourra prendre ; il faut trouver autre chose, parce que ça n'est pas juste qu'on s'obstine à vous appeler épicier quand vous n'êtes plus du tout un épicier.

» Ce n'est pas pour dire; mais enfin il y a déjà un j

tas de gens qui ont changé leurs noms et à qui l'on n'a rien dit. Ainsi, les apothicaires : ils étaient ennuyés d'être traités d'apothicaires ; ça se conçoit, parce que, dame ! vous sentez... moa président ? ils sont aujourd'hui pharmaciens, gros comme le bras. Les procureurs sont devenus des avoués, sans perdre la bonne habitude qu'ils avaient de prélever leur petite bûche sur les procès de leurs clients. Les liquoristes se sont faits de leur propre autorité distillateurs, et j'en connais même un qui s'intitule chimiste : il affirme qu'en fabriquant des prunes à l'eau-de-vie, il accomplit une mission qui est un sacerdoce. Les perruquiers sont d'abord montés au grade de coiffeurs; les voilà aujourd'hui artistes capillaires. Ces ignobles échoppes où se balançait un plat à barbe sont changées en salon, en étude, en laboratoire, où travaillent et se perfectionnent de jeunes clercs plein d'avenir, l'espoir de la coiffure ! Nos pères disaient qu'il n'y a pasdesotsmétiers ; nouspouvonsdire, àprésent, qu'il n'y a plusde métiersdu tout. Les métiers se sont élevés à la dignité d'art, pour nous consoler des artistes, qui font trop souvent du métier. J'ai une fille, monsieur, une délicieuse créature, que sa vocation pousse au théâtre. Croyez bien que je m^y fusse opposé de toutes mes forces si elle n'avait dû être qu'une cabotine ; mais, du moment qu'il s'agit de la faire artiste dramatique, c'est une autre paire de manches : elle a un engagement pour la troupe, pardon ! pour la compagnie du Petit- Lazari, et je peux même vous donner

8o LE MOT ET LA CHOSE.

des billets pour ses débuts, si ça vous est agréable.

» Remarquez, monsieur le président, combien ces changements de titre sont quelquefois utiles. Aujourd'hui qu'il est devenu impossible d'avoir de vrai vin nulle part, n'est-il pas bien consolant d'en retrouver au moins le nom sur l'enseigne des cabaretiers qui s'appellent marchands de vin ? La crème ne serait bientôt plus qu'un souvenir perdu sans l'éternel « Pas de crème, monsieur ? » des garçons de café qui vous servent du lait.

» Mais écoutez ceci, que j'ai gardé pour le dernier. J'avais à Paris un de nos pays, qui était maître d'étude dans un collège, je veux dire dans un lycée. Il vivait chichement, et son habit était fort râpé, car il paraît qu'on ne gagne pas gros dans cet état-là. Un jour, je le vois arriver tout rayonnant ; il se jette dans mes bras :

» — Félicitez-moi, père Brouillard î

» — De quoi ? mon garçon.

» — Je ne suis plus maître d'étude ; je suis maître répétiteur : tenez, lisez !

» Et il me montre un journal où ça y est en toutes lettres, signé... je ne me rappelle plus le nom ; mais un nom de ministre, quoi !

» — Eh bien, mon garçon, qu'est-ce que tu gagnes à ça ? que jç lui dis.

» — Rien en argent, père Brouillard ; je peux même dire que j'y perds quelque chose comme deux cents francs : mais j'y gagne au moins pour mille écus de considération.

CONCIERGE. — PORTIER. 8l

» — Est-ce que c'est avec cette monnaie-là que tu payeras ton bottier ?

» — Non, père Brouillard, mais avouez que c'est flatteur tout de même : c'est comme si, de maître d'école à cinq cents francs de gages, je passais instituteur communal à cent écus d'appointements. Vous comprenez ?

» Tout ce que j'ai compris, et ce que vous comprendrez comme moi, monsieur le président, c'est qu'il ne faut pas, en condamnant ainsi ces changements de noms, ravir aux ministres futurs un moyen simple, peu coûteux, et parfois même lucratif, de récompenser de fidèles serviteurs. »

L'orateur, après cette remarquable improvisation, a reçu avec une modestie noble les compliments de ses nombreux confrères. Le prononcé du jugement a été remis à huitaine.

La semaine suivante, on pouvait lire dans la Galette des tribunaux :

L'affaire Brouillard, qui |^depuis huit jours préoccupe si vivement l'attention publique, vient enfin d'avoir son dénoûment. Dès le matin, une foule énorme se pressait dans la salle d'audience, ou, pour parler une langue infiniment plus noble, dans l'enceinte du prétoire, etatten-

dait avec impatience le prononcé du jugement ; mes lecteurs et leurs concierges ne le verront pas sans plaisir. « Le tribunal :

» Oui le ministère public et le sieur Brouillard, défendeur, en leurs fins, moyens et conclusions ;

» Vu le Dictionnaire de TAcadémie, qui, selon sa louable habitude, ne nous a rien appris sur la question dont s'agit ;

)) Attendu que les choses de ce monde sont toutes, comme disent en leur patois les philosophes modernes, dans un perpétuel devenir, ce qui veut dire en français qu'elles changent sans cesse, et qu'il doit en être de même des mots qui les expriment ;

