‹ Le Moulin rougeChapitre 10 sur 53 · LE PROLOGUE DU DRAME · texte numérisé non relu

LE PROLOGUE DU DRAME

Le baron de Lascars consulta sa montre, elle marquait huit heures et quart.

— J’ai du temps devant moi, — murmura-t-il, — je puis affronter la cohue... j’en sortirai toujours avant que la tragédie commence...

Il allait s’enfoncer résolument dans la foule, quand il lui sembla sentir une légère secousse aux environs de son gousset.

Il y porta la main. -

Sa montre venait de disparaître.

11 regarda devant lui, et il se vit en face d’un grand gaillard de vilaine mine, qui sifflottait et tournait ses pouces d’un air indifférent et dégagé.

— Bon 1 — pensa Lascars en souriant, — voilà qui se trouve à merveille.

Il se pencha vers le personnage patibulaire et il lui dit tout bas :

— Je viens du Nord et j’arrive à Fersailles.

L’homme, sans manifester le moindre étonnement, ré- , pondit :

— Je suis de noce et je vais au feu.

Puis il ajouta :

— Tiens, vous en êtes, mon officier ! — si j’avais su je ne l’aurais pas prise, — on se doit des égards entre confrères... — Faut-il vous la rendre?

— Inutile, — répliiiua Lascars.

— Comme ça, vous me la donnez ? — grand merci !

— Oui, je te la donne, mais à une condition...

— Laquelle?

— C’est que tu vas me dire où se trouve Huber en ce moment.

— Rien de plus facile. — Quand j’ai quitté le maître, il n’y pas dix minutes, il était avec Macaroni, à deux cents pas d’ici, sur la droite, à l’angle du fossé, auprès de ce poteau qui porte un gros lampion, il doit y être encore, mais vous aurez plus de peine que vous ne croyez à arriver jusqu’à lui, — plus l’on avance et plus c’est épais ! — c’est tout au plus si une couleuvre viendrait à bout de se faufiler là-dedans.

— Eh bien ! peut-être pourras-tu m’apprendre ce que j’ai besoin de savoir,

— Si je le peux, regardez la chose comme faite.

— Etais-tu, hier au soir, au cabaret de Sauvageon ?

— J’y étais... je suis un des dix lapins. — Bergamotte, pour vous servir...

— Alors, tu dois savoir si les ordres donnés à Huber sont exécutés.

— Je sais que les escouades, au grand complet, se trouvent présentement sur la place où nous sommes, bien en ordre, aux bons endroits, et que tout à l’heure on rira. — Est-ce ça qu’il vous faut?

— Oui.

— Vous n’avez pas autre chose à me demander?

— Pas autre chose, et comme tu me parais un gaillard intelligent, prends ces deux louis et bois-les à ma santé quand la besogne sera faite !

— Dieu bénisse la main qui m’étrenne ! — répliqua Bergamotte en empochant l’argent, — mon officier, je garderai votre montre toute ma vie afin de n’oublier jamais l’heure où je viens d’avoir l’avantage de faire votre connaissance.

Les courts renseignements donnés par le coquin en sous ordre suffisaient à Lascars. — Huber, ses lapins et ses bandits étaient là, n’attendant que le signal. — Donc rien ne pouvait plus empêcher le drame nocturne de dérouler ses péripéties sanglantes.

En conséquence, le baron ne donna point suite à sa pre-

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mière idée, et au lieu de s’enfoncer au plus épais de la multitude, il battit en retraite jusqu’à l’angle de la nouvelle rue Royale, et il s’adossa à l’une des colonnes qui soutiennent, aujourd’hui encore, les bâtiments du gardemeuble.

Là, il rabaüit sur ses yeux l’une des cornes de son vieux chapeau lampion, afin de maintenir dans l’ombre la partie supérieure de sou visage ; il croisa ses bras siir sa poitrine et il attendit.

