‹ Le Moulin rougeChapitre 18 sur 53 · UN DRAME SUR LA RIVIÈRE · texte numérisé non relu

UN DRAME SUR LA RIVIÈRE

Lascars se trompait.

Cette fois encore Tancrède venait d’échapper, d’une façon que volontiers nous appellerions miraculeuse, aux balles dirigées contre lui, mais, avec un désespoir indicible, il sentait le pauvre Hadgi, son cheval bien-aimé, sa monture favorite, tressaillir, frissonner sous lui, aspirer l’air de ses naseaux haletants, et battre l’eau de ses jambes nerveuses...

Deux balles meurtrières traversaient l’encolure du noble animal et le sang jaillissait à' flot de cette double blessure. — L’agonie d’Hadgi commença presque aussitôt ; — elle fut courte, mais d’autant plus terrible que ce fier descendant des rois du Jarret (selon l’expression orientale) réunissait en lui toutes les conditions de jeunesse, d’énergie, de race et de vitalité puissante, qui devaient lui promettre une carrière presque interminable. ,

Pendant quelques minutes Hadgi se débattit furieusement contre la mort, puis ses forces s’épuisèrent avec son sang, et bientôt l’un des plus nobles fils de l’Orient qui jamais aient lutté victorieusement de vitesse avec l’éclair, ne fut plus qu’un cadavre inerte, flottant entre deux eaux.

Tancrède, donnant un dernier et amer regret à ce fidèle serviteur, à cet ami loyal dont la perte était irréparable, nageait dans la direction de l’ilot dont quelques brasses tout au plus le séparaient.

Le bac, évitant heureusement ces dangereuses souches de saules dont nous avons entendu le passeur parler au marquis, venait de s’échouer doucement sur la grève sablonneuse de la petite île.

Mathias, agenouillé, et les mains levées vers le ciel, priait Dieu avec ferveur de lui venir en aide et de sauver monsieur d’Hérou ville...

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Àli, le second cheval arabe, semblant comprendre le malheur arrivé à son compagnon, hennissait d’une façon tout à la fois stridente et douloureuse.

Enfin la barque de Lascars, toujours emportée par le courant capricieux, avait doublé l’ilot au lieu de s’échouer sur lui comme le bac, et se perdait déjà dans les lointaines ténèbres.

Laissons le marquis prendre terre et s’étonner de se retrouver vivant et sans blessure après avoir essuyé un si grand nombre de coups de feu, et rejoignons Sauvageon que nous avons quitté tout à l’heure au moment où il venait d’accomplir son plongeon audacieux...

Ainsi que nous le lui avons entendu dire à lui-même, le propriétaire du cabaret du bord de l’eau, nageait aussi bien qu’une grenouille ; il semblait se trouver dans l’eau au sein de son élément natal, et volontiers il aurait rendu des points au plus agile des brochets...

Qu’on juge de son étonnement et de son effroi, lorsqu’après être descendu rapidement par la violence de son impulsion, jusqu’aux plus extrêmes profondeurs du lit de la Seine, il se trouva dans l’impossibilité subite et absolue, non-seulement de remonter à la surface, mais encore de nager entre deux eaux, ainsi qu’il en avait le projet.

Cette impuissance devait avoir une cause... — Sauvageon la chercha.

Il crut d’abord qu’il se trouvait engagé dans un réseau de ces herbes perfides qui si souvent causent la mort des , plongeurs imprudents...

' Il explora rapidement l’espace autour de lui ; il le trouva libre, et cependant un poids incompréhensible continuait à clouer ses pieds sur le sable, tandis que quatre toises d’eau passaient incessamment au-dessus de sa tête...

Pendant la centième partie d’une seconde. Sauvageon se crût victime de quelque surnaturelle influence, de quelque maléfice inouï — et .se regarda comme perdu...

Tout autre à sa place, en effet, se serait noyé mille fois

pour une. — Ses artères s’engorgeaient, — sa poitrine se gonflait, devenant trop étroite pour son cœur dilaté, ses tempes battaient à se rompre, — la suffocation était imminente... — Mais Sauvageon, comme les pêcheurs de perles de Ceylan, avait la force de passer sous l’eau près de deux minutes, et, grâce à la puissance de l’habitude, les plus terribles symptômes, n’amenaient point chez lui d’asphyxie immédiate.

D’ailleurs, tout ce que nous venons de dire avait traversé son cerveau avec la rapidité de l’éclair... — Il est des instants suprêmes où l’intelligence de l’homme en péril acquiert une lucidité plus qu’humaine...

Soudain, il frissonna de la tête aux pieds, dans son linceul humide, comme si l’étincelle électrique venait de le toucher.

Il se souvenait !... il comprenait!... — l’incompréhensible phénomème n’avait désormais plus rien d’obscur !...

Au moment de quitter le cabaret du bord de l’eau pour se joindre à l’expédition conduite par Huber, notre personnage n’avait pas cru devoir se séparer de ce qu’il aimait plus que tout au monde, c’est-à-dire de la somme assez rondelette réprésentant ses économies et ses bénéfices. — Cette somme, en bons écus de six livres, jointe aux cent livres remises par Lascars pour assurer le bateau contre toute éventualité fâcheuse, gonflait outre mesure une ample ceinture de cuir serrée autour des reins de Sauvageon...

Le reste se devine...

L’argent jouait ici le rôle du pavé qu’on attache au cou du chien avant de le jeter à l’eau !... — le trésor noyait son maître !...