» Vu les vers où Horace, le législateur du Parnasse romain, a exprimé cette vérité de la façon la plus naïve et la plus gracieuse :

Ut silvœ foliis pronos mutantur in annos, Prima cadunt ; ita verborum vêtus interit setas, Et juvenum ritu florent modo nata, vigentque ;

» Attendu qu'en effet la position de fortune, l'éducation et le langage de ceux à qui est confié le soin d'ouvrir et de fermer la porte de nos maisons, ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois, et que, le nom de portier rappelant un état de choses qui a disparu, il convient d'en adopter un qui soit plus en rapport avec la vérité des faits ;

» Attendu que le mot de concierge est sonore, d'une

terminaison toute française, et consacré par un long usage ;

» Attendu qne les gardiens des palais et des musées seraient mal fondés à se plaindre qu'en se faisant appeler concierges, les portiers usurpent un titre qui leur appartient de droit ; car tous les titres ont été brûlés lors de la nuit du 4 août, ceux de concierge tout aussi bien que ceux de marquis et de duc ;

)) Attendu qu'il convient de rappeler sans cesse à de certaines gens qu'il y a eu vers l'an 1789 une petite révolution dans les idées et dans les mœurs, et que cette révolution, en supprimant toute caste, a fait les hommes égaux devant la loi et devant la langue française ;

» Attendu que cette révolution n'est pas terminée ; que ceux qui prétendent en arrêter la marche sont des méchants ou des imbéciles, à moins qu'il ne soient Vun et l'autre à la fois ; que le devoir de tout honnête homme et de tout homme intelligent est d'en seconder l'action par tous les moyens qui sont en son pouvoir et dans la mesure de ses forces ;

» Attendu qu'ouvrir aux portiers et aux gens de petite condition l'entrée des titres et des noms prétendus nobles, c'est favoriser les idées révolutionnaires d'égalité, et hâter un progrès qui, d'ailleurs, est inévitable ;

» Vu la fable des Deux Anes^ où la Fontaine dit qu'il n'en coûte rien de donner aux gens un nom honorable,

» Et attendu qu'au contraire donner à un homme un titre réputé plus haut que sa condition, c'est lui imposer,

en quelque façon la nécessité de se hausser le cœur à régal du nom qu'il porte, et de ne le point déshonorer par des sentiments indignes ; » Par ces motifs,

)) Disons qu'il n'y a lieu à poursuivre, et renvoyons le sieur Brouillard des fins de la plainte, sans dépens. »

Ce jugement a été accueilli par un long murmure de satisfaction. Tous les concierges présents à l'audience ont ramené en triomphe le sieur Brouillard. On dit qu'une vaste souscription s'est organisée parmi eux pour offrir à leur confrère un balai d'honneur. Sur le manche en argent, on lira, gravée en lettres d'or, cette simple inscription :

A Chrysosiome Brouillard, r avocat des concierges, ses collègues reconnaissants.

Ce soir, la façade de toutes lesmaisons sera illuminée- La Bourse a haussé de vingt-cinq centimes.

EAUMARCHAis conte dans ses Mémoires que Marin le censeur, Marin le gazetier, quésaco Marin? se plaignait d'avoir été diffamé, lui, Marin, qui, disait-il, avait toujours rempli avec distinction les places que lui avait confiées le gouvernement. « Avec distinction ! s'écrie Beaumarchais; cette distinction me rappelle un propos que le jacobin Affinati, dans un bouquin intitulé le Monde sens dessus dessous, fait tenir à Dieu parlant au pécheur Adam : « De toutes mes créatures, vous seul avez forfait ; » avancez, maraud, que je vous timbre au front, que je » vous distingue. »

Voilà le premier sens du mot distinguer, le sens étymologique. Se distinguer, c'est se tirer de pair et se mettre hors ligne par quelque endroit, de façon à n'être plus confondu avec personne. Le mot se prend toujours en bonne part. Au temps où la saveur étymologique des expressions ne s'était pas encore éventée, on disait d'un

brave homme de guerre qui s'était signalé par quelque action d'éclat: «C'est un officier de distinction )), et l'éloge n'était pas médiocre. On entendait par là qu'il était comme marqué au front d'un mérite si supérieur, que les yeux le choisissaient entre tous et s'arrêtaient sur lui. M. Cousin, qu'une longue familiarité avec les femmes du xvii^ siècle a mis au point de parler naturellement leur langue, dit de mademoiselle Scudéry qu'en rassemblant dans les dix volumes de son Cyrus, comme en unvaste tableau, avec les plus grands seigneurs et les plus grandes dames de la cour, les personnages de différents ordres, à qui pouvait manquer la naissance, mais que relevaient le mérite et l'esprit, elle embrasse et exprime en ses diverses parties les côtés les plus distingués de la société française. Il ajoute, quelques pages plus loin, que la langue des personnes qui fréquentaient l'hôtel de Rambouillet était à la fois d'une adorable négligence et d'une haute distinction. Vous sentez assez, dans ces deux passages, la force du mot. On peut dire en bref qu'au bon temps de la langue il y avait toujours dans ces termes de distingué et de distinction comme une idée de mérite éclatant et hors de toute comparaison.

Revenons chez nous, s'il vous plaît ; dans la langue du xix'' siècle. L'empreinte si nette et si vive dont les avait marqués l'étymologie s'est effacée peu à peu par l'usage et le frottement. Cherchons ensemble ce qu'ils ont perdu de leur poids et de leur valeur.

