‹ Le Moulin rougeChapitre 14 sur 53 · ÜX PROJET DE LASCARS · texte numérisé non relu

ÜX PROJET DE LASCARS

Roland de Lascars ne s’était point illusionné dans ses conjectures et ses espérances. — Sa convalescence s’acheva rapidement, et, quinze jours après l’entretien que nous venons de reproduire, il lui fut possible de reprendre, sans

danger, ses habitudes et son train de vie. — Il s’occupa tout d’abord de ses affaires, comme il le disait, et il obtint un répit de ses créanciers en leur distribuant une faible partie des sommes considérables avec lesquelles les instigateurs de l’attentat du 30 mai avaient payé son active coopération. — Le reste fut dévoré en débauches et en prodigalités de toutes sortes qui durèrent deux ou trois mois.

Lascars, arrivant à ses derniers rouleaux de louis, se trouva face à face avec des embarras insurmontables. — Les fournisseurs et les créanciers recommençaient à montrer les dents. — Le crédit était bien décidément et bien complètement mort, et le misérable gentilhomme ne pouvait plus compter, pour obvier aux nécessités les plus pressantes, sur les bénéfices d’un jeu déloyal.

La scène violente à laquelle le salon de Cydalise avait servi de théâtre, n’était point oubliée. — Cette scène, jouée en présence de nombreux témoins, faisait encore grand bruit dans le monde des coureurs de tripot et des chevaliers du tapis vert.

Parmi ces derniers, ceux-là même qui ne se sentaient point la conscience bien nette, se trouvaient obligés, par respect humain, d’accueillir un peu plus que froidement le fripon pris en flagrant délit.

Les portes des maisons douteuses, aussi bien que celles des maisons honorables, se fermaient devant Lascars, et personne, excepté les intrigants de bas étage et les chevaliers d’industrie en sous-ordre qui se faisaient ses parasites et vivaient à ses dépens, n’aurait consenti à s’asseoir vis à vis de lui à une table de jeu.

Une telle situation l’exaspérait, et changeait en rage furibonde la haineuse rancune qu’il nonrrissait à l’endroit du marquis d’Hérouville.

Volontiers et sans hésiter il aurait recouru à l’assassinat pour satisfaire sa haine et pour consommer sa vengeance, mais Tancrède se trouvait momentanément en Normandie, dans ses terres.

— Son absence ne peut être longue puisque son régiment est en garnison à Paris — se dit Lascars — et, quand il reviendra, j’agirai...

Les créanciers, cependant, ne s’endormaient point. — Lassés de recevoir des promesses menteuses, non .suivies d’exécution, et commen(;ant à comprendre qu’ils étaient pris pour dupes, ils devenaient furieux, selon l’invariable coutume de tout créancier qui voit ses intérêts notablement compromis, et ils se mettaient en mesure d’obtenir contre Lascars force jugements et prises de corps.

Déjà tous les huissiers de Paris connaissaient le chemin de l’hôtel de la rue Saint-Louis; — le papier timbré pleuvait du matin au soir dans la loge du gros suisse si bien galonné, et il devenait évident pour les valets et pour les voisins que la catastrophe décisive était prochaine.

Le baron lui-même ne se faisait à cet égard aucune illusion.

Il restait quelques dernières formalités judiciaires à accomplir pour rendre les prises de corps exécutoires; aussitôt après ces formalités, le débiteur insolvable n’aurait qu’à choisir entre la fuite et la prison pour dettes...

Roland ne possédait plus, au moment où nous voici parvenus, qu’une somme de quatre mille livres, en or. — Il rassembla ses valets, et secouant devant eux une longue bourse, qui contenait cet or, il leur dit :

— Servez-moi bien jusqu’au dernier moment... — vous serez payés, je vous l’aflirme, et, si je suis content de vous, je joindrai au montant de vos gages une ample gratification... — comptez d’ailleurs qu’avant une année ma fortune sera refaite, plus brillante que jamais, et que je vous reprendrai tous à mon service...

Ces affirmations si positives, jointes à l’harmonie métallique des louis agités rassurèrent les valets, qui, depuis quelques jours, s’inquiétaient et devenaient moins exacts dans leur service et moins respectueux dans leur attitude.

Certains désormais, où ce qui revient au même, se croyant

certains de ne rien perdre, ils résolurent d’un commun accord de prendre le parti de leur maître contre les créanciers, et de mériter, par un redoublement de zèle, ses bonnes grâces et ses libéralités.