La pensée qu’il fallait choisir entre la ruine et la mort fut bien cruelle pour Sauvageon !... il éprouva l’une de ces angoisses poignantes, l’un de ces désespoirs inexprimables qui font blanchir soudainement les cheveux d’un homme... — en un mot, il hésita presque!... — mais le temps près-

sait... — l’agonie allait commencer... — le misérable s’affaiblissait...

D’une main défaillante il détacha la ceinture, et son corps allégé remonta brusquement, ainsi qu’un bouchon de liège à la surface du fleuve...

Là, l’infortuné reprit haleine, et suffoqué, haletant, asphyxié plus qu’aux trois quarts, à peu près incapable de tout mouvement, il se laissa flotter comme une épave inerte, sans s’inquiéter de savoir où le courant l’entraînait...

Une fois sur l’îlot, le marquis d’Hérouville n’avait plus rien à craindre. — Il était d’autant plus certainement sauvé que les assassins, privé d’avirons, se trouvaient dans l’impossibilité absolue de remonter le courant et d’essayer une nouvelle attaque...

Nous devons ajouter que les coups de pistolet, retentissant comme une véritable fusillade dans le silence de la nuit, avaient donné l’alarme au château de la duchesse, et qu’on voyait les lueurs d’un grand nombre de lanternes et de fallots briller à travers les futaies du parc et se diriger vers la rivière.

L’idée d’un guet-apens et d’un assassinat tentés dans de si bruyantes conditions ne se présentait à l’esprit de personne, mais tout le monde croyait à quelque audacieuse expédition de braconnage, et les gardes-chasse préparaient leurs carabines afin d’être prêts à faire feu sur les maraudeurs en cas de collision.

La stupeur et l’indignation de ces braves gens furent au comble lorsqu’ils s’entendirent héler, depuis la petite île, par Tancrède qui les mit en quelques mots au fait de ce qui venait de se passer...

Quelques-uns, la carabine à l’épaule, restèrent en faction sur la berge ; d’autres coururent prévenir la duchesse de Randan, d’autres enfin prirent rapidement la direction de l’embarcadère, situé un demi-quart de lieue plus haut, où les barques du château se trouvaient amarrées.

Ces derniers déployèrent une activité sans pareille.

Un bruit de rames se fit entendre au bout d’un temps incompréhensiblement court, et deux chaloupes abordèrent mot.

Tancrède prit place dans l’une d’elles ; — l’autre se chargea du bonhomme Mathias, mal revenu de son épouvante, et le cheval .Vli, hennissant toujours lamentablement pour appeler son compagnon disparu, suivit ies barques à la nage...

Un quart-d’heure après ce moment, la jeune duchesse, pâle d’émotion et de terreur, se jetait dans les bras de son frère sur le perron du château, et le conduisait à son appartement où des vêtements secs l’attendaient près d’un grand feu.

— En vérité, ma sœur, s’écria le marquis, c’est miracle que je puisse t’embrasser encore, ainsi que notre chère Mathilde, et Dieu m’a bien visiblement protégé cette nuit, car, selon toutes les prévisions humaines, je devais laisser ma vie dans ce guet-apens infâme où mon fidèle valet de chambre et mon pauvre Hadgi ont laissé la leur...

— Tancrède — murmura la duchesse — raconte-moi bien vite cette terrible, cette hideuse aventure ; — j’ai besoin de l’entendre de ta bouche et je ne puis ni croire, ni comprendre ce que viennent de me dire mes valets...

Le marquis fit à sa sœur un récit rapide des faits accomplis ; — lui non plus ne pouvait les comprendre, et, il se perdait en vaines conjectures sur le but et sur les auteurs d’une machination plus semblable à une embuscade de guerre qu’à une tentative de meurtre dirigée contre un seul homme...

Le chef des assassins, ou du moins celui qui semblait être leur chef, avait parlé de régler un compte de haine et de vengeance. — Qui donc pourrait être cet homme ? — à qui monsieur d’Hérouville avait-il fait un assez sanglant outrage pour s’attirer de telles représailles?...

LE MOULm ROÜGE

Pendant quelques secondes la pensée du marquis s’arrêta sur Lascars, mais le misérable qui vole au jeu n’est pas forcément un assassin, et les soupçons toujours indécis de Tancrède continuèrent à s’égarer...

Le reste de la nuit se passa en une longue causerie entre le frère et la sdfur, heureux de se trouver ensemble, comme le sont des gens qui s’aiment et que la mort a failli séparer, et ne songeant ni l’un ni l’autre à goûter une heure de sommeil.

Dès l’aube naissante, monsieur d’Hérouville sortit à cheval, suivi de deux valets, et se dirigea vers les rives de la Seine, afin de revoir au grand jour le théâtre de la lutte nocturne dans laquelle il avait failli périr.

Tout était tranquille... — le bac échoué à la pointe de l’îlot semblàit attendre qu’une main officieuse vint le remettre à flot et le ramener à sa place accoutumée ; — de faibles vapeurs s’élevaient au lointain et indiquaient à travers les bois et les prairies le cours sinueux de la rivière.

Tancrède mit son cheval au pas et côtoya lentement, pendant à peu près une demi-heure, les sinuosités du fleuve.

Il atteignit un endroit où la Seine formait un coude brusque comme si ses eaux voulaient retourner en arrière et remonter vers leur source.

Là il s’arrêta, et sans doute il allait tourner bride et revenir au château quand son attention fut attirée par un incident imprévu.

Un homme portant la livrée de la duchesse de Randan, se dirigeait de son côté de toute la vitesse de ses jambes...

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