LE CONVALESCENT
Six semaines s’étaient écoulées depuis les événements sinistres auxquels nous avons fait assister nos lecteurs.
Ceci nous amène au milieu du mois de juillet de l’année mil sept cent soixante-dix.
Pénétrons, vers les onze heures du matin, dans l’hôtel de la rue Saint-Louis et dans la chambre à coucher du baron de Lascars.
Enveloppé dans les plis d’une robe de chambre devenue trop large pour son corps amaigri, Roland était à demi étendu sur un fauteuil moelleux, à côté d’un guéridon supportant une côtelette cuite à point et une bouteille de ce vin de Bordeaux que le maréchal duc de Richelieu et le roi Louis XV venaient de mettre à la mode.
Il suffisait de jeter un regard sur le gentilhomme pour comprendre qu’il relevait à peine d’une longue et dangereuse maladie. — Sa figure, prodigieusement amincie, faisait paraître son nez plus long et doublait la grandeur de ses yeux. — Ses mains, très-elfilées et d’une blancheur d’ivoire étaient presque diaphanes.
Cependant, des signes irrécusables annonçaient que la convalescence venait de commencer et que, selon toute apparence, elle ferait des progrès rapides.
Une teinte faiblement rosée nuançait ça et là les joues pâles. Les lèvres offraient une coloration de bon augure, — les yeux avaient de l’éclat, et enfin l’appétit ne manquait point au convalescent, à en juger par la façon pleine de vivacité et d’entrain avec laquelle il attaquait sa côtelette et mordait son petit pain.
En face de lui se tenait debout son premier valet de chambre, Lorrain, une serviette sur le bras, prêt à devancer ses ordres et à prévenir ses moindres désirs.
Au bout (le quelques minutes il ne restait sur l’assiette (le Lascars qu’un os parfaitement nettoyé et quelques miettes du petit pain.
Alors le baron se renversa dans son fauteuil, en poussant un soupir de béatitude, après avoir savouré un demi verre de vin de Bordeaux, et il dit ;
— Dieu me damne, Lorrain, mon garçon, je me sens meilleur appétit qu’en me mettant tout à l’heure à table, et je crois que cet appétit est de bon conseil... Allez-donc au plus vite à la cuisine me chercher une seconde côtelette...
Lorrain se dirigea vers la porte, mais, au moment de l’atteindre, il se retourna vers son maître et murmura d’un ton respectueux ;
— Monsieur le baron me permettra de lui faire observer que les médecins ont recommandé par-dessus toutes choses ' la sobriété la plus absolue... ils affirment qu’une nourriture un peu trop abondante amènerait infailliblement une rechute et que cette rechute serait des plus graves...
— Au diable les médecins ! s’écria Lascare avec impatience — ce sonf des ânes bâtés! ils ne savent ce qu’ils disent! — qu’on m’obéisse et qu’on se dépêche !..
Lorrain était déjà sorti, — il ne tarda point à reparaître avec la côtelette réclamée et un deuxième petit pain.
Lascars expédia résolument, et surtout rapidement, ce renfort de comestibles. — Quand il eût achevé, la teinte rosée des joues et l’éclat du regard avaient augmenté de façon notable.
— A la bonne heure!., reprit-il alors avec l’expression d’un parfait contentement, voilà que je me sens tout à fait bien, et peu s’en faut que je ne fasse atteler mon carrosse pour aller prendre un peu le grand air sur les boulevards neufs...
— Faut-il, monsieur le baron ? demanda le valet de chambre en feignant de prendre au sérieux cette irréalisable fantaisie du convalescent.
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— Non... non... pas aujourd’hui... — répondit Lascars, reculant devant une impnidence par trop manifeste — nous verrons demain... — il me semble que demain j’aurai la vigueur d’un Hercule .L.
— Il est positif — dit Lorrain — que les forces de mon- . sieur le baron reviennent comme par enchantement, et l’on pourrait crier au miracle à le voir tout dispos et déjà si bien refait, après avoir perdu tant de sang et après un grand mois de grosse fièvre...
— Ah I ah ! — s’écria Lascars en riant, ma quasi-résurrection vient d’étonner beaucoup de monde, je crois... à commencer par les médecins qui me jugeaient à peu près mort et bon à enterrer...