Sur ces entrefaites, Roland reçut la nouvelle que le marquis d’Hérouville venait de revenir à Paris.

— Je vais me perdre dans l’obscurité et dans l’oubli! — murmura-t-il — mais auparavant je serai vengé, et mon ennemi aura disparu dans la tombe !...

L’hôtel de Tancrède était situé rue Saint-Dominique.

Roland prit des informations et il apprit que deux fois par semaine, le soir, monsieur d’Hérouville montait à cheval pour se rendre, suivi d’un seul domestique, au château que sa sœur, la duchesse de Randan, possédait à six lieues de Paris, sur les bords de la Seine, dans la direction de Fontainebleau.

La duchesse, veuve à vingt-quatre ans d’un grand seigneur immensément riche, avait auprès d’elle sa toute jeune sœur, Mathilde d’Hérouville, une enfant encore, car elle comptait treize ans tout au plus. Elle servait de mère à Mathilde qui n’avait jamais connu la sienne.

Rien ne se pouvait imaginer de plus charmant, de plus candide, et en même temps de plus spirituel que cette petite fille. — Tancrède l’adorait; il aurait voulu pouvoir ne s’en séparer jamais; — il se préoccupait de son avenir et déjà lui cherchait un mari futur parmi l’élite de la jeune noblesse.

Deux routes conduisaient au château de Randan. — L’une, route royale, située sur la rive droite de la Seine, bien entretenue, très-fréquentée, et décrivant de nombreux détours. . — Une avenue, plantée d’une rangée quadruple de tilleuls séculaires la reliait à la grille du parc.

L’autre voie de communication était un chemin de traverse, placé sur la rive gauche, très-étroit, fertile en ornières, tracé tant bien que mal au milieu des champs et des bois, et abrégeant la distance de près de deux lieues.

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Tancrède, dont les chevaux arabes étaient incomparables pour la rapidité de leur allure et la sûreté de leurs pieds, prenait de préférence le chemin qui le conduisait à son but en moins d’une heure.

Arrivé en face du château, il s’en trouvait encore séparé par la Seine, très-large et très-profonde en cet efldroit.

Il appelait alors le passeur, et ce dernier, généralement endormi, se levait, s’habillait à la hâte, sortait de sa cabane et détachait le bac sur lequel Tancrède- s’élançait, toujoure à cheval, au grand effroi du bonhomme qui soutenait, non sans quelque apparence de raison, que son bateau plat, de petites dimensions, fabriqué tout exprès pour le transport des paysans, finirait un jour où l’autre par chavirer sous le poids insolite et sous les mouvements brusques de deux chevaux ardents et nerveux.

— Eh bien — répliquait le marquis en riant — si la Seine, par ma faute, engloutit ton bac, je t’en ferai faire un autre tout neuf. — Tu vois donc que tu ne pourras que gagner au change.

— Mon bon seigneur — répondait l’homme — ça n’est pas ça qui m’inquiète — madame la duche.sse et vous, c’est connu, vous êtes des nobles bien justes et bien généreux... — Mais ce beau bac tout neuf, je ne le verrais pas...

— Pourquoi donc?

— Parce que je serais neyé...

— Tu ne sais pas nager?

— Comme un chien de plomb, mon bon seigneur...

— Eh bien, moi, je nage comme un terre-neuve, et, si tu coules, je te promets de te retirer... te voilà tranquille, j’espère...

Le bonhomme gardait le silence, mais il hochait la tête d’un air mal convaincu, tout en manœuvrant habilement la longue corde qui traversait la Seine, et en faisant glisser le bac sur les eaux.

Tancrède descendait sur l’autre bord et payait d’une façon toute princière, non-seulement le service rendu, mais encore les terreurs du bonhomme.

Instruit de quelques-uns de ces détails, le baron eut aux lèvres un sourire d’une expression infernale.

— Marquis d’Hérouville, maintenant je te tiens I — se dit-il à lui-même — et, aussi vrai que je m’appelle Roland de Lascars, cette fois lu ne m’échapperas pas!...

Le soir de ce même jour, vers les neuf heures, le baron, parfaitement déguisé, se rendit au cabaret de Sauvageon dans lequel nous avons déjà conduit nos lecteurs pendant la soirée du 29 mai.