Vous voyez se présenter dans quelque cercle un

monsieur qui, au premier abord, vous semble fait et mis comme tout le monde ; cependant il y a, dans l'ensemble de sa personne, un je ne sais quoi qui attire et qui prévient, sans que vous puissiez vous en rendre compte. Vous l'observez de plus près ; vous entrez dans le détail. Sa physionomie ne dit rien, mais elle laisse deviner que c'est uniquement par discrétion ; ses yeux ne sont pas très expressifs, mais on sent qu'ils pourraient le devenir et se tiennent au repos. Sa toilette est celle de tout le monde et n'a rien qui marque, mais vous apercevez, dissimulée et perdue dans les plis de la cravate, une riche épingle en diamants ; un mouvement de bras laisse entrevoir aux manches deux brillants que l'habit recouvre aussitôt. Sa conversation se compose des banalités ordinaires, mais il semble retenir ses idées plutôt que n'en pas avoir ; on dirait qu'il côtoie sans cesse le bord d'un mot spirituel, où on lui sait gré de ne pas tomber, pour ne pas effrayer ces dames : il a des sourires mystérieux, où Ton soupçonne un monde de malices qui ne passent jamais le pli de ses lèvres; ses gestes sont courts et rares ; ils décèlent la pensée plus qu'ils ne l'expriment , le ton de sa voix est bas et quelque peu uniforme ; le sentiment n'y perce point, mais ce doit être par une secrète pudeur qu'il a de se montrer; enfin vous admirez dans toute sa personne une composition savante de demi-teintes et de nuances qui se fondent dans un harmonieux ensemble, un art exquis et délicat de jeter un voile sur les qualités qu'on possède, pour qu'elles se devinent, sur celles qu'on

n'a point, pour qu'elles se supposent. On vous demande votre avis sur ce monsieur : vous ne croyez pas que ce soit un homme supérieur; vous ne le regardez pas non plus comme un homme absolument nul ; vous auriez regret à dire que c'est un homme médiocre ; vous vous tirez d'affaire : c'est un homme distingué.

Je rencontre sur le boulevard un de mes amis, qui me parle d'un volume de poésies nouvelles qu'il vient d'à cheter et de lire.

— Est-ce bon ? lui dis-je.

— Bon ? on ne peut pas dire que ce soit bon ; il n a pas une pauvre idée tout le long du volume,

— C'est donc mauvais ?

— Encore moins ; les vers sont bien faits et par u homme qui s'y entend ; quelques-uns même pourraie être signés d'un maître. A les étudier de près, on y trouv des images neuves, d'agréables détails, un choix trè habile de rythmes qui flattent l'oreille ; oh ! ce garçon est un poète très distingué !

— Ce mot me suffit ; je sais que penser du livre. Nous entrons à l'Opéra-Comique, unjour où l'on donne

quelque œuvre nouvelle de M. Ambroise Thomas ou de M. Massé. La partition est pleine d'intentions mélodiques, et il y a peu de mélodie. Elle fait croire à tout instant qu'elle va toucher, et elle ne touche point. Elle abonde en ravissants détails, qui sont dissimulés et comme] enfouis dans l'orchestre par la savante et discrète habileta du compositeur. Ce sont des traits de hautbois, des sou

pirs de cor, des bruissements de violon, de petits cris de flûte : que de jolies choses, mon Dieu ! comme tout cela est charmant, gracieux ! c'est, en vérité, de la musique bien distinguée ! Meyerbeer et Rossini font de la grande musique.

— Eh bien, monsieur, que faites-vous de mon fils ? demande une tendre mère au professeur du jeune homme.

Ce fils est un bon, honnête et consciencieux garçon, d'un esprit assez commun, mais qui ne laisse pas de remettre tous les jours des devoirs pleins de qualités solides, comblés d'intentions vertueuses, et d'où il a soigneusement effacé toute trace d'originalité future.

— Madame, répond le professeur en s'inclinant, monsieur votre fils est un élève bien distingué,

La mère s'en va ravie de l'éloge ; mais qu'en penserait un oncle ?

Au fond, vous voyez que, dans le langage de la conversation moderne, Isl distinction ne consiste plus à trancher sur la foule par un mérite éclatant, mais à s'y confondre au contraire, en sachant toutefois s'en distinguer par des qualités discrètes et d'une nuance tendre. Un exemple composé de locutions toutes faites rendra cela bien sensible : on dit d'une femme qui est habillée comme tout le monde, mais dont la toilette n*est pas celle de tout le monde, qu'elle a une mise très distinguée. C'est donc là aujourd'hui un de ces mots ondoyants, dont le sens flotte de l'estime au mépris, sans presque jamais toucher ni à l'un ni à l'autre.

Lorsqu'un terme change d'acception, c'est ordinairement que les idées qu'il exprimait ont disparu pour faire place à d'autres plus nouvelles. Toute révolution dans les moeurs a son contre-coup dans la langue, et c'est ce qui en rend l'étude si curieuse.