— Oh ! quant à ça, monsieur le baron, c’est exact...
— Lorsqu’on m’a rapporté ici, — demanda Lascars — que disaient-ils, ces sots personnages ?
— Ils hochaient la tête de bas en haut et du haut en bas, de droite à gauche et de gauche à droite, à la façon des magots de la Chine et ils se crachaient au visage des mots latins, auxquels je ne comprenais goutte, mais qui signifiaient que monsieur le baron était un homme fini...
— Et très-volontiers, n’est-ce pas, ils m’auraient, sans plus attendre, jeté le drap sur la figure ?... f Ils l’auraient jeté, certainement, de bien grand cœur. . . mais une chose les retenait...
— Laquelle?..
-- L’envie de faire beaucoup de visites, d’ordonner force remèdes et de se mettre en mesure de présenter un long mémoire aux héritiers de monsieur le baron...
— El cependant — s’écria Lascars — me voilà vivant, bien vivant, malgré leurs pronostics de mauvais augure, et je signe avec l’existence un nouveau bail qui ne finira pas de sitôt!.. — Je connais mon état mieux que personne, que diable !.. — je suis sûr qu’avant huit jours j’aurai repris mon train de vie habituel et je m’occuperai de mes affaires...
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— Et moi — réi»li(|ua f^orrain — je parierjiis qu’avant deux semaines monsieur le baron s’occupera non-seulement de ses affaires, mais encore de ses amours...
— Mes amours! — répéta le convalescent — faquin, vous m’y faites penser... me voici curieux de savoir ce qu’est devenue cette petite pendant les six semaines de ma maladie.
— La jolie demoiselle blonde de la rue de Vendôme ?
demanda le valet de chambre. — Est-ce de celle-là que parle monsieur le baron L. ^
, — Ü’elle même...
— La chose est bien facile à .savoir... monsieur le baron veut-il que je m’informe adroitement ?..
— Oui.
— Quand dois-je prendre ces informations?..
— Le plus tôt possible...
— Tout de suite, alors ?
Lascars fit un signe affirmatif.
— J’y cours à l’instant — continua Lorrain, — et, pour peu que je trouve mon petit portier picard dans sa loge, et que je puisse le conduire au cabaret, avant une heure je serai de retour avec une masse de renseignements...
Le valet sortit et Roland se livra aux délices de la digestion dans un cahne d’esprit et dans une profonde quiétude qui devait avoir pour résultat d’abréger notablement sa convalescence. — Au bout d’un quart d’heure il s’endormit, et le moment de son réveil coïncida tout juste avec celui du retour de Lorrain.
— Eh bien ? — demanda-t-il à son valet de chambre — vous venez de la rue de Vendôme ?..
— Oui, monsieur le baron.
— Quelles nouvelles ?..
— Mauvaises, monsieur le baron, très-mauvaises...
Lascars, malgré l’excessif endurcissement de sa nature,
tressaillit en entendant cette réponse.
~ Eh quoi! s’écria-t-il — elle est morte !
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— Il vaudrait mieux qu’elle fut morte !.. — murmura Lorrain d’une voix sombre.
— Comment — fit vivement Lascars.
— La pauvre demoiselle est folle...
— Folle ! — répéta le gentilhomme presqu’avec effroi.
— Oui, monsieur le baron, et très-certainement, à ce que dit le petit portier, elle ne se guérira jamais...
— De quelle façon ce malheur est-il arrivé?..
— .Monsieur le baron n’est pas sans se souvenir de la nuit du 30 mai dernier et du feu d’artifice de la place Louis XV, d’où monsieur le baron est revenu sur le dos, avec un coup de couteau dans la poitrine...
— Oui... oui... je me souviens...
— Monsieur le baron n’est que trop payé pour ça !.. Eh bien ! donc, il paraît que le vieux monsieur Talbot et sa fille avaient imaginé, eux aussi, d’aller voir le feu d’artifice... ça ne leur réussit pas plus qu’à monsieur le baron...
— Le lendemain matin on rapporta le père sur un brancard... il avait le crâne fendu... la petite le suivait en cbanteronnant; — elle ne savait ni ce qu’elle faisait, ni ce qu’elle disait... elle était folle...
