‹ Le Moulin rougeChapitre 15 sur 53 · ENTENTE CORDIALE · texte numérisé non relu

ENTENTE CORDIALE

— C’est très-désagréable, ce qui vient de vous arriver, mon cher monsieur... — reprit le bandit, — désagréable pour moi tout autant que pour vous, croyez-le bien, et je ne me consolerais point si je vous avais fait jeter à l’eau tout à l’heure, ainsi qu’il s’en est manqué de bien peu, mais, franchement, c’est votre faute... — Une autre fois, quand vous viendrez n’importe où trouver de bons garçons, commencez par vous faire reconnaitre, et ne courez plus le risque dépasser pour ce que vous n’êtes pas... — vous en reconnaissez les inconvénients.

— Merci de l’avis... répondit Lascars — j’en profiterai, soyez-en certain.

— Et maintenant — continua Huber — parlons un peu de ce qui vous amène, car je ne suppose pas que vous soyez venu me relancer sans motif.

— Et vous avez parfaitement raison.

— De quoi s’agit-il?

— J’ai besoin de vous.

— C’est au mieux... — je suis à votre entière disposition, avec mes lapins, moyennant un prix raisonnable, bien entendu.

— Vous serez largement payés.

— Cela étant, regardez la chose comme conclue... — En quoi pourrons-nous vous être utiles?...

— J’aiJin ennemi... — commença Roland.

— Et vous désirez vous débarrasser de lui... — interrompit Huber — rien au monde n’est plus naturel et plus légitime, no.us vous débarrasserons, cher monsieur, gardezvous d’en douter! le personnage en question est-il gentilhomme?

— Oui.

— Il vous en coûtera quelque chose de plus que s’il s’agissait d’un simple bourgeois, c’est dans le tarif.

— Peu m’importe.

— Oh! je sais que vous êtes rond en affaires... — Estce à Paris qui nous aurons à travailler ?

— Non.

— Où donc, alors?

— A quatre lieues d’ici, environ... sur les bords de la Seine... un peu au-dessus de Villeneuve-Saint-Georges.

— Seulement quatre lieues!... les frais de déplacement seront peu de chose... — y aura-t-il des murailles à franchir?... des portes à briser?

— Rien de tout cela... il ne s’agira que d’attendre notre .homme au passage et de ne le point laisser échapper...

— Sera-t-il seul ?

— Il n’y aura qu’un domestique avec lui...

— Maitre et valets armés jusqu’aux dents, sans doute ï

— Point d’autres armes qu’une épée.

— Le gentilhomme est donc sans défiance!

— Tout à fait.

— L’imprudent!... — tel que vous me voyez, moi, j’aL passé ma vie à me défier des hommes et des choses, du connu et de l’inconnu, et je m’en suis bien trouvé... l’attaque aura-t-elle lieu le jour ou la nuit?

— La nuit, ou, du moins, à une heure assez avancée de la soirée.

— De mieux en mieux... — Rien ne donne du cœur à mes lapins comme l’obscurité !... — Vous qui connaissez le lieu de l’action, avez-vous préparé un petit plan?...

— Oui et non... — ma confiance en votre habileté est sans bornes ; je compte donc vous laisser une entière liberté d’action, mais j’ai quelques idées que je crois assez bonnes.

— Voulez-vous me les soumettre?

— Les voici...

Lascars mit Huber au fait des particularités relatives aux fréquentes visites du marquis d’Hérouville à la duchesse de Randan.

Il lui parla du bac dans lequel Tancrède traversait la Seine avant d’arriver au château.

— Mon avis — fit-il en achevant — est qu’il faudrait attaquer sur la rivière... — Est-ce aussi le vôtre?

— Sans aucun doute... nous prendrons le bateau de Sauvageon.

Le maitre du cabaret n’avait pas perdu un seul mot de l’entretien qui précède.

En ce moment il intervint.

— Mon bateau ! — s’écria-t-il — vous prendrez mon bateau! — voilà qui est bientôt dit!... — Et, s’il lui arrive un accident?

— Combien vaut-il, ton bachot?... — demanda Huber.

— Cent livres, tout au moins...

— Eh! bien monsieur déposera dans tes mains cent livres, en or, et tu ne courras nul risque de perte avec un tel nantissement... — Gela te va-t-il ainsi?

— Gela me va, mais à une condition...

— Laquelle?

— G’esl que je serai de la partie.

Huber se mit à rire.

— Ah ! ça mais — fit-il ensuite — tu es donc un brave à trois poils, bonhomme Sauvageon ? qui s’en serait douté?..

Le cabaretier se rengorgea.

— Je suis plus brave, peut-être — répliqua-t-il — que certains dont on parle fort, et qui font beaucoup de bruit et peu de besogne... — J’ai manqué ma vocation, j’étais né pour manier l’épée et le pistolet et pour mener grand bruit sur la terre.

