LE DÉPART
— Eh bien ! Giraud — demanda Tancrèffe, à cet homme qu’il reconnut par un des valets de pied de sa sœur — qu’y a-t-il donc, et d’où venez-vous si vite et de si bon matin ?...
— Monsieur le marquis — répondit le valet, rendu haletant par la rapidité de sa course — je viens de faire une grosse découverte...
— En vérité!..
— Oui, monsieur 1e marquis, une découverte cotiséguente, et qui sera peut-être bien utile pour découvrir les gredins delà nuit passée...
— Ah ! ah ! de quoi s’agit-il donc?..
— D’un bachot qui s’est engravé, à cinq cents pas d’ici, sur le bord de l’eau, au milieu du sable et des herbes...
— Quelque bateau de pêcheur, sans doute?..
, — Oh I que nenni, monsieur le marquis... — C’est un bateau de mauvaises gens...
— A quoi diable avez-vous deviné cela, Giraud ?
— Ahl monsieur le marquis, c’est bien facile à voir... le fond est tout rempli de sang et, dans ce sang, il y a un homme étendu
— Un cadavre? — s’écria Tancrède.
— L’individu en question a l’air fort mal accommodé, monsieur le marquis... il n’a point sa connaissance, c’est certain... mais je ne sais pas s’il e.st mort...
Monsieur d’Hérouville se souvint à l’instant du rameur dont il avait entamé la poitrine d’un coup d’épée, et ne douta pas que ce fut lui dont parlait Giraud.
Les réponses de cet homme, s’il vivait encore, l’examen de son cadavre par les agents de monsieur de Sartines, s’il était mort, pouvaient aider puissamment à la recherche de
Digitrzed by Goo<; le
LE MOULIN HODfiE
la vérité et mettre la justice sur les traces de l’instigateur du complot.
Bref, à tous les points de vue, la découverte de Giraud offrait une réelle importance.
— Passez le premier, mon ami — reprit monsieur d’Hérouville — et conduisez-moi près de la barque...
Giraud obéit sur-le-champ et montra le chemin au marquis que suivaient deux serviteurs à cheval.
En moins de cinq minutes la petite troupe arriva près de l’anse sablonneuse où Lascars, Huber et Bergamotte avaient abandonné le bateau de Sauvageon.
L’esquif, aux trois quart échoué, s’immobilisait au milieu des joncs.
Le corps inanimé de Macaroni, reposait, étendu sur le dos, dans une mare de sang caillé. — Une pâleur livide coumit le visage bronzé du bandit, auquel de longues moustaches hérissées et d’un noir violent, donnaient un cachet étrange.
Sur l’ordre de Tancrède, Giraud et l’un des valets se déshabillèrent à demi — entrèrent dans l’eau — soulevèrent le corps ou le cadavre, et le déposèrent en haut de la berge aux pieds du marquis.
Ce dernier descendit de cheval, appuya sa main sur le cœur de Macaroni et constata de faibles battements. — La chair, d’ailleure, était tiède.
— Cet homme n’est pas mort .. murmura Tancrède — mais vivra-t-il?., avant tout, examinons la blessure...
Les vêtements écartés laissèrent voir à l’endroit de la poitrine une longue entaille, qui semblait profonde et d’où s’échappaient encore^quel([ues gouttes d’un sang vermeil...
— Est-ce dangereux ? est-ce mortel ? — continua monsieur d’Hérouville — en se parlant à lui-même — je n’ai pas la science qu’il faut pour décider cela... — un médecin seul pourra trancher la question...
Puis il ajouta, en s’adressant aux valets :
— Coupez des branches et des rameaux, improvisez de
votre mieux une rivière, et transportez au château ce malheureux...
Ceci fut fait avec une célérité merveilleuse, et moins d’une heure après ce moment, un médecin, qu’on était allé quérir en toute hâte, déclarait que l’épée du marquis, n’ayant atteint aucun organe essentiel, la blessure n’offrait rien de grave par elle-même, et que si le bandit succombait aux suites de cette blessure, il faudrait attribuer sa mort à l’énorme quantité de sang qu’il avait perdue...
— Docteur — dit monsieur d’Hérouville au médecin — la vie de cet homme est pour moi d’un prix énorme. . . — Lui seul pourra désigner l’ennemi inconnu qui me poursuit de sa haine, qui sans doute, ne se tiendra point pour battu et me tendra de nouveaux pièges !.. — Pour mon salut, sauvez donc ce misérable ! mon existence est dans vos mains...
— Je ferai de mon mieux, monsieur le marquis... répliqua le médecin — et, si modeste que soit mon mérite, j’ai l’espoir de réussir.
Lascars, désespéré d’avoir échoué si complètement dans une entreprise dont le succès lui semblait certain, quitta la barque au moment où la force du courant la faisait échouer à l’endroit où nous venons de la retrouver.
Huber et Bergamotte imitèrent son exemple. — Tous trois s’éloignèrent au plus vite, car ils avaient vu les lumières briller dans le parc du château, ils avaient entendu le bruit des voix, et ils éprouvaient la crainte parfaitement naturelle de se trouver, d’une minute à l’autre, traqués comme des bêtes fauves, par de nombreux valets bien armés.
Le chef de lapins et son lieutenant se consolaient de la perte de Macaroni, qu’ils croyaient tué, et de la disparition de Sauvageon qu’il croyaient noyé, parla pensée qu’ils héritaient de leurs compagnons et loucheraient chacun double part de la somme promise par Roland.'
