LE DRAME
En même temps une véritable trombe de feu jaillit vers le ciel avec un formidable accompagnement de coups de canons, et de grandes flammes rouges, d’un effet sinistre, flammes d’incendie ne faisant point partie du feu d’artifice, enveloppèrent de toutes parts la statue équestre du roi.
Le bouquet, — qui UC (levait être tiré que beaucoup plus lard, — éclalait, et les toiles peintes, ajustées sur des charpentes et formant la décoration architecturale du temple de l'hymen, étaient embrasées.
Une main malfaisante venait de causer ce désastre, il était impossible d’en douter. — L’artificier en chef s’arrachait les cheveux et poussait des rugissements de douleur et de colère...
La foule des curieux, au contraire, prenant l’incendie du temple pour une circonstance de spectacle, et trouvant splendide l’éruption du volcan, se remit à battre des mains.
Cette joie fut de courte durée.
Une mèche à feu s’approcha des caissons dont nous avons parlé et qui regorgeaient de fusées volantes.
Ces fusées s’animèrent aussitôt, comme une cohorte de . reptiles ailés et flamboyants... — Elles prirent leur vol, entraînant avec elles les lourdes baguettes qui leur servaient de contre poids, mais au lieu d’opérer leur ascension en ligne perpendiculaire, pour accomplir ensuite dans l’espace d’élégantes paraboles, elles s’élancèrent horizontalement, semant une pluie brûlante d’étincelles sur les têtes effarées, enfin meurtrissant et tuant ceux qu’elles heurtaient au passage, et faisant explosion au plus épais des masses.
Il n’en fallait pas tant pour porter l’épouvante à son paroxisme.
Celte épouvante devint du délire lorsque soudain, sur tous les points de la place Louis XV, on entendit des clameurs féroces se mêler aux cris de terreur et les dominer ; — lorsqu’on vit des hommes à visages de bandits, faire étinceler les lames nues de longs couteaux, commencer le pillage et menacer d’une mort immédiate quiconque tenterait de leur résister.
Les lapins de maitre Huber et leurs dignes accolytes se mettaient à la besogne !
Alors commencèrent des scènes à tel point effrayantes et
"ijilizcJ by Guosli
monstrueuses que devant elles la pensée recule avec horreur... en présence de souvenirs de cette nature le roman doit se taire et céder là place à l’histoire.
Les témoins oculaires, dont les mémoires du temps noiis ont conservé les notes, racontent les tragiques événements de la nuit du 30 mai avec une simplicité, et en même temps avec un pathétique, que ne sauraient surpasser les récits les plus habilement composés au point de vue de l’intérêt dramatique.
Nous renvoyons donc nos lecteurs aux chroniques de la lin du dix-huitième siècle, et nous allons nous borner à tracer un rapide précis des faits principaux.
La foule, assaillie à la fois par les fusées et par les bandits, par le feu et par le fer, essaya de fuir, et cent mille personnes se tournèrent à la fois vers la rue Royale... un grand nombre n’y devaient jamais arriver vivantes !
Nous avons parlé des garde-fous placés par les ordonnateurs de la fête autour des excavations profondes subsistant sur les bas côtés de la place Louis XV. — Ces , gardefous, trop faibles pour résister longtemps à la pression formidable que les masses exerçaient sur eux, se rompirent.
Alors, des centaines de malheureux s’engloutirent au fond des gouffres et s’y brisèrent, en poussant des cris d’agonie et des gémissements désespérés.
De minute en minute, de seconde en seconde, à chaque mouvement des flots populaires, le nombre des victimes augmentait ; — des monceaux de cadavres s’ajoutaient aux cadavres ; des corps meurtris et palpitants grossissaient l’hécatombe humaine.
La nouvelle de ces engloutissements effroyables, se répandit en quelques secondes d’un bout à l’autre de la place.
Alors le tumulte et la confusion, qui semblaient cependant avoir atteint leur apogée, grandirent encore...
Dans la crainte d’être poussés par le courant du côté des
excavations meurtrières, un grand nombre de spectatéurs, inoffensifs jusqu’à ce moment, mais n’écoutant plus que l’instinct égoïsme et souvent féroce de la conservation — mirent l’épée à la main, frappèrent tous ceux qui les pressaient, et se frayèrent une route sanglante vers un salut douteux.
