LE DÉSIR DE PAULINE
’ — Ah ! ah ! — fit monsieur Talbot en souriant, — il parait que ce feu d’artifice alimente très-activement les discours des cent voix de la Renommée.
— Oui, bon père, et n’y a-t-il pas de quoi?... — Chacun dit, chacun répète, que depuis la création du monde jusqu’à ce jour, 30 mai 1770, jamais spectacle aussi merveilleux que celui dont les Parisiens jouiront ce soir, n’a été offert aux regards éblouis des simples mortels.
— Ne pourrait-on soupçonner là-dedans quelque peu d’exagération? — demanda le vieillard.
— De l’exagération ! — s’écria Pauline, — pas la moindre ! — Deux dames causaient ensemble, tout à l’heure, sur un banc à côté de nous. L’une d’elle est allée ce matin, avec un des échevins de la ville, visiter les préparatifs de la place XV, et elle racontait à son amie ce qu’elle avait vu. — Je ne puis te répéter tout ce qu’elle disait, mais je sais bien que j’en avais la tête tournée, et qu’il me semblait entendre
la lecture d’un conte de fée... Bref, bon père, depuis ce moment-là je suis folle...
— Eh bien 1 chère Pauline, comment te guérir de ta folie?
— Oh! le remède n’est pas difficile à trouver...
— Pour toi qui le connaît, oui, sans doute... — mais moi je l’ignore, et je t’engage à me l’indiquer.
— Ceci nous amène tout droit à la requête qu’il faut que je t’adresse, et que je te supplie d’acciieillir.
— Et cette requête ?
Pauline embrassa son père, puis, d’une voix que la violence de son désir et la crainte d’un refus rendait un peu tremblante, elle murmura :
— C’est de me conduire ce soir au feu d’artifice...
Monsieur Talbot, en entendant sa fille formuler une demande à laquelle il était loin de s’attendre, ne put empêcher une vive contrariété de se peindre sur son visage.
Il fronça le sourcil et il hésita avant de répondre.
Pauline, jugeant habile de combattre à l’instant même cette hésitation, se hâta d’ajouter :
— Bon père, tu sais que je ne te demande jamais rien, que je me trouve la plus heureuse fille du monde auprès de toi et de l’excellente madame Audouin, et que je ne re-* grette ni notre fortune, ni notre hôtel, ni nos carrosses... — Songe cependant, qu’étant petite fille, j’avais des plaisirs continuels, des distractions dje chaque jour, songe que rien de tout cela n’existe plus aujourd’hui, et accorde-moi la seule chose qui, dans notre vie nouvelle, m’inspire le plus ardent désir que j’aie éprouvé jamais.
Monsieur Talbot poussa un profond soupir.
— Tu as raison, chère fille, — dit-il lentement et avec une évidente mélancolie, — moi qui te devais une fortune et qui n’ai pas su la conserver pour toi, je serais coupable en te refusant les seules joies qu’il me soit encore possible de te donner.
LE MOULIN UOUGE
Dans CCS paroles un peu tristes, Pauline ne vit qu’une seule chose : le consentement de son père.
— Ah ! — s’écria- t-elle avec une joie enfantine, — quel bonheur! — tn n’as pas refusé!... — Je te remercie de tout mon cœur, et je vais t’embrasser cent fois?...
— Je n’ai ni refusé ni consenti, chère Pauline, — répliqua monsieur Talbot, — tu décideras toi-même, et je ferai ce que tu voudras, quand tu sauras pourquoi j’hésitais, et quand tu m’auras répondu.
— Alors, bon père, parle vite, je t’en conjure... — J’attends ce que tu vas me dire avec une impatience dont tu n’as pas d’idée...
— La pensée de te conduire la nuit, au milieu d’une foule immense, m’inquiète et m’épouvante, je l’avoue.
— Pourquoi donc?
— Je ne suis plus jeune... — les cha>,Tins m’ont usé plus encore que les années, et si tu courais un danger quelconque, la force me manquerait pour te faire respecter et pour le défendre.
