‹ Le Moulin rougeChapitre 16 sur 53 · LE RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

LE RENDEZ-VOUS

— Mordieu, maître Hubert — répliqua Roland de Lascars, — vous avez une manière bien désagréable de recevoir vos amis !.. — hier au soir vous vouliez me jeter à l’eau!., aujourd’hui vous parlez de me brûler la cervelle!., pour peu que nos relations continuent, j’aurai de la chance si j’en réchappe...

— La défiance est la mère de la sûreté, cher monsieur !

— fit Hubert d’un ton sentencieux. — Je n’ai point d’ami quand il fait nuit, et, pour toutes sortes de bonnes raisons que vous devinez, quiconque ne m’est pas connu m’inquiète.

— J’ai toujours été ainsi, et ça m’a toujours réussi...

— Je le comprends et je vous approuve...

— Vous voyez d’ailleurs — reprit le bandit — vous voyez que nous sommes exacts au rendez-vous et complètement à vos ordres... — voici du temps déjà que nous attendons... — notre homme va-t-il arriver?

— Nous avons encore une heure devant nous...

— Vous en êtes sûr?

— Parfaitement sûr... — d’après les renseignements que j’ai obtenus et dont l’exactitude est hors de doute, notre homme ne quitte son hôtel qu’à huit heures, c’est-à-dire au moment même où je vous parle, et met une heure à parcourir la distance qui nous sépare de Paris...

— Dans ce cas, il ne nous reste qu’à attendre encore...

— Oui, mais non pas les bras croisés...

— Que faut-il faire ?

— Réaliser une merveilleuse idée qui m’est venue chemin faisant...

— Et, celte idée?..

— Je vais vous la dire... mais, d’abord, êtes- vous d’habiles bateliers?

— Je vous donne Sauvageon pour le plus fin marin d’eau douce que la rivière ait jamais porté... — Macaroni ne lui cède en rien... — il était canotier jadis sur le golfe de Naples et manie l’aviron aussi bien que le coutelas... — Bergamotte et moi, nous sommes moins forts, assurément, mais enfin nous y entendons bien aussi quelque chose...

— Bref — demanda Roland — Sauvageon et Macaroni peuvent suffire pour manoeuvrer le bateau dans tous les sens, et avec une suffisante rapidité?..

— Ah! je vous en réponds... — la barque dans leurs mains, filera docilement comme un bon cheval bien dressé.

— J’avais pensé d’abord, vous le savez — reprit Roland. — à attaquer mon ennemi lorsque le passeur aurait amené le bac au milieu de la rivière.

— Et j’approuvais beaucoup cette façon d’agir... est-ce que, par hasard, vous avez changé d’avis ?

— Non, mais j’ai modifié mon premierprojet de manière à rendre le succès de notre entreprise encore plus certain qu’il n’était.

— .\h ! ah ! . . . — et comment cela ?

— Nous allons gagner l’autre rive, mettre pied à terre et couper la corde du bac, non pas complètement, mais aux trois quarts, de manière à ce qu’elle n’offre plus qu’une solidité tout à fait insuffisante... — le gentilhomme, le valet, et le passeur s’embarqueront, comme de coutume, sans défiance ; — la première moitié du passage s’effectuera facilement, mais, au plus fort du courant, la corde trop tendue se rompra tout à coup, et la lourde machine, lourdement chargée, s’en ira à la dérive... — pendant ce temps Sauvageon et Macaroni maintiendront la barque à une portée de pistolet du bac en détresse, et nous ferons feu tout à notre aise sur l’homme dont je vous ai acheté la vie...

— Mille cornes du diable ! ! — murmura maître Hubert avec un .sincère enthousiasme — c’est superbel! — Je donnerais volontiers quelque chose de ma poche pour qu’une si belle idée me soit venue! ! — ah! vous n’êtes

point un homme ordinaire, cher monsieur, il s’en faut de tout, et vous seriez pour mes lapins un fanüeux capitaine si je venais à me retirer et si vous vouliez prendre ma place !