Au milieu de cette confusion épouvantable, les bandits faisaient leur œuvre et travaillaient en conscience... — excités par l’eau-de-vie, par la soif du gain, par les ordres qu’ils avaient reçu, et aussi par leur brutalité naturelle, ils poignardaient les hommes avant de les dépouiller ; — ils arrachaient les oreilles des femmes pour s’emparer des anneaux d’or et des pendeloques de pierres précieuses, ils leur fendaient la gorge en coupant les colliers, ils leur tranchaient les doigts pour s’emparer plus sûrement des bagues. — Un grand nombre de malheureuses moururent, après plusieurs jours de souffrances, des suites de ces horribles blessures (1).
Ces scènes de violence ne se concentraient point dans l’enceinte de la place Louis XV ; — elles se continuaient dans les rues, sur les ponts, et jusque dans les Champs- Elysées, où l’on assassina des femmes, des enfants, des vieillards !
Nous avons laissé Pauline Talbot et son père, tranquilles et se croyant en sûreté, sur l’un des échafaudages de la rue Royale...
Lorsq U ’éclatèrent les premières clameurs qui précédaient la catastrophe, lorsque la boucherie commença , lorsque le souffle de la mort passa visiblement sur la multitude déci-
(I) Tous CPS détails sont de la plus rigoureuse exactitude historique* Deux grandes dames, entre autres, la marquise d’Albert et la comtesse de Renti, furent niontées par une fenêtre dans l’hétel de M. de la Reyniére. La marquise avait la gorge fendue profondément. La comtesse avait les deux oreilles arrachées.
( Note de l’auteur. )
mée, la jeune fille, tremblante, éperdue, se serra contre son père, comme pour chercher dans ses bras un asile inviolable, cacha dans ses deux mains son visage baigné de larmes et s’efforça de fermer ses oreilles aux plaintes déchirantes, aux cris d’angoisse, aux râles d’agonie qui lui brisaient le cœur.
Monsieur Talbot dont l’un des bras, passé autour des épaules de sa fille, la soutenaient en l’enveloppant, sentit tout à coup le corps souple de la pauvre enfant frissonner et se raidir.
Il regarda Pauline.
Elle était plus pâle qu’un linceul, — ses paupières battaient de l’aile sur ses pupilles renversées. On eût dit que la vie allait l’abandonner.
— Ma Pauline, ma fille chérie... — s’écria le vieillard avec épouvante — que se passe-t-il en loi? souffres-tu?.. — sou tiens-toi !.. — reprends courage!.. — le spectacle auquel nous assistons est affreux, mais le danger n’est pas pour nous...
— Mon père... — balbutia la jeune fille... — mon père, je me sens mourir... — Oh! pourquoi, pourquoi sommes-nous venus ?
Monsieur Talbot allait répondre.
Il n’en eut pas le temps.
Une de ces terreurs paniques et sans cause immédiate, qui s’emparent des foules, à certaines heures, aussi bien que des armées en déroute, affola soudainement les spectateurs placés derrière lui et à ses côtés sur l’estrade. /
Tous, par un mouvement irréfléchi, se précipitèrent en avant, comme si les hautes murailles neuves auxquelles • s’adossait l’échafaudage, allaient s’écrouler sur eux...
Une terrible oscillation résulta du brusque déplacement de plusieurs centaines de personnes.
On entendit craquer les poteaux de l’estrade ; les planchers mal assemblés se disjoignirent; — l’équilibre était rompu ; l’échafaudage tout entier s’abattit, écrasant les
LE MOULIN RODGE
blessés et les fugitifs, entassés dans la me Neuve, et ensevelissant sous ses débris presque tous les voisins de monsieur Talbot et de Pauline.
Le vieillard et sa fille , plus favorisés que ces malheureux, sans doute parce qu’ils occupaient des places du premier rang, se trouvèrent lancés à une assez grande distance; — ils tombèrent debout; — la violence de la secousse, il est vrai, les renversa au moment où ils touchaient le sol, mais ils roulèrent sur un amas de cadavres ; — leur chute en fut amortie et, surpris de se revoir vivants et sans blessures, ils s’enlr’aidèrent à se relever.