— Eh, bon Dieu! quel danger pourrais-je courir?
— Ne sais-tu pas que des gens mal intentionnés se glissent partout où il y a de grands rassemblements ?
, — Je comprends cela très-bien, mais nous aurons soin de nous tenir à l’écart de ces rassemblements dont vous parlez.
— Si nous nous tenons à l’écart, — répliqua monsieur Talbot, — lu ne verras absolument rien que les tètes des innombrables spectateurs placés devant toi.
— C’est ce qui vous trompe, bon père, dit vivement Pauline avec un petit ton de suflisance qui lit sourire le vieillard, — j’en sais plus long que vous là-dessus, voyezvous... — Cette dame qui parlait à son aifiie était au fait de toutes choses, et je n’ai pas perdu un mot de ce qu’elle a dit.
— Dans ce cas, chère enfant, partage ta science avec moi.
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— Très-volontiers. — Vous n’ignorez pas qu’on bâtit en ce moment une rue neuve qui conduira depuis les boulevards à la place Louis XV.
— Tu peux ajouter que cette rue sera large et belle, et qu’elle se nommera la rue Royale.
— Eh bien ! des entrepreneurs ont eu la bonne idée d’établir, tout le long des maisons nouvellement construites, de grands échafaudages en forme de gradins et de tribunes. On pourra monter sur ces échafaudages moyennant une redevance de cinq sous par personne, ce qui vraiment n’est pas trop cher. Ils sufllrontàun nombre infini de spectateurs, tout le monde sera bien placé, on dominera la foule sans être confondu avec elle , et rien n’empêchera de jouir, dans toute sa splendeur, du coup-d’œil magique du feu d’artifice... — Qu’est-ce que tu dis de cela, bon père ?
— Je dis que tu as réponse à tout, que tu bats en brèche mes objections l’uue après l’autre, et que je n’hésite plus à t’accorder ce que tu souhaites si vivement.
— Et vous me l’accordez sans regret ?
— Sans regret et avec un plaisir extrême.
Pauline frappa dans ses mains, embrassa son père, courut chercher sa gouvernante, lui raconta triomphalement la grande nouvelle et ajouta d’un air transporté :
— Je suis si contente, vois-tu, si contente, que volontiers je danserais de joie, et pour que la fête soit complète, tu viendras avec nous, ma bonne Audouin.
La petite femme, tout en partageant l’allégresse de Pauline, déclina la proposition.
Elle n’était point de complexion curieuse, et son lit lui paraissait mille fois préférable à tous les feux d’artifice de la terre.
Pauline revint à monsieur Talbot.
— Bon père, — dit-elle, — je mettrai la robe neuve que tu m’as donnée au jour de l’an. Je serai très-belle, pour
te faire honneur. — Dans combien de temps partironsnous '!
— Quand tu voudras, mais rien ne nous presse, puisqu’il est six heures à peine et que le feu d’artifice se tire à neuf heures.
— C’est parfaitement vrai, seulement il s’agit d’être bien placé, par conséquent il ne faut pas se mettre en retard. — Nous allons dîner, je m’habillerai vite... — il sera sept heures, et nous nous mettrons en route... — d’ici à la place > Louis XV la distance est longue, et si nous arrivons les premiers, tant mieux. — Est-ce convenu, bon père? dis- tu oui?...
— Les ordres de mon joli tyran seront exécutés... — répondit le vieillard en souriant.
Le dîner fut court, car l’ordinaire de l’humble ménage était des plus simples. — La femme du petit portier picard venait, chaque après-midi, apprêter l’unique plat destiné à figurer sur la table de monsieur Talbot et de sa fille.
Pauline n’employa pas plus de cinq minutes à sa toilette.
— Elle revêtit la fameuse robe du jour de l’an, — une petite robe grise et rose, peu coûteuse, mais très-jolie. — Elle s’enveloppa dans sa mante noire, puis, fraîche, charmante, rayonnante, et naïvement coquette, comme le sont les plus innocentes des filles d’Eve, elle vint demander à son père :
— Gomment me trouves-tu ?