Tandis que la foule s’entassait sur la place Louis XV, un prodigieux désordre et une dangereuse confusion régnaient dans la rue Royale que bordaient sur toute l’étendue de son parcours, les échalaudages dont nous avons entendu Pauline Talbot parler à son père.

Celte voie, cent fois trop étroite malgré sa largeur, en une telle occurence, était encombrée non-seulement par la masse grossissante des piétons, mais encore et surtout par les équipages des dames de la cour et des gens de qualité qui se rendaient aux loges construites pour eux à l’entrée des Champs-Elysées, ou qui gagnaient l’hôtel magnifique nouvellement construit à côté du garde-meuble pour monsieur de La Reynière, fermier général, lequel avait mis ses fenêtres à la disposition de nombreux invités appartenant au plus grand nionde.

On dwine quel terrible et effrayant pêle-mêle devaient produire ces carrosses massifs, ces chevaux excités par le bruit et les, clameurs, j)iaffant au milieu d’une cohue qui ne parvenait point à s’entr’ouvrir pour leur livrer passage...

Déjà des femmes et des enfants venaient d’être écrasés sous les roues ou foulés aux pieds; — déjà des affiliés au hideux complot coupaient les traits des attelages afin d’augmenter le désordre; des-misérables déguisés en soldats par des uniformes d'eini)runt, lardaient à coups d’épée le poitrail des chevaux pour les contraindre à reculer; des hommes du peuple se jetaient à leurs naseaux, saisissaient

les guides et s’efforçaient de faire retourner les voitures en arrière. — Les roues s’accrochaient, — les cochers juraient et distribuaient des coups de fouets à droite et à gauche, — les laquais mettaient l’épée à la main, — la populace avinée et furibonde chargeait d’injures les seigneurs et les belles dames...

Ceci, d’ailleurs, n’était encore qu’un prologue, et c’est à peine si ce prologue faisait prévoir les horreurs du drame imminent...

Monsieur Talbot et Pauline, entraînés par le flot qui s’était emparé d’eux pres(iu’au sortir de leur paisible demeure, avaient parcouru la ligne des boulevards toute entière, sans accident, sinon sans angoisses.

Les instinctives terreurs du vieillard augmentaient à chaque pas, et la jeune fille, étonnée d’abord, puis inquiète de se voir captive entre des murailles vivantes, de se sentir enveloppée et effleurée de tous côtés par des inconnus, commençait à partager ces terreurs dans une certaine mesure...

Elle ne songeait plus guère au feu d’artifice, et volontiers elle aurait donné beaucoup pour se retrouver assise à la porte du pavillon de briques rouges, sous les tilleuls du petit jardin...

Monsieur Talbot maudissait de tout son cœur la faiblesse avec laquelle il avait cédé follement aux désirs de* son enfant chérie.

Vingt fois, chemin faisant, il eut la pensée de ne pas aller plus avant, de faire volte-face et de regagner sa demeure avec Pauline, mais un regard jeté autour de lui suffisait pour lui prouver combien uu tel projet était irréalisable! — Autant aurait valu entreprendre, dans un frêle esquif, de remonter le cours des cataractes du Niagara !..

La foule allait droit devant elle, occupant toute la largeur des boulevards, semblable à un fleuve majestueux coulant à pleins bords entre des quais de granit...

Dans sa marche lente, mais continue, la force d’impul-

Digiti. '‘Goo«

l.E MOULIN ROUGE

sion acquise était capable de lui faire renverser tous les obstacles, si (jiielque obstacle se fut opposé à son passage.

A la hauteur de la porte Saint-Denis, un homme tomba, foudroyé par l’apoplexie (1),

Ceux qui marchaient immédiatement derrière lui voulurent faire halte atin de relever le corps inanimé du moribond. — Ce fut une tentative inutile. — Le flot ne s’arrêtait pas, les profondes colonnes avançaient sans cesse, les foules succédaient aux foules, paralysant toute résistance individuelle, rendant impossible le temps d’arrêt même le plus court...