Echappés par une sorte de miracle à ce danger mortel, le père et la fille étaient bien loin cependant d’être sauvés... d’un instant à l’autre ils pouvaient être écrasés sous les sabots des chevaux affolés qui se débattaient dans une mêlée sans nom, ou foulés aux pieds par les fuyards , ou frappés par les égorgeurs.
En moins d’une seconde, monsieur Talbot envisagea sous toutes ses faces cette situation quasi-désespérée. — La pensée qu’il ne pouvait. rien pour sa fille lui serra le cœur comme une tenaille d’acier ; — il voulut tenter cependant un suprême effort, et, jetant un rapide regard autour de lui, il entrevit une chance de salut...
A vingt pas à peine, derrière l’endroit où s’élevait un instant auparavant l’échafaudage écroulé, s’ouvrait une ouverture béante et sombre.
C’était la porte cochère de l’un des hôtels en construction dans la rue Royale... Cette porte, démasquée par la chute des estrades, donnait accès dans un large espace, encombré de pierres de taille et de matériaux de toutes sortes, lieu d’asile sûr où le péril n’existerait plus...
Mais ce lieu d’asile, comment l’atteindre? Comment franchir avec Pauline la montagne de débris, de mourants et de morts qui s’élevait en travers de la rue comme une barricade insurmontable ?
C’était, pour le vieillard, une entreprise presque irréalisable... il l’essaya pourtant ; il dit à sa fille :
LE MOULIN HOUGE
— Mon enfant, tout n’est pas perdu... rappelle ton courage... rassemble tes forces et suis-moi! Dieu nous aidera.
Puis, saisissant Pauline par la main, il s’élança avec elle parmi les décombres, monstrueux assemblage de charpentes brisées et de cadavres sanglants...
Il en atteignit le faîte, soutenant toujours la jeune fille frissonnante, à demi-morte, qui poussait des gémissements et des cris d’horreur en sentant palpiter sous ses pieds les membres des infortunés (ju’un reste de vie agitait encore.
Ils touchaient au but cependant. Quelques pas à peine, désormais, les séparaient du terrain libre et désert. — Ces quelques pas furent franchis, et monsieur Talbot, serrant Pauline contre son cœur, s’écria :
— Mon Dieu ! vous m’avez permis de sauver ma fille ! mon Dieu ! Seigneur mon Dieu, je vous remercie et je vous bénis !.. ah ! ce moment me fait oublier toutes les douleurs de ma vie ! je suis heureux!., je n’ai pas souffert I
Il fit asseoir la jeune fille sur un bloc de pierre, il l’enveloppa de ses bras, il couvrit de baisers son front pâle et ses joues livides, en répétant :
— Le péril est passé... le -miracle s’est fait... rassuretoi, ne tremble plus...
Hélas ! — tout n’était pas fini pour le vieillard et pour son enfant.
La scène que nous venons de raconter, et qui, selon toute apparence, devait passer inaperçue au milieu de son ' cadre d’épouvantable confusion, avait eu un témoin attentif.
Ce témoin était Roland de Lascars.
Depuis (|uelques instants le baron, forcé de quitter la colonne du garde-meuble, contre laquelle les remous tumultueux de la foule menaçaient de l’écraser, s’était laissé entraîner malgré lui par le courant dans lame Royale.
Commençant à craindre de devenir l’une des victimes de la tempête suscitée par lui, se sentant débordé de toutes
parts et comprenant l’impossibilité de la lutte contre un torrent déchaîné, il venait de chercher un abri derrière la caisse d’un carrosse renversé, qui jouait au milieu de la voie publique le rôle d’un bloc de granit au sein d’un fleuve impétueux et forçait le terrible courant à se diviser.
Roland fut rejoint presqu’aussitôt en ce lieu par un petit groupe de cinq hommes, à mines effroyables, — leurs visages enflammés rayonnaient d’une joie farouche, leurs mains et leurs vêtements étaient tachés de sang.
ROLAND, BERGAMOTTE Eï TANCRÈDE.
La présence de tels voisins, en un pareil moment, n’était rien moins que rassurante. — Le baron, à tout hasard, glissa l’une de ses mains sous la basque de sa veste écarlate et chercha la crosse du pistolet passé dans sa ceinture.