Cinq ou six hommes, assis aux petites tables de bois blanc, buvaient et fumaient, en se livrant à une conversation bruyante pleine de formules énergiques et argotiques.

Au moment où Lascars franchit le seuil, cette conversation s’interrompit soudainement et fut remplacée par le silence le plus complet.

En même temps les regards des buveurs, tournés vers le nouveau venu avec une expression peu bienveillante, lui prouvèrent qu’il était l’objet d’une défiance absolue.

Roland s’aperçut à merveille de l’impression produite par son entrée, mais il ne s’en inquiéta point et, s’asseyant devant une table isolée, il demanda de l’eâu-de-vie...

— C’est vous qu’on appelle Sauvageon? dit-il ensuite d’une voix très-basse au cabaretier qui venait de le servir.

— C’est moi qui suis Sauvageon... — répondit le petit homme. — Qu’est-ce que vous me voulez?...

— Obtenir de vous un renseignement...

— Un renseignement! — répéta Sauvageon à haute voix, en échangeant iin regard significatif avec les hôtes de son cabaret — va pour le renseignement... — de quoi s’agit-il?

— D’un homme qui vient ici presque chaque jour, et que j’ai besoin de voir ce soir-même...

— Comment appelez-vous cet homme?...

— Huber. — Savez-vous s’il doit venir, et pouvez-vous ' m’indiquer l’endroit où je serai^certain de le rencontrer cette nuit?...

— Vous vous adressez mal, — répondit Sauvagaon avec

une indifférence affectée, je ne connais personne qui s’appelle comme vous dites...

— C’est impossible...

— Pourquoi?

— Je sais très-positivement qu’Huber est de vos habitués, et j’ai eu déjà rendez-vous ici, avec lui...

— Alors — demanda le cabaretier — vous prétendez le connaître?

— Je le prétends, parce que c’est vrai...

— Dans ce cas, regardez autour de vous, et voyez si l’un de ces hommes est celui que vous cherchez...

— Inutile — répondit Lascars — c’est dans les ténèbres qu’Huber et moi nous nous sommes rencontrés, et par conséquent, son visage m’est inconnu...

Les buveurs écoutaient attentivement ce dialogue, et, quoiqu’il eut lieu à voix basse, ils n’en perdaient pas une syllabe.

Les dernières paroles de Lascars furent accueillies par un éclat de rire universel.

En même temps un homme court et massif, aux épaules larges, à la figure de boule-dogue, quitta la place qu’il occupait, vint se poser carrément devant le baron, et lui dit d’un ton brutal et goguenard :

— Mille cornes du diable, si monsieur de Sartines nous envoyait toujours des espions de ta force, nous pourrions dormir sur nos deux oreilles !... — Tu ne sais pas ton métier, mon bon garçon, et tu ne le sauras jamais, faute de temps pour l’apprendre, car d’ici à deux minutes tu vas faire dans la Seine un fort joli plongeon, avec une pierre au cou suffisamment lourde pour t’empêcher de remonter...

Lascars ne parut point intimidé par cette menace.

— C’est vous qui êtes Huber... — dit-il, je vous reconnais à la voix...

— Dans ce cas — reprit le chef des Lapins; (car en effet c’était bien lui,) dépêche-toi de me regarder, pour me recon-

naître dans l’autre inonde... — attention vous autres!... — une!... deux!... y sommes nous?...

— Nous y sommes... — répondirent les buveurs, qui venaient d’entourer Lascars avec une rapidité foudroyante, de le saisir, de le soulever, et qui l’étreignaient de manière à paralyser de sa part toute tentative de résistance.

Le baron comprit alors qu’un péril très-sérieux et trèsimmédiat le menaçait.

— Prenez garde à ce que vous allez faire !... — s’écriat-il — vous me prenez pour un espion et. je suis un des vôtres... — c’est moi qui ai traité avec Huber, sur la grève, à vingt pas d’ici, dans la soirée du 29 mai...

Le chef des Lapins dressa l’oreille.

— Quel était le mot d’ordre? — demanda-t-il.

— Je viens du Nord, et j'arrive à Versailles; pardieu !.. — répliqua Lascars.

— Cornes du diable!... — il fallait donc le dire tout de suite! — un peu plus et vous étiez noyé !... — Rendez la liberté à monsieur, mes petits Lapins...

Les lieutenants d’Huber obéirent à l’instant même, et Lascars rentra en possession de sa personne.

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