— Soit — répondit le dfief des lapins — tu viendras avec nous, je te le promets, et nous jugerons de ton piérite en te voyant à la besogne...

Puis, — se tournant vers Lascars il ajouta ;

— A quand l’expédition, s’il vous plaît?

— A demain soir... — répondit le baron...

— Il ne nous reste donc plus à traiter que la question de détails, et nous allons le faire sur-le-champ.

Au bout d’une demi-heure. Lascars quittait le cabaret de Sauvageon, après être tombé d’accord avec Huber sur le prix du sang et lui avoir assigné un lieu de rendez-vous pour le lendemain.

Laissons s’écouler le reste de cette nuit, la journée suivante toute entière, et prions nos lecteurs de vouloir bien nous accompagner vers les rives de la Seine faisant face au parc de la duchesse de Randan.

Il était huit heures du soir.

Un vent assez fort faisait courir sur la surface du ciel des troupeaux de grands nuages que l’imagination d’un poète aurait comparée vraisemblablement à des escadrons lancés au galop.

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LE MOOLIN ROÜGE

Des futaies séculaires, aujourd’hui disparues, et dont les plus ardents rayons du soleil de juillet ne parvenaient point à traverser l’épaisse et sombre verdure, s’étendaient sur les deux berges, et semblaient, à cette lueur nocturne, encaisser le fleuve entre de hautes et noires murailles.

Un chemin creux, pratiqué dans la forêt, venait aboutir à une petite éclaircie voisine de l’un des poteaux du bac. La silhouette de ce poteau se profilait d’une façon bizarre sur le ciel et prenait vaguement l’apparence d’un gigantesque et sinistre gibet.

Tout à côté se voyait une maisonnette, ou plutôt une cahulte construite avec des troncs d’arbres, des branchages et de la boue, et semblable à ces abris temporaires improvisés par les bûcherons au milieu des forêts qu’ils exploitent.

A dix pas de la cabane le bac était amarré par une chaîne rouillée, et le courant venait se briser contre sa lourde masse avec un clapotement monotone.

Un peu plus bas, à droite, c’est-à-dire en suivant le fil de l’eau, les regards rencontraient une petite île, ou plutôt un îlot de sable, situé au milieu de la Seine, submergé presqu’enlièrement aussitôt que venait une crue d’eau, et couronné d’un panache de sautes aux troncs creux.

Enfin, à l’horizon , de l’autre côté de la rivière, derrière les cîmes houleuses des futaies, les rayons de la lune mettaient des traînées d’argent sur les girouettes de métal et sur les toits d’ardoise du château de la duchesse de Randan.

Au moment où nous venons de conduire nos lecteurs auprès du bac, un silence profond régnait dans la forêt et sur les deux rives de la Seine, qui semblaient désertes.

La solitude était loin d’être complète, cependant, et nous allons en avoir à l’instant la preuve.

Côtoyons pendant cinquante ou soixante pas la berge escarpée d’où s’échappent les racines énormes des chênes, trois ou quatre fois séculaires et nous arriverons à une sorte

de crique étroite, ensevelie dans une onabre épaisse, et au fond de laquelle un petit bateau plat se trouvait amarré.

Ce bateau était celui de Sauvageon.

Tout auprès de là, sur ce gazon court et touffu qui forme sous les grands arbres un incomparable tapis, quatre hommes accroupis parlaient à voix basse.

L’obscurité ne permettait point de distinguer le visage de ces hommes, mais nous les connaissons déjà, et même dans les ténèbres, nous pouvons les nommer : C’étaient Huberet Sauvageon, d’abord, puis deux lapins de premier choix, Bergamotte et Macaroni.

Ces honnêtes gens causaient sans bruit, et, si grande était leur crainte de trahir par les plus faibles indices leur présence en ce lieu, qu’ils se privaient de fumer comme d’habitude leurs courtes pipes aux fourneaux noirs.

— Chut!.. — fit Huber tout à coup, en accompagnant ce monosyllabe d’un geste impérieux destiné à commander le silence.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda Sauvageon d’nne voix faible comme un soupir.

— Quelqu’un se dirige de ce côté... — répliqua du même ton le chef des lapins.

Sauvageon, sans questionner davantage, appuya son oreille contre le sol et il entendit en effet le faible bruit d’un pas rapide et léger, qui devenait d’instant en instant plus distinct. ^

A ce bruit se mêla bientôt un craquement de branches sèches, puis un coup de sifflet doux et voilé retentit, et une forme humaine pénétra dans l’étroite enceinte de verdure où nos personnages attendaient.

A cet instant précis, Huber bondit sur ses pieds, en tenant de chaque main un pistolet tout armé et prêt à faire feu, et il dit brusquement:

— Qui va là?.. — réponds, où je te brûle !

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