Lascars ne répondit pas, mais il sourit, dans les ténèbres, avec une expression d’indicible orgueil. — Au fond il se trouvait très-flatté de l’hommage naïf et spontané rendu par Hubert à son diabolique génie.

— L’heure se passe... — dit-il — embarquons ! !

Bergamotte détacha le bateau plat dans lequel les cinq

hommes prirent place, et qui, vigoureusement conduit par Sauvageon et Macaroni, fila comme une flèche vers l’autre rive.

Lascars ne voulut s’en rapporter à personne pour accomplir l’exécrable besogne dont nous venons de lui entendre parler.

Il tira d’une gaine de chagrin noir qu’il portait sous sa veste un petit stylet prodigieusement affilé, et avec ce stylet il entama la corde du bac, non point en un seul endroit, mais en dix, de manière à ce qu’il fut impossible qu’elle résistât, lorsqu’une pression violente s’exercerait sur elle.

Ceci terminé. Lascars reprit sa place dans la barque que pendant quelques minutes il avait quittée.

— Faut-il retourner d’où nous venons ? — demanda maître Hubert.

— Inutile... — répondit Roland. — L’ombre de ces grands arbres nous enveloppe d’un voile impénétrable et nous ne saurions être mieux qu’ici pour ce que nous avons à faire.

— Dois-je attacher l’amarre? — dit Bergamotte.

— Non. — Restez à terre et contentez-vous de maintenir le bateau jusqu’à nouvel ordre...

Le silence se rétablit et, pendant plus d’un quart d’heure aucune parole ne fut prononcée de part et d’autre.

Neuf heures sonnèrent à l’horloge du château de la duchesse et la brise du soir apporta jusqu’aux bandits les vibrations sonores du marteau frappant sur le timbre.

Presqu’en même temps un bruit d’une nature absolument differente se fit entendre de l’autre côté de la Seine.

Ce bruit — (toute oreille exercée devait le reconnaître)

— était produit par le galop souple et cadencé de deux chevaux de race lancés à toute vitesse. — de seconde en, seconde les chocs réguliers des sabots ferrés sur la terre durcie du chemin creux devenaient plus distincts. — Un instant encore et les cavaliers atteindraient le bord de l’eau.

' Un sourire infernal vint aux lèvres de Lascars.

— Cet insolent marquis courrait moins vite — se dit à lui-même l’infâme gentilhomme — s’il pouvait se douter que chaque pas qu’il fait en avant le rapproche de la mort !

— Gomme mon cœur bat ! comme mon sang bout ! — ah ! la vengeance est une douce chose !

Tancrède, qu’aucun pressentiment funeste n’avertissait du péril à peu près inévitable dans lequel il allait donner tête baissée, et où, selon toute apparence, il laisserait sa vie

— Tancrède, disons-nous, laisser flotter les rênes sur l’encolure nerveuse de sa monture ardente, et s’abandonnait à ce galop d’une rapidité presque fantastique et d’une élasticité incomparable, qui est l’allure caractéristique des chevaux de pure race orientale.

11 ne redoutait aucun danger ; — il ne se connaissait aucun ennemi ; — Lascars était pour lui si peu de chose qu’il ne songeait point que la haine d’un tel misérable pût être à craindre et il se souvenait à peine de l’existence de ce misérable.

Il s’absorbait dans une pensée unique, ou plutôt dans un souvenir, amer et charmant tout à la fois, et qui, loin de s’amoindrir et de s’effacer peu à peu, selon la loi commune, grandissait, au contraire, et devenait plus intense, de jour en jour et d’heure en heure... Cette pensée, ce souvenir, ne l’avaient point quittés depuis la funeste nuit du 30 mai.

Dans la veille aussi bien que dans le sommeil, illui semblait avoir sous les yeux le pâle et divin visage de la jeune fille aux yeux noirs et aux cheveux blonds, entrevue

au milieu des épouvantables scènes de la rue Royale,

— sauvée par lui, puis, perdue presqu’aussitôt pour lui.