Il y avait en France, avant 89, quarante ou cinquante mille personnes, un peu plus, ou peu moins, qui comptaient pour quelque chose dans TÉtat : elles s'étaient donné le nom d'honnêtes gens. On ne parlait point des autres vingt-huit millions, gens du commun^ bons tout au plus pour faire pousser du blé ; c'était la canaille, le peuple : cela n'existait point. Un honnête homme eût haussé les épaules si on lui eût dit qu'il y avait en lui de quoi le dis^tinguer de ces êtres-là. Qu'avait-il, je vous prie, de commun avec eux ? Non, pour un homme de sa sorte, la distinciion était d'illustrer par quelque endroit ces avantages de naissance, de fortune et d'éducation, dont il ne faisait plus état, les partageant avec ce qui était pour lui tout le monde, La Bruyère, à qui il faut revenir sans cesse parce que personne n'a parlé avec plus d'étude une langue plus propre, disait qu'après le mérite personnel, ce sont les éminentes dignités et les grands titres dont les hommes tirent le plus de distinction et d'éclat. La Bruyère, qui est un orfèvre de style, avait ses raisons, pour donner la première place au génie ; et Je ne sais pas trop ce qu'en eût pensé le prince de Condé, son protecteur, qui était mieux placé que personne pour faire la comparaison. Mais tous deux se seraient entendus sur le

sens très précis que donnaient à ce mot de distinction les quarante mille honnêtes gens qui composaient la bonne compagnie d'alors, ou, pour parler plus congrûment, qui étaient la nation.

En 1793, ces quarante mille honnêtes gens sedistin" gnèrent par une merveilleuse promptitude à faire leurs malles, et ce fut le dernier beau jour de la distinction. Le peuple fît un grand feu de joie de beaucoup de choses qu'il n'avait pas connues par leurs agréments, et la bonne compagnie se trouva du nombre ; un peu plus tard, quand tout ce qu'on avait brûlé vint à renaître de ses cendres, et qu'on se remit à parier de bonne compagnie^ il n'y eut plus personne qui ne voulût en être. Quatre ou cinq millions d'hommes se présentèrent à la fois. Ce fut comme au théâtre, après une première re« présentation : « Tous ! tous ! tous ! » C'est alors que les gens qui n'aimaient point les cohues commencèrent à dire : « Distinguons, messieurs, distinguons ! La bonne compagnie ne peut être la cour du roi Pétaud. Nous n'y voulons point de malotrus ; montrez-nous, s'il vous plaît^ par où vous vous distingue^ des malotrus, et nous vous admettrons alors comme un homme véritablement distingué. Allons ! faites vos preuves ! »

En quoi consistent ces preuves ? A quel prix s'achète •la distinction ?

Le Français est vain ; je ne donne pas cette vérité comme neuve, mais simplement comme vraie. Un homme qui a de l'orgueil fait ce qu'il doit ou ce qu'il veut, et

ne tient nul compte de Topinion d'autrui. Celui qui n'a que la vanité agit pour être applaudi des autres, et surtout pour n'en être pas moqué. L'homme le plus brave en France a peur du ridicule, et, comme on est toujours ridicule pour les autres lorsqu'on fait autrement qu'eux, il s'est établi peu àpeu cette loi, que, pour être comme il faut, il faut être comme tout le monde. Et de là viennent ces expressions si fréquentes dans notre langue : « Cela se fait; cela ne se fait pas ; cela ne ressemble à rien ; cela est convenable ; ce jeune homme a du monde^ il sait son monde; on n'a jamais parlé ainsi, etc. »

Ainsi les preuves que la bonne compagnie est en droit d'exiger de qui prétend être admis par elle, c'est une parfaite connaissance du patron convenu, avec une ferme intention d'y être toujours fidèle. L'esprit n'y est point indispensable, mais il ne nuit que si on le montre.

La distinction moderne se compose donc de deux idées, qui semblent s'exclure au premier abord^ mais dont on peut maintenant comprendre l'affinité secrète : «n'être pas du commun, et être comme tout le monde ». L'homme distingué ne se laisse pas confondre avec les malotrus ; il se tire de pair : c'est de là que lui vient son nom, qui date de 1789; mais en revanche, soit par nature, soit par étude, il s'efface dans la foule des gens comme il faut, qui sont, tout aussi bien que lui, des hommes distingués.

Il n'y a dès lors rien d'étrange à ce que le mot puisse être, selon la circonstance, ou un éloge ou une critique.

Mais la banalité même de l'éloge fait qu'il commence à n'avoir plus de prix, et que nous voyons l'épithète rouler, d'année en année, sur une pente rapide, vers un sens injurieux. Le jour n'est peut-être pas loin où distingué ne sera qu'une nuance plus discrète et plus délicate de crétiriy goitreux et gâteux, trois aimables superlatifs qui font bien dans la langue du jour.

M. Listènes s'éveilla et prit, comme il en avait Thabitude, les journaux que son domestique déposait tous les matins sur la table de nuit. Tout en les ouvrant, il en vit tomber un papier d'un aspect fort gras, et qui était plié enforme delettre. Il le ramassa curieusement, l'ouvrit, et ne fut pas peu étonné de lire ce qui suit :

« 28 avril 1848

» Liberté, Égalité, Fraternité.

» M essieurs les gens de maison sont invités à se rendre, ce soir, à la salle de Mars, rue de la Victoire, pour y discuter sur leurs intérêts politiques et autres* La séance commencera à sept heures précises.

