‹ Le Moulin rougeChapitre 12 sur 53 · LE PÈRE ET LA FILLE · texte numérisé non relu

LE PÈRE ET LA FILLE

Quand l’aube du jour parut enfin, faisant succéder de pâles clartés aux ténèbres de la nuit sinistre dont nous venons de raconter quelques-unes des péripéties, la place Louis XV offrait un spectacle tout à la fois hideux et déchirant.

On eut dit un champ de bataille, au lendemain d’une de ces terribles rencontres entre deux armées dont la date sanglante s’inscrit dans l’histoire des peuples.

Partout le sol était jonché de cadavres. — Çà et là des infortunés vivants encore, mais mutilés, couverts de blessures, incapables de se mouvoir, faisaient retentir les airs de leurs gémissements.

Parmi ces amas de victimes d’un monstrueux forfait, erraient, comme des âmes en peine, les parents, les amis des malheureux qui n’avaient point reparu depuis la veille dans leurs logis.

On voyait des femmes chercher leurs maris, des sœurs chercher leurs frères, des pères chercher leurs enfants...

Pleins d’angoisses et de désespoir, ils allaient d’un pas incertain au milieu des morts et des agonisants, essayant vainement de reconnaître, dans ces visages qui n’avaient plus rien d’humain , les traits de ceux qu’ils avaient aimé...

Il importait, on le comprend, d’effacer au plus vite les traces matérielles de tant de malheurs et de tant de crimes. — De lourds tombereaux, envoyés par la municipalité de Paris, recevaient les cadavres non reconnus et se dirigeaient ^ vers les cimetières.

D’innombrables brancards, portés par deux hommes et recouverts d’un drap grossier, transportaient dans les hôpitaux ou dans leurs maisons, les blessés chez qui l’étin-

LE MOUUN ROUGE

celle de la vie n’était point éteinte d’une façon complète.

Des escouades d’agents de monsieur de Sartines, faisant trop tardivement leur devoir, fouillaient les rues voisines et les Champs-Elysées.

L’un de ces agents découvrit au pied d’un arbre, à l’entrée du .Cours-la-Reine, le corps inanimé d’un jeune homme de bonne mine, au visage basané. — Ce jeune homme, dépouillé de presque tous ses vêtements, portait du linge d’une finesse extrême. Il avait au doigt annulaire de la-main gauche une bague armoriée dont l’écusson supportait un tortil baronnial.

Le sang coulait encore, lentement et goutte à goutte, d’une blessure étroite, mais profonde, faite au côté droit de sa poitrine par le couteau d’un assassin.

La beauté du linge, la distinction des traits, et particulièrement l’écusson gravé sur la bague attirèrent et fixèrent l’attention de l’agent.

— Celui-ci doit être un seigneur, — se dit-il — voyons un peu s’il est déjà mort?

Et il posa sa main sur le cœur.

Le cœur interrogé répondit par un battement faible. — L’agent écarta la chemise, examina la blessure sous les caillots de sang qui la couvraient en partie, et conjectura qu’elle n’était point mortelle.

Animé d’intentions charitables, auxquelles l’intérêt personnel avait peut-être autant de part que l’humanité, notre homme descendit aussitôt sur le bord de la Seine, revint avec son chapeau rempli d’eau fraîche, lava soigneusement la plaie et mouilla les tempes du blessé.

L’effet de cette médication fut rapide. — le personnage évanoui poussa un soupir — ouvrit les yeux — fit un effort inutile pour se soulever et murmura :

— Où suis-je ?

— Mon gentilhomme — répondit l’agent — vous êtes à quelques centaines de pas delà place Louis XV... — Je

viens de vous découvrir présentement, étendu tout de votre long et sans connaissance... — Vous me devez même une fière chandelle — car vous avez un fort joli coup de couteau au travers du corps et cinq minutes plus tard, vous passiez de vie à trépas sans seulement vous en apercevoir... — Mais je suis arrivé à temps, j’ai pris soin devons comme je l’aurais fait de mon propre père, et vous en reviendrez, j’en réponds...

— Gomment suis-je ici ? — • reprit l’inconnu d’une voix faible.

— Ah ! par exemple, voilà ce qu’il m’est impossible de vous apprendre, mais ne vous occupez pas de cela... — la mémoire, sans aucun doute, ne tardera pas à vous revenir... — le plus pressé c’est de vous soigner sans perdre de temps.. . — Comment vous appelez-vous, mon gentilhomme, s’il vous plaît ?

— Le baron de Lascars...

L’agent salua.