Lâscars baissa la tête, et quelque chose qui ressemblait à du remords se fit jour dans cette âme sauvage et cuirassée contre toute émotion.
Au bout de deux ou trois secondes il passa la main sur son front, comme pour chasser cette impression fugitive, et il demanda :
— Qu’est devenu le vieux Talbot?
— Il est mort 1e lendemain du trente mai — répondit le valet de chambre — et il paraît qu’alors il s’est passé une scène à tirer des larmes des yeux d’une statue de pierre...
— Une heure avant de s’en aller dans l’autre monde , le brave monsieur Talbot a repris sa connaissance et il a dit à peu près ceci : — Je sens que je vais mourir, et je veux, auparavant, embrasser et bénir ma fille... — L’ancienng gouvernante a pris alors par la main la demoiselle qui était
près de la fenêtre et qui regardait dans le jardin en chantant toujours, et elle l’a conduite à côté du lit de son père... Le vieux monsieur Talbot lui a parlé, mais elle ne le comprenait pas... — Alors, s’apercevant qu’elle était folle, il s’est mis à pousser de grands gémissements et à pleurer toutes les larmes de son corps, et puis enfin, se calmant de son mieux, il a fait tout ce qu’on peut faire et dit tout ce qu’on peut dire pour ramener la petite à la raison... par malheur, ça n’a point amené de ré.sultat... — la pauvre tête est restée plus à l’envers que jamais, et la jeune fille, assise d’un air gai sur le bord du lit d’agonie, chantait giroflé-glrofia tandis que son père rendait l’âme... Le portier était dans la chambre, avec le curé de la paroisse et la gouvernante, et ils ont tant pleuré... tant pleuré, que huit jours après ils en avaient encore les yeux rouges... — Voilà l’histoire, monsieur le barôn... — on peut la raconter mieux que moi, mais quant à ce qui est du fond, il n'y a pas un mot à changer...
En achevant ce récit, Lorrain, franche canaille, mais involontairement et sincèrement ému, tira son mouchoir de poche et s’essuya les yeux à deux ou trois reprises.
11 y eut un instant de silence que Lascars rompit en ces termes :
— Six semaines se sont écoulées depuis ce double malheur... — la jeune fille ne se trouve-t-elle point, aujourd’hui, en voie de guérison?..
— Pour savoir cela, monsieur le baron, il faudrait d’abord savoir où elle est... — répondit Lorrain.
— Est-ce qu’on l’ignore? .
— Absolument.
— Mademoiselle Talbot a donc quitté la maison qu’elle habitait ?..
— Oui, monsieur le baron...
— Quand ?
■ — Huit ou dix jours après la mort de son père...
— Seule?
LE MOULIX ROUGE
— Non, monsieur le baron, avec la vieille gouvernante... — cette dernière a vendu le peu de meubles ayant appartenu au défunt... — une partie de l’argent lui a servi à payer une petite indemnité au propriétaire et elle a dit au portier, que le médecin ordonnait l’air de la campagne pour la demoiselle et qu’elle la conduisait à la campagne, mais sans savoir où, et que le hasard déciderait... — Làdessus elles sont parties toutes les deux, et, depuis ce moment, on n’a plus entendu parler d’elles rue de Vendôme... — On pourra chercher leur trace si monsieur le baron l’ordonne, mais je me i>ermettrai de dire que la piste sera bien difficile à trouver...
— Toute recherche serait évidemment inutile... répondit vivement Lascars — ne vous occupez plus de cela...
Et, d’un geste, le gentilhomme congédia le valet.
Resté seul, Roland ressentit une profonde tristesse, une amère mélancolie, dont il eût quelque peine à triompher. — U en vint à bout cependant, et il se dit :
— Après tout, que m’importe ? — ce que j’éprouvais pour cette jeune fille n’était pas de l’amour, mais un simple capriée... j’en trouverai d’aussi jolies, aussitôt que je voudrai m’en donner la peine, et, puisqu’elle est devenue folle, mieux vaut que je ne la revoie jamais...
Puis, tout à fait rasséréné par celte pensée philosophique et consolante, le convalescent s’allongea dans son fauteuil et reprit le fil du sommeil réparateur interrompu par le retour de Lorrain.