» Le président du club,

Arthur Fizolieïi;

Cela ressemblait à une circulaire, et n'en était pas moins écrit à la main. Bonne écriture, d'ailleurs, et or-

thographe irréprochable. Le club des gens de maison avait un président lettré. M. Listènes retourna la lettre pour voir la suscription: elle était adressée à Monsieur, Monsieur Cléobule Risembois, en ville. Il sonna, son domestique parut.

— Qu'est-ce que cela, Jean ? lui dit-il.

Jean rougit en reconnaissant le papier, et se gratta l'oreille ; il semblait chercher une réponse.

— A qui appartient cette lettre que je trouve dans mes journaux ?

— A moi, monsieur.

— Vous vous appelez Cléobule Risembois ?

— Monsieur ne sait pas même mon nom ! dit Jean avec quelque amertume.

— Pourquoi vous êtes-vous donné celui de Jean ?

— Ce n'est pas moi, monsieur. Il a passé par la tête à mon premier maître de m'appeler Jean. Jean ! je vous demande un peu ! voilà du propre ! J'ai voulu reprendre mon nom véritable en changeant de condition ; mais bah ! tous les maîtres s'entendent. Le second voulait m'appeler Pierre ; il n'aurait plus manqué que cela ! Pourquoi pas tout de suite Joseph ? J'ai demandé comme une grâce que l'on me conservât le nom de Jean, et depuis lors je me suis résigné ; il le fallait I Un domestique^ est-ce que cela compte ? est-ce que ça peut avoir un nom à soi ?

— Ça peut se faire mettre à la porte, citoyen Cléobule Risembois. Vous êtes donc, à ce que je vois ici, invité à

VOUS rendre au club pour y discuter sur vos intérêts politiques ?

— Et autres. Oui, monsieur.

— Et autres 1 soit, et vous comptez y aller ?

— Si monsieur le permet.

— Et qui m'ouvrira la porte ce soir ? qui me donnera mon bougeoir et mes pantoufles ?

— Le portier, monsieur ; il est prévenu.

— Les concierges ne vont donc point au club des gens de maison ?

— Oh ! monsieur, des portiers ! ça serait du propre î

— Vous avez raison, citoyen Cléobule Risembois, Je trouverais indécent que mon concierge allât au club.

— Monsieur a tant d'esprit!

— Mais, comme je n'entends pas que mes domestiques y aillent davantage, je vous préviens, citoyen Cléobule Risembois, que, si vous y mettez le pied ce soir, vous ne rentrerez jamais chez moi. Vous m'avez compris, Jean >

— Monsieur s'exprime avec une grande clarté.

— Eh bien, que ce soit dit une fois pour toutes, et faites-moi le plaisir de cirer mes bottes.

M. Listènes se trouva de loisir après son dîner.

— Parbleu I pensa-t-il, je ne serais pas fâché de voir ce que peuvent dire ces coquins, en attendant qu'ils nous égorgent.

11 avait en poche la lettre de sonrddmestique ; il la présenta au contrôle ; on l'introduisit avec des égards qui lui donnèrent une assez fâcheuse idée de- la réputation

du citoyen Cléobule. Il craignait d'être reconnu dans la salle et chassé comme un faux frère ; mais il eut soin de se placer dans un endroit sombre, et personne ne fit attention à lui,

L'aspect du club était curieux. Messieurs les gens de maison y étaient venus avec les insignes de leurs grades. Des cochers ventrus et poudrés, de prodigieux chasseurs surmontés de plumets triomphants, et des valets de chambre tout chamarrés d'or formaient la partie aristocratique de cette réunion.

Ils étaient réunis en un petit groupe que les poètes eussent aisément comparé à un bouquet de fleurs. Ils s'entretenaient entre eux et ne paraissaient point se mêler au reste de la foule. C'était la droite de l'assemblée. Le centre ondulait de redingotes marron. M. Listènes en reconnut deux ou trois pour les avoir vues, dans leur jeune temps, sur le dos des domestiques de ses 'amis. Quelques bonnets de coton blanc tranchaient sur ce fond sombre et signalaient les marquis de la casserole. La gauche était peuplée de barbes farouches et de manches de chemises retroussées jusqu'au coude. Il y fleurissait des cravates démocratiques et des casquettes dont la forme était tout à fait propre à terrifier la réaction.

La tribune était pleine de femmes. Quelques-unes étaient vraiment jolies et souriaient pour montrer leurs dents. Mais c'était le petit nombre. La plupart ressemblaient à des cuisinières, et ne manquaient sans doute pas de bonnes raisons pour justifier cette ressemblance.

Elles mettaient les poings sur les hanches et criaient ; courtes, grosses, grasses, rouges d'opinion et de figure rougeaude, fâcheuses à voir et plus encore à sentir.

Le président agita sa sonnette et ouvrit la séance. Il déplia un papier et lut un petit discours qui n'était pas trop mal fait.

— Mes chers collègues, leur dit-il, nous vous avons convoqués pour délibérer sur une importante question, qui touche de près ce que nous avons de plus cher et de plus délicat, je veux dire notre honneur. La loi exige, comme vous le savez, que nous ayons un livret où soient inscrites les différentes étapes de notre fortune. Elle appelle ce livret: livret des domestiques. Il a paru, à quelques-uns d'entre vous, mes chers collègues, que ce mot de iom^s/i^if^5, emportant avec soi je ne sais quelle idée d'infériorité et de mépris, n'était plus en rapport ni avec nos instincts ni avec notre position. Ils ont proposé d'adresser une pétition à l'Assemblée nationale. On y demanderait que ce terme fût retranché de la loi, comme injurieux pour une classe de citoyens, et on en proposerait un autre pour le remplacer. La discussion est ouverte. C'est l'auteur de la motion, le citoyen Fripouillet, qui a la parole.