Mais avant qu’il eût achevé le geste et saisi l’arme, l’un des bandits le regardant bien en face, s’écria :
— Cornes du diable, mon officier, la rencontre est heureuse ! j’ose croire que voilà une belle nuit, et qu’on fait ici de la bonne besogne ! qu’en dites-vous?
Roland fixa les yeux, à son tour, sur son interlocuteur et reconnut Bergamotte, le voleur de montre et le donneur de renseignements.
— Belle nuit, en effet ! répliqua-t-il — mais, pourquoi quittez-vous si vite cette besogne que vous vantez ?
— Mon officier, on n’est pas de fer ! — il faut bien reprendre haleine, quand on a travaillé comme nous venons de le faire, les camarades et moi !... — Ah ! nous n’y allions pas de main-morte, et nos couteaux sont rouges jusqu’au manche!... — A propos, il m’est arrivé malheur... — un imbécile de bourgeois, d’un grand coup de coude, a mis en miettes votre montre dans ma poche!... — J’ai
remboursé le coup de coude avec un coup de pointe, mais ca ne raccommodera pas la montre, et j’y tenais pour l’amour de vous.
Au moment où Lascars allait répondre, un bruit formidable l’en empêcha. — L’écroulement de l’estrade chargée de spectateurs était la cause de ce fracas inattendu.
Pauline et son père vinrent tomber à quelques pas du baron qui tressaillit en reconnaissant la jeune fille.
— C’est le diable qui me l’envoie ! — murmura-t-il — puisque’ l’occasion se présente, ne la laissons point échapper.
— Bergamotte, dit-il vivement au bandit, Huber vous a donné l’ordre d’obéir, vous et vos gens, à quiconque vous adresserait ces mots : — Je viens du Nord, et j'arrive à h ersailles.
— C’est la vérité, mon officier, et si vous avez quelque chose à nous commander, ne vous gênez pas, nous sommes là...
— J’ai quelque chose à vous commander, en effet, et le service (|ue j’attends de vous sera bien payé... — vous êtes cinq... chacun de vous aura dix pièces d’or.
— A ce prix-là — répliqua Bergamotte, nous passerons, si vous voulez, dans le feu qui flambe là-bas, près de la statue du roi...
— Vous voyez ce vieillard et cette jeune fille ?
— Qui sont en train d’escalader les tas de décombres, et qui s’y prennent, ma foi, pas trop mat... — est-ce ça ?
— Oui.
— Eh bien ?
— Eh bien ! emparez-vous de la fille, séparez-la de son père et emportez-la.
— Où?
— Où vous pourrez, pourvu que ce soit hors de la foute.
— Ce sera difficile.
— Moins que vous ne le pensez... l’un de vous portera
i,i: Moi LiN itouGi':
la petite:.. Je marcherai devant avec les (juatre autres, l’épée nue à la main, et nous nous ouvrirons de force un passage... aussitôt que nous serons en lieu sûr, je vous remettrai le prix convenu.
— C’est bon!... tit Bcrgamotte, — nous allons essayer... puis il ajouta ; Pendant que nous serons en train, faut-il tuer le vieux T
— C’est inutile... — répondit Lascars, laissez-le vivre... à moins cependant qu’il ne se défende...
— C’est entendu... — en avant, les autres !...
Les paroles qui précèdent s’étaient échangées tandis que monsieur Talbot et Pauline gravissaient les monceaux de cadavres et de débris.
Ils venaient d’atteindre l’abri de la porte cochère, lorsque Bergamotte, Lascars et les quatre bandits s’élancèrent à leur tour.
Monsieur Talbot, au moment où nous venons de l’entendre remercier avec ardeur le Dieu de miséricorde, et jurer à sa fille que le péril était passé, vit tout à coup se dresser devant lui un cercle de visages sinistres.
Saisi d’une nouvelle et poignante terreur, il tendit ses deux mains tremblantes vers ces hommes inconnus, et il s’écria :
— Que me voulez-vous ?
— A vous, rien, vénérable antiquité... répliqua Bergamotte avec l’ignoble ironie du bandit qui raille avant de frapper, mais nous avons quehiue chose à dire à la jolie fille que voilà.