— Je présente mes respects à monsieur le baron — ditil — et suis son bien humble serviteur... — où monsieur le baron désire-t-il être porté?

— Rue Saint-Louis, en mon hôtel...

— Que monsieur le baron prenne patience... — je cours chercher un moyen de transport... — et ce sera fait en moins de rien....

L’agent prit sa course, en effet, dans la direction de la place Louis XV.

Pendant sa courte absence. Lascars essaya vainement de rassembler ses souvenirs et de se rendre compte de ce qui s’était passé depuis le moment où, désarmé par Tancrède d’Hérouville, il avait fait feu sur lui sans l’atteindre, — une nuit profonde enveloppait sa pensée et il se perdait en conjectures dont aucune ne se rapprochait de la réalité.

Cette réalité, nos lecteurs la devinent. — Bergamotte, après avoir étourdi et dépouillé Lascars, avait jugé fort à

propos de le poignarder un peu, afin de s’assurer de son silence pour l’avenir et de se mettre à l’abri de toute réclamation de sa part.

L’agent reparut, escortant une civière et ses porteurs. — Le baron fut étendu sur cette civière, qui prit par les’ quais le chemin de la rue Saint-Louis.

Le trajet dura plus d’une heure. — Quand le blessé arriva à la cour de son hôtel, une fièvre ardente, accompagnée d’un violent délire, s’était emparée de lui.

Le valet de chambre, Lorrain, s’empressa de coucher son maître et d’envoyer chercher deux médecins.

Ces doctes personnages ne se firent point attendre. — Ils étudièrent la blessure ; — ils tâtèrent le ppuls du malade; — ils hochèrent gravement la tête en échangeant des mots latins, et enfin ils finirent par déclarer que monsieur le baron de Lascars se trouvait dans une situation des plus graves, qu’ils ne répondaient pas de lui, mais qu’ils viendraient le voir chaque jour, et plutôt deux fois qu’une.

Tandis que le hasard dirigeait vers le Cours-la-Reine un des agents de monsieur de Sartines et lui faisait trouver le corps de l’infâme gentiihomme victime de ses dignes instruments, une découverte du même genre, mais d’un beaucoup plus grand intérêt, avait lieu dans la cour de l’une des maisons en construction de la rue Royale.

Un vieillard d’une belle et noble figure, était couché sur le sol formé d’ecales tombées des blocs de pierre sous le marteau des ouvriers, et ne donnait aucun signe de vie.

Il avait les yeux fermés ; — une meurtrissure bleuâtre, livide et tuméfiée, rayait de part en part son front pâle. — Les doigts crispés de sa main roidie serraient avec force un fragment de granit, pointu et ensanglanté.

A côté de lui, une jeune fille à genoux, les yeux mornes, les cheveux épars, les lèvres entr’ouvertes, ne prononçant

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pas une parole, ne versant pas une larme, ne faisant pas un mouvement, ressemblait à une statue taillée dans le marbre blanc par le ciseau d’un artiste de génie...

Ce vieillard et cette jeune fille étaient monsieur Talbot et Pauline.

Séparée violemment du marquis d’IIérouville, après les scènes auxipielles nos lecteurs ont assisté, la malheureuse enfant avait trouvé moyen d’échapper à la foule qui l’entraînait, et, tantôt se glissant le long des murailles, sous la portion des échafaudages restés debout, tantôt rampant comme une couleuvre parmi les débris, elle était revenue dans cette cour dans laquelle elle avait laissé son père.

En trouvant le vieillard sans connaissance, elle le crut mort, — elle poussa un cri de désespoir ; — elle sentit sa tête s’égarer, et, véritablement, le vide se faisait dans son cerveau.

Elle interrogea son père; ' — elle le supplia de lui répondre et de se tourner vers elle, et, comme le vieillard restait muet et immobile, elle eût aux lèvres un éclat de rire effrayant et elle s’agenouilla auprès de ce corps qui n’était plus pour elle qu’un cadavre.

A partir de cette minute, Pauline offrit la raideur marmoréenne d’une cataleptique; — pendant bien des heures l’inflexible rigidité de son attitude ne se démentit point, jusqu’au moment où des étrangers pénétrèrent dans la cour et découvrirent le groupe étrange que nous avons décrit.

Parmi ces nouveaux venus se trouvaient des femmes. — Elles comprirent aussitôt qu’elles avaient sous les yeux une fille en proie au plus sombre désespoir auprès de son père assassiné et elles furent saisies d’une profonde pitié par cette grande et touchante infortune.