Le citoyen Fripouillet se leva du coin des barbus, et courut au bureau en bousculant tout le monde. Il roula sur l'assemblée des regards terribles, étendit vers les assistants son bras noir de poils, et, enfonçant d'un formidable coup de poing le bois de la tribune :

— Frères et amis I il n'y a qu'un mot qui serve et ce n'est pas la peine d'en dire bien long, puisque nous sommes tous du môme avis. Nous ne voulons pas qu'on nous appelle domestiques. Si c'étaient les maîtres qui fussent domestiques, comme ça doit arriver un jour, je ne dis pas. Ceux-là méritent tous les noms qu'on voudra leur donner. Ce sont tous des propres à rien et des canailles. Mais nous, qu'on nous traite comme on ne traiterait pas des chiens ! Nous sommes libres, nous sommes électeurs, nous sommes éligibles, nous sommes tout autant qu'eux. Pourquoi donc serions-nous leurs domestiques ? Qu'un sous-préfet ou qu'un chef de bureau soient traités de domestiques, à la bonne heure ! mais nous ! cela est indécent. On m'a dit qu'en 93 , au temps de l'autre république, Robespierre avait supprimé ce nom-là ; il n'y avait plus que des officieux. Certainement, j'aimerais encore mieux avoir trente mille francs de rente ; mais enfin, servir pour servir, c'est plus flatteur d'être un officieux qu'un domestique. Je demande qu'on fasse la pétition tout de suite, et que nous la signions tous. La maison où je suis valet de chambre... »

L'orateur fut interrompu en cet endroit par un ricanement qui partait du banc des aristocrates. Il leur jeta un regard furieux.

— Qui est-ce qui se permet de rire quand je parle? Personne ne souffla. Il attendit quelques secondes, les

bras croisés, et reprit:

— Je disais que je suis valet de chamhre chez un pur.

DOMESTIQUE. lOI

II se chargera de notre pétition, il la remettra à l'Assemblée, et je vous prie de croire qu'en la voyant signée d'hommes comme nous, on la prendra en considération. Je voudrais bien voir qu'on eût l'air de nous...

L'orateur, ne trouvant point le mot propre, acheva sa pensée par un geste significatif. 11 descendit de la tribune et regagna sa place, où ses amis, les barbus et les purs, lui serrèrent la main avec effusion.

— Messieurs, repritle président, la paroleestà M. Rosambeau contre la motion.

— Comment ! contre la motion ? s'écria Fripouillet de son banc. Et vous permettez cela, monsieur le président?

— Mais sans doute, balbutia le président ému. Que voulez-vous que je fasse ?

— Mais alors où est la liberté ? A quoi ça nous sert-il d'avoir fait une révolution ? Citoyens, il y a ici des réactionnaires. Je dénonce les réactionnaires.

— A bas les réacs ! crièrent quelques voix.

Réac était un mot du temps, ainsi que démoc-soc, et tant d'autres qui naissent, tout grouillants, d'une révolution, comme les crapauds d'une pluie d'orage.

L'orateur était cependant monté à la tribune. C'était un vieux bonhomme, très poudré, et qui portait encore la queue. Il avait l'air bienveillant et digne, une voix chevrotante et cassée, mais d'un timbre clair, et qui s'entendait au loin.

— Messieurs, dit-il, je ne sais pourquoi vous en voulez

tant à ce nom de domestique. J'ai toujours servi dans

une grande maison, où je le porte depuis que je suis au monde, et je n'ai jamais vu qu'il eût rien d'avilissant. J'ai souvent même entendu M. le marquis regretter le temps où M. le duc, son illustre père, était domestique chez un des princes du sang royal. Il me semble que nous pouvons accepter, sans honte, un nom dont s'honoraient les plus grands seigneurs du temps passé.

— Zut pour les grands seigneurs! glapit une voix, qui devait être celle d'un marmiton.

— Ce mot me semble assez peu poli, ou, pour parler votre jargon, peu parlementaire; mais je laisse les grands seigneurs, puisque leur souvenir vous déplaît. Je me souviens fort bien d'avoir entendu conter à feu mon grandpère, qu'un homme d'infiniment d'esprit et de talent, qui a écrit de fort beaux livres, un nommé la Bruyère, tenait à grand honneur d'être domestique chez les princes de Condé. Un certain Molière, dont vous avez vu quelquefois le nom sur les affiches de la Comédie- Française, était plus estimécomme domestique du feu roi LouisXIV que comme poète ; et il paraît que c'est un poète admirable. Un titre que n'ont pas répudié les hommes les plus célèbres n'est pas fait, ce me semble, pour nous choquer, nous qui sommes précisément des domestiques.