Monsieur Talbot frissonna de la tête aux pieds, et sa pâleur devint effrayante.
— C’est ma fille, balbutia-t-il d’une voix à peine distincte, c’est ma fille et c’est une enfant!... Au nom du ciel, messieurs, ayez pitié d’elle... au nom du ciel, ayez pitié de moi !...
— Assez de dialogue, respectable ancêtre!... — reprit brutalement Bergamotte, nous ne sommes pas ici pour cau-
ser... Il nous faut la petite et nous l’aurons, parla meilleure de toutes les raisons, et, cette raison, c’est que nous sommes les plus forts... Rangez- vous donc, mon brave ai'eul, et laissez-nous faire notre besogne sans broncher... Je vous dis ça pour votre bien... — Soyez d’ailleurs parfaitement tranquille... On aura grand soin de l’enfant, et je connais, pas loin d’ici, un bel officier, riche et généreux comme un roi, qui lui porte un vif intérêt.
En parlant ainsi, le bandit s’avança de quelques pas afin de saisir Pauline'.
La jeune fille s’était levée, plus semblable à une statue de la Terreur qu’à une créature vivante.
Elle se jeta frissonnante en arrière, tandis qne de sa gorge contractée s’échappait un cri rauque, cri d’effroi, de détresse et de mépris.
Le malheureux père, boule\ersé jusqu’au plus profond de ses entrailles par ce cri désespéré, se plaça résolument devant Pauline.
— Ah ! murmura-t-il, une épée!... Si seulement je tenais une épée 1
Mais il était seul et désarmé, en face de six hommes, qui tous avaient le couteau ou le pistolet au poing.
Il leva vers le ciel ses yeux mouillés, ses mains défaillantes, et d’une voix dont aucune parole ne saurait exprimer les notes déchirantes, il cria ;
— Dieu tout-puissant, vous voyez ces infâmes ! — ne viendrez-vous point en aide au vieillard qui veut sauver sa fille !
ün long éclat de rire des bandits accueillit cette invocaion suprême.
— Finissons-en !... dit Bergamotte, tout ça, c’est s’amuer à la bagatelle, et nous n’avons pas de temps à perdre...
En parlant ainsi, il franchit la distance qui le séparait e Pauline et il étendit les bras afin de s’emparer d’elle. Monsieur Talbot [loussa un rugissement |i:ireil au raulenient du tigre auquel on enlève ses petits.
LE MOULIN RODGE
Il se pencha vers le sol, et, ramassant, pour s’en faire une massue, un fragment de granit tombé sous le marteau des, tailleurs de pierre, il s’efforça de frapper Bergamotle au visage.
Le misérable n’évita le coup qu’à moitié. La pointe aiguë de l’arme improvisée déchira ses vêtements et ensanglanta sa poitrine. — La fureur s’empara de lui ; — sa fièvre de meurtre, un instant endormie, se réveilla ; — la crosse de son lourd pistolet résonna sur le crâne du vieillard qui s’abattit comme foudroyé et ne donna plus signe de vie.
— Pas moyen d’en finir d’une autre façon... — murmura le bandit — ce vieux ne voulait rien comprendre ! le tour est fait... — j'empoigne la fille, étaliez deTavant, vous autres !...
En même temps il saisit Pauline, malgré l’énergie de sa résistance dont il ne s’inquiéta pas plus que des révoltes inoffensives d’un petit enfant; il jeta sur son épaule ce fardeau léger et il s’élança à la suite de Lascars et des quatre gredins qui gagnaient la rue, prêts à frapper mortellement quiconque tenterait de s’op|)oser à leur passage.
Si brutalement violente était l’étreinte du bandit, que la jeune fille, brisée et suffoquée tout à la fois, ne pût, dans le premier moment, ni respirer, ni parler, ni crier... — elle étouffait ; — elle se sentait mourir...
.\u bout de quelques secondes, cependant, l’air vital vint de nouveau gonfler sa poitrine, et alors, presque folle, n’ayant i)lus ni la conscitiice ni le souvenir de ce qui venait de se passer sous ses yeux, elle jeta dans les airs cette clameur lamentable, à laquelle Bergamotle répondit par des ricanements :
— Mon père... mon père... ne m’abandonnez pas!