L’une d’elle d’une voix émue questionna Pauline. — Elle n’obtint aucune réponse et la jeune fille ne sembla même pas l’entendre...

LE MOULIN IIOUGE

Alors elle la prit par les deux mains et la souleva doucement pour rengager à se relever. — Pauline n’opposa aucune résistance et se tint debout pendant une ou deux secondes ; — mais, aussitôt que la femme compatissante eut cessé de la maintenir dans cette position, elle se laissa retomber à genoux.

Convaincus qu’il n’y avait rien à tirer de la jeune fille, les nouveaux venus s’occupèrent du vieillard et ne tardèrent point à acquérir la certitude qu’il respirait encore.

Des soins intelligents lui furent à l’instant même prodigués. — On lui fit respirer des sels, et bientôt une faille contraction des narines et un léger tressaillement des paupières, annoncèrent que son long évanouissement allait prendre fin.

En effet ses yeux s’ouvrirent ; — il vit Pauline à côté de lui ; — un sourire d’une expression presque ravie vint à ses lèvres ; — il lui fut possible de balbutier son nom, d’indiquer son adresse, puis il s’évanouit de nouveau.

Quelques instants après, deux hommes, portant sur une civière le cor|)s de monsieur Talbot, se dirigeaient vers la rue de Vendôme, et Pauline, morne, glacée, indifférente en apparence et ne semblant rien comprendre à ce qui se passait sous ses yeux, suivait cette civière à travers les rues de la ville en deuil.

Au bout d’une heure le triste conrtége franchissait le seuil du petit jardin et s’arrêtait sous les tilleuls, à l’entrée du pavillon de briques.

La vieille gouvernante, madame Audouin, pleurait à chaudes larmes et se tordait les mains en gémissant.

Pouvait-il exister un spectacle plus lugubre que celui qui s’offrait à elle? — Nous ne le croyons pas...

La veille au soir une adorable enfant, fraîche et parée, radieuse et triomphante, quittait celle humble demeure au bras de son père que le contact de tant de verdeur et de joie rajeunissait...

Quelques heures à peine s’étaient écoulées, et voici qu’on

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rapporlail le vieillard mourant — mort peut-être ! — et la jeune fille était folle !...

Le corps de monsieur Talbot fut étendu sur un lit qu’on se hdta d’improviser dans le petit salon du rez-de-chaussée.

— Pauline s’assit auprès de la fenêtre, et se mit à chanter d’une voix lente et basse les airs monotones avec lesquels on avait bercé son enfance...

Le portier Picard, très-ému et très désolé de la catastrophe qui frappait des locataires qu’il tenait en haute estime, se mit aussitôt à la recherche du médecin le plus en réputation dans le quartier, et ne revint point sans le ramener avec lui.

Ce médecin était un homme de beaucoup de savoir et d’expérience ; — il examina monsieur Talbot avec une attention profonde, et sa physionomie pendant cet examen, ne fut rien moins que rassurante.

— Eh bien. Monsieur? lui demanda madame Audouin d’une voix tremblante et consternée.

— Madame — répondit-il — vous avez le droit d’attendre de moi la vérité, et je vais vous la dire... — à moins que Dieu ne fasse un miracle, ce vieillard est perdu...

Madame Audouin leva vers le ciel ses mains jointes, et poussa un cri...

Pauline chantait toujours.

— Perdu ! — répéta madame Audouin après un silence

— ah ! que Dieu nous prenne en pitié !... — mais pourquoi désespérez-vous si vile ? — Monsieur Talbot est vivant encore, n’esl-ce pas?...

— Oui, madame, il est vivant, mais par suite d’un choc terrible, résultant soit d’un accident, soit d’un crime, il existe au crâne une lésion que je regarde comme inguérissable, surtout à l’âge de monsieur Talbot et dans l’état d’excessif dépérissement que je constate en toute sa iiersonne... — Pour ma part je reculerai, je l’avoue, devant une opération horriblement douloureuse, n’otlrant selon

moi aucune chance de succès, et à laquelle succomberait, neuf fois sur dix, le jeune homme le plus vigoureux...

Ces paroles constituaient un arrêt sans appel et ne laissaient aucune place à l’espérance. — Madame Audouin le comprit. — Elle baissa la tête sur sa poitrine et, suffoquée par la violence de son chagrin, elle se tut pendant un instant, puis elle demanda d’une voix que les sanglots étranglaient :

— Combien de temps sa vie se prolongera-t-elle ?

— Il m'est impossible de le préciser — répondit le médecin — mais ce temps, quel qu’il soit, sera court... — je doute que monsieur Talbot doive voir s’achever la journée qui commence...