)) Pour moi, je n'y fais pas tant de façons ; je suis né dans la maison de M. le duc; j'ai fait sauter, sur mes genoux, M. le marquis, son fils, chez qui je resterai jusqu'à ce que Dieu me rappelle à lui. Tout le monde

DOMESTIQUE. ï,0J

m'y a toujours considéré comme faisant partie de la famille. Quand mon maître parle de moi, et qu'il me dit en me frappant sur Tépaule: a C'est mon vieux domestique », il a presque des larmes dans les yeux, et j'ai grand'peine à m'empêcher de pleurer; mais je vous prie bien de croire que ce n'est pas de chagrin. Il me donne par-ci par-là quelques autres petits noms d'amitié; il m'appelle souvent, par exemple, son fidèle Caleb. Je crois bien que c'est un mot d'auteur, parce que M. le marquis est un savant, qui a toujours le nez fourré dans les livres. Mais j'aime encore mieux le nom de domestique ; celui-là me rappelle que je suis né, que j'ai vieilli, que je mourrai dans la maison de M. le marquis, que j'y ai vu trois gé~ nérations qui m'ont aimé tour à tour, et à qui je l'ai diablement rendu; il n'enferme pour moi que les idées les plus riantes, d'affectueux égards d'un côté, d'absolu dévouement de l'autre; je veux rester jusqu'à la fin de mes jours le serviteur le plus reconnaissant et le plus fidèle, le chien le plus soumis au plus tendre des maîtres, qui me nourrit de son pain, et, pour tout dire d'un mot, son domestique.

Un long murmure suivit ce discours, qui avait fait impression sur l'assemblée ; mais le malheur voulut que l'orateur, en se retournant, montrât en plein sa queue qui flottait sur le collet de son habit.

— Va donc te faire couper la queue, vieux chien! cria la voix d'un marmiton.

La salle éclata de rire. Il ne faut en France qu'une

mauvaise plaisanterie pour répondre aux meilleures raisons du monde.

Un femme demanda la parole.

— Voulez-vous parler pour ou contre le projet ? dit le président.

— Pour et contre, dit-elle avec aplomb.

C'était le moment des Vésuviennes, Celle-là n'était pas trop laide; tout le monde voulut l'entendre. On lui demanda ce qu'elle était; elle répondit qu'elle servait dans une maison bourgeoise, qu'elle y gouvernait tout à la fois la chambre de madame, la layette de la petite fille etledîner de monsieur. Cette façon noble etdélicate de faire entendre qu'elle était en même temps femme de chambre, cuisinière etbonned'enfant charma l'assemblée. Dix minutes après, c'était un fou rire dans toute la salle.

Mademoiselle Amanda avait bien commencé par s'occuper de la question; elle avait déclaré qu'il était fort triste, en effet, d'être une domestique ; mais qu'elle aurait bien vite donné son compte au maître qui lui manquerait de respect. Elle passa de là, par des transitions insensibles, à raconter toute la petite chronique de la maison Cornillet ; comme quoi madame était une chipie, qui faisait elle-même son marché, et que l'Assemblée constituante, protectrice de l'anse du panier, devrait mettre ordre à cet abus. Elle se plaignit violemment ensuite d'une camarade qui lui avait volé une excellente place et cria d'une voix flûtée, en montrant son joli petit poing rose, qu'elle lui arracherait les yeux.

— Viens-y donc! hurla une espèce de colosse habillée en femme, qui tomba, d'un saut, au pied de la tribune. C'était la fille de campagne dans toute son exubérance : dix-neuf ans, taillée en poutre; larges pieds, larges mains, large bouche, avec de petits yeux flamboyants et un gros coloris rouge broyé à l'huile sur une peau noire. Amanda fit un petit geste de dédain en la voyant.

— Pourquoi donc que tu as l'air de me mépriser ? Je suis domestique tout comme toi.

— Vous, domestique ? dit Amanda. Une servante d'auberge tout au plus, une fille l

Le colosse ne fit qu'un bond, et les deux adversaires se prirent bravement aux cheveux et continuèrent de traiter la question à coups de pied et à coups de poing. La foule se tordait de rire et battait des mains. M. le président agitait sa sonnette.

L'ordre fut rétabli par un sergent de ville, je veux dire par un gardien de Paris ; car les gardiens de Paris avaient alors remplacé les sergents de ville, comme les gardes républicains avaient succédé aux fameux municipaux de Louis-Philippe. Le peuple, qui n'a jamais aimé les gens de police, croit s'en être débarrassé quand il leur a imposé un nouveau costume et un autre nom.

Cet incident avait jeté beaucoup de trouble dans l'assemblée. Le président proposa de fermer la discussion et de voter.

— Mais on n'a pas répondu au citoyen Rosambeau î

s'écria une voix qui fit tressaillir M. Listènes. Je demande la parole.

— Vous l'avez, citoyen Cléobule Risembois.

Le citoyen Cléobule Risembois monta fièrement à la tribune, la main gauche passée dans le châle de son gilet :

— Frères et amis ! après l'incroyable témoignage d'adulation qu'un homme indigne de l'être a proféré devant nous, après ce discours bas et vil où nos légitimes ennemis, ceux qui s'appellent nos maîtres...

A ce moment, Cléobule sembla perdre contenance : il regardait fixement, et avec des yeux stupéfaits, un certain endroit de la salle, et il répétait en balbutiant : Qui s'appellent nos maîtres,., qui s'appellent nos maîtres. Tout d'un coup, avec le geste d'un homme qui prend une grande résolutionet se met au-dessus des conséquences :

— Ces maîtres, s'écria-t-il, qui viennent Jusqu'ici pour nous espionner! J'en aperçois un qui a violé notre sanctuaire. Citoyen président, je demande son expulsion immédiate.