— Cette fille dont il ne savait pas le nom, et dont il

ignorait la demeure et qu’il avait tout lieu de croire morte !

Est-ce à dire que le marquis Tancrède d’Hérouville, le brillant gentilhomme blasé p t ses succès auprès des plus grandes dames, aimât d’amour cette enfant inconnue? — Ceci est un problème qu’il ne nous appartient point de résoudre en ce moment. — Peut-on, d’ailleurs, être épris d’un rêve? et Pauline Talbot était-elle pourTancrède autre chose qu’un rêve impalpable, une vision fugitive ?

Toujours est-il qu’il pensait à elle sans cesse, et que, bien loin de se révolter contre l’obsession d’une image qui s’imposait à lui d’une façon si tyrannique et si persistante, il trouvait une joie étrange, une sorte de volupté douloureuse, à ne jamais se séparer de cette image...

Mais, en même temps, il s’imposait la loi de cacher à tous les regards ce qui se passait dans son âme. — La pensée a sa pudeur comme le corps. — Celle de Tancrède s’enveloppait de voiles impénétrables...

Madame deRandan questionnait vainement son frère sur les causes du changement qu’elle croyait remarquer en lui.

— Le marquis répondait à la duchesse qu’elle était dupe d’une illusion et qu’il se sentait toujours le même.

Au fond de cet indéfinissable sentiment qui dominait le gentilhomme, y avait-il un vague espoir de retrouver un jour la jeune fille, de se faire aimer d’elle, de l’associer à son avenir et à son bonheur? — Nous ne le savons pas, et nous croyons pouvoir affirmer que Tancrède l’ignorait aussi bien que nous... — Comme les Indiens fumeurs d’opium, il n’entrevoyait rien au-delà de son rêve incessant, et les visites du gracieux fantôme suffisaient à peupler sa vie...

Cependant les deux cavaliers avaient franchi la courte distance qui les séparaient encore des grèves du fleuve.

Le cheval de Tancrède s’arrêta sur le bord de l’eau, frap-

i,„c;nogl

LE MODLIN RODGE

pa du pied et poussa un hennissement d’impatience. — C’était un étalon, de la plus merveilleuse et de la plus complète beauté. — Sa robe, d’un noir bleuâtre éclatant, n’offrait d’autre tache qü’une étoile blanche au milieu du front, sa queue fouettait l’air comme un panache soulevé par le vent et sa crinière, longue et soyeuse autant qu’une chevelure de femme ruisselait jusque sur son poitrail.

Ce cheval ne nommait Hadgi et descendait de la fameuse jument du prophète par une suite non interrompue d’ancêtres glorieux.

La monture du valet de monsieur d’Hérouville appartenait à la même race illustre, et n’avait guère moins de mérite.

Le temps d’arrêt brusque et le hennissement d’Hadgi arrachèrent Tancrède à la rêverie dans laquelle il s’absorbait et le rappelèrent au sentiment de la situation.

Il se tourna vers la maisonette du passeur, et faisant de ses deux mains arrondies autour de sa bouche une sorte de porte-voix, il cria :

— Eh ! père Mathias, debout s’il vous plaît !

— Qui, qui m’appelle? demanda, depuis l’intérieur de la hutte, une voix endormie.

— C’est moi... c’est le marquis d’Hérouville... — répliqua Tancrède — debout donc, père Mathias, et dépêchezvous !

— On y va, mon bon seigneur !... on y va ! — reprit vivement la voix du passeur — je suis aux ordres de monsieur le marquis, tout de suite !...

En etfet, avant que deux minutes se fussent écoulées, la porte s’ouvrit et un paysan à demi-vêtu, robuste encore quoique déjà courbé par l’âge, s’élança au-dehors avec un vivacité qui prouvait son zèle.

— Que monsieur le marquis me pardonne, s’écria-t-il — je dormais comme une taupe et je mérite cent coups de bâton pour l’avoir fait attendre...

Page 1