Hélas ! monsieur Talbot ne pouvait entendre ce déchirant apj)el... Le père inanimé ne pouvait protéger sa fille !
Pauline semblait perdue sans ressource ! Dans ce pêlemêle gigantesque et sanglant, où chacun ne pensait qu’à
soi, qui donc lui viendrait en aide ? qui donc braverait de mortels périls pour la défense d’une inconnue?... — personne, assurément ! personne !
Mais Dieu veillait! l’œuvre d’iniquité ne devait point s’accomplir ! le défenseur inattendu se présenta' soudain !.. Un gentilhomme, dont le costume riche et élégant était déchiré en maints endroits, symptôme irrécusable d’une lutte violente au milieu du désordre, barra le chemin à Lascars et à ses bandits, en s’écriant d’une voix tonnante :
— Ah ! ça, que veut dire ceci, marauds ? depuis quand enlève-t-on les femmes en plein Paris ? Halte-là, misérables, et lâchez cette jeune fille.
Ces paroles, distinctes malgré le tumulte, arrivèrent jusqu’à Pauline, la ranimèrent et lui rendirent un peu d’espoir.
— Sauvez-moi !... balbutia-t-elle en se dressant, par un suprême effort, sur l’épaule de Bergarhotte — monsieur, au nom du ciel, sauvez-moi !...
— Je ferai de mon mieux, mademoiselle... répondit le gentilhomme qui lira son épée hors du fourreau et s’en servit chevaleresquement pour saluer Pauline.
Lascars poussa un hurlement de fureur.
Ce hardi gentilhomme qui lui barrait le passage, entravant ainsi la réalisation de ses projets infâmes, il venait de de le reconnaître!... C’était son juge et son exécuteur de la nuit précédente; c’était l’objet de sa haine la plus ar-, dente, la plus implacable ; c’était le marquis d’Hérouville !
Lascars s’élança vers son ennemi sans lui donner, du moins il le croyait, le temps de se mettre en défense, mais Tancrède, s’attendant à une agression de ce genre, était sur ses gardes ; — son épée, aussi rapide que la foudre, vint à la parade avec une irrésistible impétuosité. La longue brelte du baron, malgré sa trempe robuste, ne jmt résister à un pareil choc; — elle se brisa comme si elle eût été de verre, ne laissant qu’un tronçon dans la main désarmée de son maître.
LE MOI' UN ROÜiiK
La couche de bistre étendue sur la figure de Lascars, et le vieil uniforme dont il était revêtu, rendaient méconnaissable ce scélérat.
Tancrède d’Hérouvillc, loyal jusqu’à l’exagération, et généreux jusqu’à la folie, abaissa son arme, au lieu de frapper, ainsi que certes il en avait le droit, la poitrine découverte du lâche ravisseur.
— Je vous donne la vie! dit-il avec un écrasant dédain, rendez libre cette jeune lille, et retournez dans la fange d’où vous sortez !
Roland, pour toute réponse, recula de deux pas, lira de sa ceinture ses pistolets et lit feu, presque à bout portant, sur le marquis.
L’une des balles effleura les cheveux de Tancrède ; l’autre traversa de part én part le collet de son habit.
— Tuez-le ! mais tuez-le donc ! — cria d’une voix rau(jue à ses bandits. Lascars fou de rage d’avoir manqué son coup — cent louis tout à l’heure... cent louis tout de suite, à celui de vous qui le tuera !
Excités par l’appât de cette récompense magniflque, les quatre coquins entourèrent monsieur d’Hérouville. — Bergamotte seul, embarrassé par son fardeau, ne put prendre part au combat.
11 n’eut point lieu de s’en repentir, car, en moins de quelques, secondes, Tancrède, comparable aux fabuleux héros des romans de la Table-Ronde, désarma ses quatre agresseurs, et les coucha sur le sol à ses pieds.
L’un d’eux était mort, — les trois autres, dangereusement blessés, poussaient des gémissements lamentables.