Et il désignait du doigt la place où se tenait M. Listènes. Tous les regards se tournèrent de ce côté. M. Listènes était un original qui trouva la situation plaisante.

— Monsieur Je président, dit-il d'un ton fort calme, je n'ai jamais mis un de mes gens à la porte sans lui permettre de s'expliquer; je demande aujourd'hui la môme justice, ou, si vous voulez, la même faveur. Ce que j'ai à dire ne sera peut-être pas inutile à la question

DOMESTIQUE. IQJ

qui VOUS occupe. Cette question intéresse les maîtres tout autant que les domestiques. Vous n'avez encore entendu qu'une des deux parties ; je vous serais obligé d'écouter l'autre.

— Comment donc, monsieur ! dit le président en s'inclinant fort bas. Veuillez prendre la peine de monter à la tribune.

M. Listènes s'y établit commodément, et parla ainsi :

— Vous connaissez, mes amis, un vieux proverbe qui dit qu'il n'y a pas de sots métiers. Il n'y en a pas non plus d'avilissants, quand ils sont honnêtes. Celui de serviteur à gages n'a rien de honteux ; comment pourrait-il y avoir quelque idée de honte dans le mot qui l'exprime ?

» Domestique ne veut pas dire autre chose qu'/ïomm^ àe la maison. C'est le sens du mot latin d'où il a été tiré. Ce que vous a dit M. Rosambeau est parfaitement vrai. Ce terme était autrefois un titre de gloire. On regardait comme un honneur de se dévouer à une autre personne, de lui rendre, en échange de son hospitalité, tous les services qu'elle pouvait réclamer ; et cet honneur était brigué par les plus honnêtes et les plus illustres personnages du royaume.

» Les mœurs ont changé, je le sais. On n'aime plus guère se soumettre à un homme qu'on regarde comme son égal, et qui l'est en effet; c'est une nécessité que Ton subit, mais on n'y voit rien de glorieux. Tout le monde aujourd'hui sent frémir en soi je ne sais quelles

idées d'indépendance, et j'avoue que ces idées semblent singulièrement rabattues par ce mot de domestique. Il a pris un sens méprisant dans certaines phrases.

» Il estcertain qu'en traitant un sous-préfet de domestique, on n'entend pas lui faire un compliment. Le mot peut être désagréable au sous-préfet; mais, je vous le demande, pourquoi le serait-il aux domestiques ?

)) Au fond, il n'y a personne qui soit tout à fait indépendant, et nous sommes tous les domestiques les uns des autres. Oui, citoyen Cléobule, je suis votre domestique plus encore que vous n'êtes le mien. Vous m'allumez mon feu et me cirez mes bottes, cela est vrai ; mais, moi, je vous nourris, je vous loge, je vous habille, je vous chauffe et vous paye. Croyez-vous que je gagne sans peine les douze cents francs que vous me coûtez par an ? Souvent, quand vous entrez le matin dans nia chambre, pour la faire, vous me trouvez à mon bureau ; vous m'y voyez encore le soir, quand vous allez vous coucher. Quefais-je là ? je travaille pour moi et pour vous.

» Soyez sûr que le plus domestique des deux n'est pas toujours celui qu'on pense. Vous m'obéissez, citoyen Cléobule Risembois, et souvent très mal, quand je vous demande de brosser mes habits. Je vous obéis, et toujours très bien, quand vous venez à la fin du mois me demander vos gages. Tous les services que vous me rendez ne sont-ils pas un commandement que vous me faites de travailler, afin de vous en solder le prix? Vous trouvez

les domestiques bien malheureux de servir : les maîtres sont bien plus à plaindre d'être servis par vous. Vous souffrez de m'avoir pour maître, citoyen Cléobule ? mais moi, pensez-vous que je ne souffre pas de vous avoir pour serviteur ?

» Croyez-moi! nous ne nous devons rien l'un à l'autre. Mais vous êtes dans ma maison, vous y mangez mon pain, et, à ce titre, vous êtes mon domestique ; c'est le nom le plus honorable et le plus doux que je puisse vous donner. C'est à vous de ne point avilir un terme dont le sens est si beau. L'honnêteté de votre conduite, le dévouement que vous témoignerez à ceux qui vous nourrissent, votre exactitude à remplir fidèlement les devoirs de votre condition, feront plus honorer le nom de domestique que toutes les pétitions du monde. Déchirez-moi la vôtre, qui ne peut servir à rien.

» Elle n'est que l'expression de rancunes mesquines. Il faut qu'il y ait, en ce monde, des gens qui commandent et d'autres qui obéissent. Obéissez, comme vous saurez commander un jour, dignement et en homme ; et ne vous inquiétez point du nom dont on vous appelle : ce nom aura toujours un sens honorable si vous êtes gens d'honneur.

)) J'ai dit ; et maintenant, citoyen Cléobule, je vous préviens que je serai moins cruel pour vous que vous n'avez essayé de l'être pour moi. Je garde à Jean sa place ; mais je crois qu'il fera bien, au lieu de crier contre le mot domestique, d'être, s'il se peut, un bon domestique. »

Tout le monde se mit à rire en voyant la mine piteuse de M. Cléobule Risembois, et M. Listènes sortit, suivi de Jean, qui grommelait entre ses dents:

— C'est égal, je voudrais bien le voir un jour à être domestique ! si ça l'amuserait !

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