Leur premier soin fut de se faire payer cette somme,
LE MOÜLIX ROUGE
aùssitôt qu’ils eurent fait assez de chemin pour se sentir en sûreté ; ils marchèrent ensemble pendant tout le reste de la nuit, mais ils se séparèrent au point du jour, afin d’éviter les soupçons que leur réunion pouvait faire naître, et ils eurent la prudence de rentrer dans Paris par trois barrières différentes.
Lascars, en arrivant à son hôtel, y trouva de fâcheuses nouvelles. — Une lettre du procureur c^hargé de défendre ses intérêts, lettre arrivée la veille au soir, après son départ, lui apprit que ses nombreux créanciers avaient achevé de se mettre en règle, que les titres exécutoires et définitifs étaient aux mains des recors et des huissiers, et que d’un instant à l’autre, s’il ne se réfugiait dans quelque cachette introuvable, il courait le risque d’être appréhendé au corps et conduit en prison pour dettes.
Ceci n’avait rien d’imprévu pour le baron qui depuis longtemps, nous le savons, se trouvait sous le coup d’une catastrophe inévitable, et pourtant une crise d’effroyable colère s’empara de lui, tandis qu’il lisait cette lettre à laquelle il devait si bien s’attendre.
— Ruiné ! perdu ! — s’écria-t-il avec une rage folle. — Eh que m’importe? — fuir !.. ce ne serait rien!.. — mais disparaître sans m’être vengé ! voilà le malheur, voilà la honte !.. — Impuissant !.. impuissant contre cet homme! — Ah! cette pensée me déchire et me tue !.. il ne me reste qu’un bien : ma vie!.. — Le démon m’est témoin que je la donnerais de grand cœur à qui me donnerait la vengeance!..
Peu à peu, cependant, la fureur du baron s’évapora par sa violence même.
— Après tout — se dit-il rien n’est désespéré... — J’ai tout un long avenir devant moi, et, pourvu qu’un jour la vengeance arrive, il importe peu qu’elle vienne tard !
Ranimé par l’espérance bien ou mal fondée qu’il venait de galvaniser au plus profond de son âme haineuse. Lascars ne songea plus qu’à s’ocuper des préparatifs de son départ.
Il commença par donner à ses valets des commissions qui devait les éloigner de l’hôtel pendant la plus grande partie de la journée. — Il envoya Lorrain lui chercher un carrosse de louage, avec l’ordre de faire stationner ce carrosse dans la ruelle qui se trouvait derrière le jardin près d’une petite porte de sortie.
Ceci fait, Lorrain lui-même reçut une lettre à porter dans le plus lointain quartier de Paris et se mit en route sur-lechamp.
Lascars agissait ainsi pour éviter, au dernier moment, les réclamations de ses serviteurs, qui tous étaient ses créanciers, n’ayant pas reçu un sou de leurs gages depuis plus d’un an.
Dès qu’ils se trouva seul dans ce vaste hôtel où ses aïeux avaient honorablement vécu, comme de bons et loyaux gentilshommmes qu’ils étaient, et d’où il allait sortir perdu de dettes, fugitif et déshonoré, le baron rassembla le peu d’argenterie et les quelques bijoux qu’il possédait encore ; — il s’habilla avec une extrême simplicité ; — il entassa dans une valise de voyage du linge, des vêtements et des armes, puis, prenant cette valise sur son épaule et tenant à la main le paquet de bijoux et d’argenterie, il gagna le Caere qui l’attendait et il se ût conduire chez un orfèvre à qui il vendit, pour une somme de deux cent cinquante louis, le petit nombre d’objets précieux arrachés au désastre de sa fortune, ou, pour mieux dire, soustraits à ses créanciers, dont ils étaient le gage légitime.
Muni de cette somme et de sa valise. Lascars changea successivement trois fois de voiture, afin de dérouter les recherches, si toutefois quelques recherches devaien t être faites...
Le cocher de la dernière voiture lui demanda, selon la formule sacramentelle :
— Où allons-nous, mon bourgeois?..
Lascars répondit par cette question :
— Combien me prendriez-vous pour me conduire à Bougival?..
— A Bougival ! — répéta le cocher — diable, la course est bonne!..
— Aussi suis-je disposé — répliqua Roland — à la payer en conséquence... faites donc votre prix et ne perdez pas de temps à réfléchir, car je suis pressé...
— Quatre lieues pour aller — reprit le cocher, — et quatre lieues pour revenir, ça fait huit lieues...
Lascars frappa du pied avec impatience.
— Il ne s’agit pas du nombre de lieues — s’écria-t-il — mais du prix que vous exigez...
— Dam ! il me semble que deux écus de six livres... — est-ce trop, bourgeois?..
— Je vous les donne...
— Et, un pourboire...
— Vous aurez le pourboire, mais conduisez-moi bon train... Je tiens beaucoup à arriver avant la nuit...
— Soyez en paix... j’ai là deux petits bidets normands qui marchent mieux que la poste du roi...
Lascars s’installa dans l’un de ces étranges véhicules, que, dès cette époque, on baptisait du nom de fiacres, mais dont aucune description ne pourrait donner à nos contemporains une idée exacte.
Lascars, on le voit, faisait preuve de résolution et de courage en prenant place avec sa valise dans celle terrible voiture. Le cocher fouetta vigoureusement ses bidets étiques ; — l’attelage se mit en mouvement, tant bien que mal, à un trot incertain, saccadé, et, après quatre heures de marche, une demi-douzaine de stations en face des cabarets borpes qui bordaient la route, le fiacre atteignit enfin les premières maisons du hameau de Bougival.