A peine le cadavre avait-il touché le sol qu’il fut submergé, et la multitude passa sur lui, le broyant sous ses pieds, comme au champ de bataille, les escadrons qu’emporte le galop rapide passent sur les soldats tombés...

Cependant, et après une marche d’une heure qui leur parut longue comme un siècle, Pauline et son père atteignirent l’entrée de la rue Royale.

Là commençaient les échafaudages, là s’étalaient les gradins construits par la spéculation et offrant au public un nombre considérable de banquettes étroites, disposées en manière d’amphithéâtre.

Monsieur Talbot respira et son âme oppressée se fondit en une fervente action de grâce.

Désormais le danger — croyait-il — n’existait plus, puisqu’il devenait possible d’échapper aux redoutables étreintes du serpent populaire.

Déjà les gradins étaient singulièrement encombrés de spectateurs payants ; — néanmoins le vieillard vint à bout, moyennant une rétribution relativement considérable, de faire placer sa fille et de se placer lui-même au[)rès d’elle.

La hausse se manifestait depuis une heure, et le prix d’entrée, fixé dans l’origine à la modique somme de ciii(| sous, atteignait maintenant le chiffre de trois livres.

(1) Tous les dclails que nous donnons sont historiques.

, — Nous sommes désormais hors d’affaire, — se dit monsieur Talbot, — et je jure bien de ne plus exposer Pauline aux risques que nous venons de courir ! Dussionsnous passer la nuit entière sur cet échafaudage, nous ne quitterons l’endroit où nous sommes que lorsque les rues seront libres et la circulation facile !..

Pauline oubliait ses terreurs passées et s’abandonnait naïvement à la joie du plaisir promis...

Neuf heures sonnèrent à l’horloge de l’iiôtel des Invalides.

Un coup de canon retentit sur l’esplanade...

En même temps une traînée de feu s’échappant de la loge où se trouvait la famille Royale, s’épanouit dans les airs.

Marie-Antoinette, de sa main blanche et fine, de cette main destinée à porter tour à tour le speptre des reines de France et la palme des martyres, venait d’enflammer la première fusée...

A ce signal attendu, la foule répondit par une acclamation retentissante comme le tonnerre, et par un immense battement de mains...

— Applaudissez, peuple de fous ! — murmura Roland de Lascars, toujours adossé à l’une des colonnes du Garde- Meubles, — réjouissez- vous ! acclamez vos rois ! Tout à l’heure la joie et l’enthousiasme céderont la place aux plaintes et aux malédictions! tout à l’heure vous grincerez des dents !..

La fête commençait ! — des milliers de pétards éclataient avec fracas comme la mousqueterie de vingt régiments! — des gerbes flamboyantes tourbillonnaient, se croisaient à travers l’espace, et semblaient monter jusqu’aux profondeurs infinies du firmament...

Dans l’espace réservé autour des carcasses gigantesques

de l’édifice pyrotechnique, espace défendu contre les envahissements de la foule par de solides barrières et par une double rangée de garde-françaises, les artificiers en sousordre, armés de lances à feu, allaient et venaient, prêts à se porter sur tous les points pour exécuter les instructions de leur chef.

Deux de ces hommes se rapprochèrent, — ils étaient pâles, et leurs yeux brillaient d’un fiévreux éclat, — ils ne firent que passer l’un à côté de l’autre et ils échangèrent rapidement et à voix basse ces quelques mots :

— Est-il temps d’agir?

— Oui.

— A l’œuvre, donc !

— A l’œuvre !

Le premier disparut derrière la statue de Louis XV, parmi les échafaudages qui soutenaient le bouquet gigantesque. '

Le second se dirigea vers des caissons remplis de plusieurs centaines de fusées destinées à jouer leur rôle tour à tour après les pièces principales, et à occuper les entr’actes.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Soudain une clarté fulgurante, comparable pour l’éclat et l’intensité à cette lumière électrique que la science moderne fait jaillir de deux morceaux de carbone, illumina non-seulement la place Louis XV, mais rayonna sur les Champs-Elysées et sur Paris entier...

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