UN DRAME SUR LÀ RIVIÈRE
Tout en disant ce qui précède, Mathias le passeur s’empressa de détacher la chaîne rouillée qui maintenait le bac, et saisit la corde dont le milieu plongeait sous l’eau, et grâce à laquelle il pouvait, sans trop de peine, conduire d’un bord à l'autre la lourde machine.
Tancrède, au lieu de mettre pied à terre, rendit la maille à sa monture qui d’un seul bond atteignit le milieu du bac dont on entendit gémir et trembler la membrure, comme si toutes les parties de la vieille embarcation allaient se disjoindre...
Mathias poussa un profond soupir d’effroi et de résignation, ainsi qu’il le faisait d’ailleurs chaque fois que monsieur d’Hérouville montait dans le bac.
Le valet, sans doute compatissant aux terreurs du pauvre homme, terreurs qu’il partageait peut-être jusqu’à un certain point, descendit et prit son cheval par la bride pour le faire entrer dans le bac. '
Le passeur pesa sur la corde et le radeau pesant, se séparant lentement du bord, se dirigea vers la rive opposée.
Tant que le bac se trouva dans des eaux calmes, tout alla bien et la corde à peine tendue fonctionna comme de coutume, mais au bout de quelques minutes l’embarcation atteignit le milieu du fleuve, l’endroit, par conséquent, où les eaux devenaient profondes et rapides.
La besogne du passeur devenait, sinon plus difficile, du moins plus fatigante, et Mathias devait faire un puissant effort pour lutter victorieusement contre le courant.
Il s’arc-bouta contre le plat bord, et, se cramponnant des deux mains au câble ; il imprima à la machine une vigoureuse impulsion...
Un craquement sourd se fit entendre...
LE MODLIN RODGE
Mathias, frappé au visage par la corde soudainement détendue, poussa un grand cri, et le bac, au lieu de continuer sa marche en droite ligne, oscilla d’une façon brusque et tourna sur lui-même comme un homme pris de vertige et qui va tomber...
Puis saisi et dominé irrésistiblement par le courant, il se mit à descendre le (leuve avec une rapidité prodigieuse.
— Ah! ça, Mathias, qu’y a-t-il donc? demanda monsieur d’Hérouville très-surpris.
— Ce qu’il y a, monsieur le marquis?., répondit le passeur tremblant, en s’arrachant avec désespoir une poignée de cheveux gris — il y a que nous sommes perdus...
— Perdus ! répéta Tancrède.
— Positivement, et il ne nous reste, à l’heure qu’il est, qu’à recommander notre âme au bon Dieu...
— Pourquoi donc cela?..
— Parce que la corde du bac vient de se briser, et que nous nous en allons à la dérive !.. — Ah ! c’est le diable qui s’en mêle !.. — un bon cordeau tout neuf qui sert depuis six mois à peine et qui devait servir encore pendant cinq ans, au moins!..
— Je vois bien l’accident, — reprit Tancrède en souriant malgré lui — mais le péril ne me paraît pas, à beaucoup prêt, aussi grand que vous le faites, père Mathias, nous allons échouer doucement sur un bord où sur l’autre, et, selon toute apparence, nous en serons quitte pour un bain.
— Oh ! que non pas, monsieur le marquis ! — répliqua le passeur — le courant nous porte sur la pointe de l’îlotet la pointe de l’îlot est mauvaise ! — il y a là de vieilles souches de saules, à fleur d’eau, qui mettront le bac en capilotade, et, tout à l’entour, des herbes si épaisses et si drues qu’elles lient comme des ficelles les jambes du meilleur nageur et le neyent en moins de rien ! que mon saint patron et tous les saints aient pitié de nous, nous n’en reviendrons pas !..
— Mort de ma vie ! — murmura Tancrède — la situation
•est grave en effet ! — n’avez-vous donc pas sous la main quelque aviron qui servirait de gouvernail et avec lequel il deviendrait possible de diriger le bac et de lui faire éviter l’îlot?
— Hélas je n’ai rien de pareil, monsieur le marquis... — à quoi bon m’embarrasser d’un aviron quand j’avais la corde?., une corde toute neuve et si solide! — Ah! sur le salut de mon âme, je jurerais qu’elle a été coupée par malice ! Et que Dieu punisse comme il le mérite le misérable qui a fait cela!
Tandis que le bac désemparé continuait à descendre le courant avec une rapidité toujours croissante, et que les paroles que nous venons de reproduire s’échangeaiententre le marquis d’Hérouville et le passeur Mathias, le baron de Lascars frémissait d’une joie infernale et ressentait les premières voluptés d’une vengeance qu’il croyait Qertaine.
— A la besogne, mes compères ! — s’écria-t-il au moment où la corde rompue devenait inutile dans les mains du passeur. Ils sont à nous maintenant comme le lièvre forcé par les chiens est au chasseur !
Sauvageon et Macaroni appuyèrent snr leurs avirons, d’une main savante et exercée, et le petit bateau plat quoique lourdement construit et chargé de cinq personnes, fila presque aussi vite qu’un you-you de la marine royale.
La lune venait de disparaître derrière un rideau de nuages épais ; une obscurité quasi-compacte couvrait la Seine, rendant plus terrible encore la situation des passagers en détresse...
Lascars entrevoyait à trois ou quatre cents pas de lui, comme une masse sombre et flottante sans aucune forme distincte, le bac vers lequel il se dirigeait. .
Au bout d’un petit nombre d’instants, grâce à l’ensemble merveilleux et à l’incomparable habileté des rameurs, la distance qui séparait les deux embarcations n’était plus que de quelques toises.
Mathias, malgré l’immense épouvante qui l’absor-
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bail, entendit alors derrière lui le bruit cadencé des avirons.