— Diable ! — murmura Bergamotle, ; — le jeu qui se joue ici n’est pas bon pour nous ! — Voilà les camarades mal accommodés, et, présentement, mon tour va venir ! — Par bonheur, je sais un moyen de tirer mon épingle du jeu, et de gagner sans risque tout l’argent promis, et même quelque chose avec... je vais l’employer au plus vite.
En formulant cette réflexion, Bergamotte qui se trouvait
à côté de Lascars, frappa traîtreusement la tempe de ce dernier par derrière, avec la crosse de son pistolet, comme il avait frappé monsieur Talbot, quelques minutes auparavant. — Le baron tomba sans connaissance, ainsi que tombe un bœuf foudroyé par la massue de rabatteur.
Ceci fait, Bergamotte lâcha Pauline.
— Yoici la fille, monseigneur !... dit-il en s’adressant à Tancrède — je n’agissais point pour mon propre compte, comme bien vous pensez... J’obéissais à l’homme que voilà... un vrai coquin que je viens de châtier sous vos yeux... — il serait donc malséant de me punir pour les fautes d’un autre, et, certainement, vous êtes incapable d’une injustice...
— Fuyez, misérable !... — répliqua monsieur d’Hérouville. — Je n’ai rien à démêler avec vous !
Bergamotte ne se fit pas répéter deux fois cet ordre. II chargea sur ses épaules le corps inanimé de Lascars qu’il emportait avec lui pour le dépouiller à loisir, — il battit en retraite et il se perdit au plus épais de la cohue.
Pauline, affolée et tremblante, était venue se réfugier auprès de son défenseur. >.
Tancrède contempla cependant quelques secondes, avec une immense pitié et une respectueuse admiration, cette jeune fille pâle comme un fantôme, belle comme les anges, et dont la terreur était si profonde que sa raison semblait momentanément altérée.
— Dussais-je ne revoir jamais ce divin visage — murmura-t-il, je ne l’oublierai plus.
Puis, tout haut :
— Madèmoiselle, dit-il, j’ai fait de mon mieux... Vous êtes libre... par malheur, les dangers qui vous menacent encore au milieu de cette foule, sont de ceux qu’il n’est point en mon pouvoir de conjurer... Veuillez prendre mon bras, mademoiselle, el permettez-moi de vous demander où je dois avoir l’honneur d’essayer de vous conduire.
Pauline regardait fixement Tancrède. — Ses lèvres s’a-
gîtaient, sans articuler de sons perceptibles. — Elle s’efforçait de remettre un peu d’ordre dans le chaos de sa pensée ; elle cherchait à comprendre les paroles qui venaient de frapper ses oreilles ; elle cherchait une réponse à faire à ces paroles.
Tout à coup la lumière se fit dans son cerveau troublé ; elle poussa un faible cri.
— Ah ! balhutia-t-elle ensuite, je me souviens? Oh! mon père... mon pauvre père...
Et elle éclata en sanglots.
Tancrède allait l’interroger avec une patiente douceur, E en fut empêché par un événement .«soudain.
Les masses profondes qui fuyaient en désordre la place Louis XV, semblèrent saisies tout à coup d’un redoublement d’épouvante. .On entendit des clameurs sauvages retentir; des imprécations et des blasphèmes éclatèrent ; le torrent redoubla de furie, dans son lit trop étroit et remonta, comme une écume, jusque sur les amoncellements de débris, théâtres des dernières scènes que nous venons de raconter.
Alors ce fleuve humain s’empara, comme de deux épaves, de Tancrède et de Pauline, et les emporta avec lui.
Vainement monsieur d’Hérouville essaya de saisir dans ses mains les mains de la jeune tille pour n’être point séparé d’elle et pour pouvoir la soutenir du moins au milieu de ces flots qu’à toüt prix il fallait suivre, sous peine d’être écrasé par eux...
Un double et terrible courant les saisit ; les sépara vio • lemment et les entraîna, en les éloignant de plus en plus l’un de l’autre à chaque pas.
Lorsqu’au bout d’un peu de temps, le marquis put enfin échapper aux étreintes brutales du torrent ralenti, sa première action fut de revenir en arrière, malgré tous les obstacles, et de chercher la jeune fille.
Vingt fois il risqua sa vie dans cette inutile recherche.
Pauline avait disparu , et, sans doute , Pauline était morte.