— Avant de s’éteindre pour toujours , reprendra-t-il connaissance?... — poursuivit madame Audouin.

— Gela est à peu près sûr, et ce moment lucide pourra permettre de mettre en ordre ses dispositions dernières, s’il a négligé de le faire jusqu’à ce jour... — maintenant, madame. Je ne puis rien ajouter à ce que je viens de vous dire... — ma présence ici devient inutile et je me retire...

— Hélas, monsieur, murmura la gouvernante — le malheur qui frappe cette maison est plus grand, plus complet encore que vous ne pourriez le croire... — Voyez cette pauvre enfant, la fille de monsieur Talbot...

— La fille de monsieur Talbot ! — répéta le médecin d’un ton indigné — et, près de son père mourant, elle chante !...

— Ah ! monsieur, ne l’accusez pas ! — s’écria madame Audouin — ne l’accusez pas et regardez-là...

Le médecin s’approcha de Pauline qui tourna machinalement ses beaux yeux vers lui et le regarda avec une sorte de curiosité vague, sans interrompre la ronde enfantine qu’elle fredonnait à demi-voix.

Le visage immobile, le regard inerte de la jeune fille, furent pour lui toute une révélation.

— Eh ! quoi — rnurinura-4;-il d’une voix émue — elle est folle !...

Madame Audouin fit un geste de douloureuse affirmamation.

— Depuis quand ? — reprit le médecin.

— Depuis celle nuit.

— Que s’est-il donc passé?

— Je l’ignore... — Voici ce que savaient et ce que m’ont appris les hommes qui, tout à l'heure, rapportaient ici son malheureux père...

Le médecin écouta avec une attention profonde le récit rapide des circonstances dans lesquelles monsieur Talbot et Pauline avaient été trouvés.

— Ah ! dit-il ensuite — je comprends ! ! — l’effrayante catastrophe de la nuit dernière, les dangers courus, et sans doute l’horrible spectacle de son père frappé sous ^es yeux, n’auront que trop suffi pour égarer l’intelligence de cette infortunée! ! — Combien de fois n’ai-je pas vu naître et se développer une soudaine folie, dans des circonstances moins terribles ! !

— Mais Monsieur, Dieu est juste... il n’est pas sans pitié... — reprit vivement madame Audouin — il ne peut permettre, n’est-ce pas, que la chère enfant reste folle ?..

— Dieu seul connaît les secrets de sa volonté — répliqua le médecin — et vous m’adressez une question à laquelle je ne puis répondre...

— Eh ! quoi, celte intelligence si vivace, cette raison si jeune, si brillante et si pure, resteraient à jamais voilées?..

— Je me trompais, Mad ime, en vous disant que la guérison est probable... Mais j’affirme cependant (ju’elle est possible...

— Enfin, Monsieur, que faut-il faire, que faut-il essayer pour combattre cet horrible mal ?..

— Rien.

— Rien, dites-vous! — ah! je ne veux pas le croire...

— la science est puissante ! elle triomphe dés maladies du corps... — ne peut-elle triompher également de celles de l’âme?

— Non Madame... — sortie de son domaine elle devient impuissante... — l’âme lui échappe car elle ne relève que de Dieu!.. — une vie calme jusqu’à la monotonie, — l’absence de toute émotion vive, — le séjour de la campagne, s’il est possible, voilà ce que je dois conseiller uniquement, sinon comme remèdes efficaces, du moins comme agents de guérison capables d’amener d’heureux résultats...

— Et ces résultats. Monsieur, si Dieu permet qu’ils se manifestent, se feront-ils longtemps attendre?

— Je donnerais beaucoup, Madame, pour pouvoir vous répondre affirmativement, mais, de même que je vous ai donné tput àTheure, sans hésitation, une désolante certitude à l’égard du père, je suis contraint de vous répéter qu’à l’endroit de la fille mon ignorance est absolue...

Ces paroles désolantes terminèrent l’entretien de la gouvernante et du médecin, et ce dernier quitta cet intérieur si cruellement éprouvé, pour aller porter à d’autres souffrances des secours, plus utiles sans doute et plus efficaces.

Aussitôt que madame Audouin se trouva seule entre monsieur Talbot et Pauline, elle s’agenouilla.

— Mon Dieu — murmura-t-elle — avec l’élan d’une ardente foi — prenez du moins pitié de la pauvre enfant ([ui va rester orpheline ! — Ne plongez pas son âme de seize ans dans l’éternelle nuit! — Mon Dieu, rendcz-lui la raison !

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