Il se retourna ; — il aperçut la barque chargée de monde, et il balbutia avec un délire d’autant plus vif que sa terreur avait été plus intense ;
— Un bateau ! c’est un bateau ! — monsieur le marquis, que Dieu soit béni ! — il ne voulait pas notre mortl — nous sommes sauvés ! — on vient à notre aide !...
Tancrède n’eut pas le temps de répondre.
— Etes-vous là, monsieur d’Hérouville ? demanda d’une voix haute Roland de Lascars.
— Je suis là, — répliqua le marquis, je suis là, fort en péril, à ce qu’il paraît. Jetez nous donc une amarre, braves gens, et vous recevrez des preuves éclatantes de ma munificence aussitôt que j’aurai mis pied à terre.
Le baron se mit à rire bruyamment.
— Ah ! monsieur le marquis — reprit-il ensuite d’un ton sardonique — quelle erreur est la vôtre I nous ne sommes point ici pour vous sauver... tant s’en faut! — C’est moi qui tout à l’heure ai coupé la corde du bac.
— Malheureux ! s’écria Tancrède — dans quel but avezvous commis cette action infâme?...
— Dans le but de régler cette nuit mes comptes avec vous, marquis d’Hérouville ! Je vais vous payer ma dette de haine...
— Vous parlez de haine I fit le marquis avec une profonde surprise, qui donc êtes-vous?
— Je suis la vengeance.
En prononçant ces derniers mots, Roland de Lascars pressa la détente de son pistolet ; un éclair raya les ténèbres ; une détonnation retentit et fut suivie d’un cri sourd et lugubre. — En même temps un corps lourd frappa les eaux profondes qui jaillirent et se refermèrent sur lui.
Le valet du marquis, frappé mortellement par la balle destinée à son maître, venait de disparaître englouti.
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Huber et Bergamotte firent feu immédiatement après Lascars. — ün des projectiles atteignit le chapeau de Tancrède, l’autre troua le revers de son habit, mais sans toucher sa tête ou sa poitrine.
— .Misérables ! lâches assassins ! cria monsieur d’Hérouville avec fureur et avec indignation — je vais vous montrer ce que peut un homme de cœur contre une troupe de bandits !...
En parlant ainsi il tira son épée, et enlevant son cheval, de la bride et des éperons, il lui fit franchir le plat bord, il le précipita dans la Seine et il le contraignit à nager de toutes ses forces à la rencontre du bateau plat...
Le généreux animal obéit avec sa souplesse et son intrépidité habituelles, et bientôt son large poitrail toucha presque larhétive embarcation des assassins.
Une nouvelle décharge, faite à bout portant, enveloppa ’ le marquis de feu et de fumée, mais en le laissant sain et sauf, comme s’il avait été revêtu d’une de ces armures invincibles et impénétrables que les bonnes fées du temps de la chevalerie errante donnaient à leurs protégés.
Quand le nuage de fumée se dissipa, Tancrède prit l’offensive à son tour et poussa Hadgi jusqu’au bateau, par un dernier effprt, il frappa de son épée le plus proche de ses lâches agresseurs.
Macaroni eut la mauvai.se chance d’être celui-là... — l’ex-canotier du golfe de Naples, touché vigoureusement en pleine poitrine, fit entendre un juron italien, lâcha son aviron et roula sans connaissance au fond de la barque...
En voyant le destin funeste de l’italien. Sauvageon, qui n’était brave que lorsqu’il s’agissait d’un péril éloigné, se sentit pris d’une terreur folle. — Il ne perdit point complètement la tête, néanmoins ; il conserva la faculté précieuse de raisonner la situation aussi biqn que s’il eut été de sangfroid, et il se dit :
— Macaroni a son compte! — *Ce diable de marquis frappe comme un sourd et paraît avoir un poignet d’acier
— si je reste à bord, mon tour va venir ! — avant une demi-minute il fera mauvais pour moi et je verrai trancher le fil de mes jours dans la plus line Heur de ma belle jeunesse ! Si, au contraire, je me jette à l’eau, pas le moindre danger à courir... — Je nage mieux qu’une grenouille;
— je ferai le plongeon et je ne reparaîtrai qu’à cent pas d’ici, à l’abri des chances fâcheuses... — N’hésitons pas ! ayons le courage de sauver ma vie !...
Se gardant bien bien d’hésiter une seconde de plus, en effet. Sauvageon lança son aviron loin de lui, puis, se dressant sur son banc de rameur, il piqua une tête avec une supériorité incontestable, et s’engloutit comme une flèche, sans faire jaillir une goutte d’eau...
Le bateau, livré à lui-même par l’évanouissement du premier de ses équipiers, et par la fuite du second, se miUà pivoter ainsi que l’avait fait le bac quelques minutes auparavant, et suivit ensuite avec docilité le fil du courant qui l’entraînait.
Hadgi nageait de toute sa vitesse pour se maintenir à son niveau, mais, gêné par le poids de son cavalier qu’alourdissaient ses vêtements trempés d’eau, il restait en arrière malgré ses efforts, et la distance, minime d’abord, qui le séparait de la barque, augmentait de seconde en seconde.
Lascars , Huber et Bergaraotte rechargeaient leurs armes.
— Etes-vous prêts ? demanda le baron aux deux bandits.
— Oui... répondit Huber, nous sommes prêts...
— Alors, feu ! feu tous ensemble, et, cette fois, finissons-en!..
Les trois détonations se fondirent en une seule.
Une sourde exclamation de Tancrède leur répondit.
— Touché ! — cria Lascars avec une effrayante expression de triomphe — il est touché! — le marquis d’Hérouville est blessé à mort !.!.