— Jolie à ravir! répliqua le vieillard dont les yeux s’illuminèrent d’orguefl paternel.
— .\lors, donne-moi ton bras et partons. — Bonsoir, ma bonne Audouin, bonsoir... — je te souhaite des rêves merveilleux, ils ne seront jamais aussi beaux que ce que nous allons voir tout à l’heure...
Un instant après, monsieur Talbot et Pauline quittèrent la rue de Vendôme.
Une foule joyeuse et bruyante encombrait les boulevards.
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et marchant dans le même sens, comme les eaux d’un fleuve, se dirigeait vers la place Louis XV.
— Tu vois bien qu’il n’clait que temps ! — s’écria la jeune fdle, — nous n’arriverons pas les premiers !
Ia vieillard jeta un coup-d’œil sur ces masses profondes qui venaient de se refermer derrière lui et derrière Pauline, les enveloppant de toutes parts et rendant la retraite impossible.
Il soupira. — Une involontaire et vague inquiétude le dominait, et il se dit tout bas :
— J’aurais mieux fait de ne pas céder.
Rejoignons Roland de Lascars.
Il était environ huit heures du so'r au moment où ce gentilhomme dégradé Dt son apparition sur la place Louis XV, près des bâtiments du garde-meuble.
Ses amis les plus intimes auraient eu peine à le reconnaître, si le hasard les avait placés face à face avec lui.
Une légère couche de histre, étendue sur son visage, lui donnait le teint et la physionomie d’un mulâtre. — 11 portait un vieil uniforme militaire, fané, fripé, râpé, et n’appartenant à aucun des corps de l’armée française. — De petites épaulettes en or noirci pendaient sur ses épaules. — Le baron offrait l’apparence exacte, sous ce déguisement, d’un des officiers d’aventures qui, à cette époque, après avoir couru le monde, et pris du service aux Grandes- Indes, revenaient en France, affamés, sans un sou, et trèsdisposés à traiter leur propre patrie en pays conquis.
Une longue et forte épée de combat, suspendue à un baudrier solide, occupait à son côté la place de l’épée de parade brisée chez Cydalise la nuit précédente, par le marquis d’Hcrouville.
Les basques larges de la veste de drap rouge dissimulaient deux petits pistolets passés dans une ceinture de
LE MOELIN ROUGE
cuir. — L’ensemble du costume était misérable et respirait le délabrement, ce qui n’empêchait point les poches du baron d’être gonflées de louis.
Une heure devait s’écouler encore avant que le signal, parti d’une main auguste, fit éclater les premières fusées. L’espace réservé au public sur la place Louis XV était déjà couvert de monde, et la foule, affluante par toutes les issues, augmentait de seconde en seconde et venait s’entasser sur un même point.
Le ciel nuageux rendait l’obscurité profonde, mais des guirlandes de lanternes et des files de lampions, disposées sur tous les points, dissipaient les ténèbres et inondaient de clartés bizarres et vacillantes cet océan de têtes humaines.
Une seule partie de la place restait sombre, à l’extrémité la plus voisine de la Seine. — C’était l’enceinte réservée où s’élevaient les charpentes immenses du feu d’artifice qui devait bientôt embraser le ciel de ses feux mouvants. — On voyaitles pâles lueurs de quelques fallots aller et venir, paraître et disparaître parmi cette étrange forêt de piliers et de mâts.
Sur les bas-côtés de la place, près des Champs-Elysées d’une part, et de l’autre, près du pont tournant, s’ouvraient dans le sol de profondes coupures, de larges excavations, destinées à recevoir les fondements de constructions projetées.
Ces gouffres béants avaient été la veille, par les soins des entre|)reneurs, entourés de balustrades sur la solidité desquelles on croyait pouvoir compter.
Instinctivemerît la foule cherchait à s’éloigner de ces balustrades qu’elle entendait craquer sous la moindre pression.