‹ Le Moulin rougeChapitre 20 sur 53 · A BOUGIVAL · texte numérisé non relu

A BOUGIVAL

A l’époque où se passaient les faits que nous racontons, Bougival ne ressemblait guère’à ce qu’il est devenu de nos

LE MOULIN ROÜCp

jours. Les innombrables et élégantes habitations, tout à fait parisiennes, dont les vastes jardins remplis de verdure et de fleurs descendent presque jusqu’aux rives de la Seine, n’existaient point encore. — Des bois touffus s’étalaient sur les flancs de la colline couronnée par le pavillon de Luciennes, cadeau royal de Louis XV à la comtesse Du Barry.

Bougival n’était alors qu’un tout petit village, ou pour mieux dire un hameau presque exclusivement habité par des paysans et des pêcheurs.

Le cocher se pencha vers la portière, que fermaient, au lieu de vitrage, des rideaux de cuir, et demanda :

— Faut-il arrêter, bourgeois ?

— Pas encore, répondit Lascars.

— Nous sommes à Bougival, cependant.

— Continue^ jusqu’à l’extrémité du village, et ne faites halte que lorsque vous aurez dépassé de deux cents pas la machine de Marly.

* — Voilà qui augmente encore la course ! murmura le cocher en grommelant, selon la coutume à peu près invariable de ses pareils.

Au bout d’un quart d’heure, le fiacre s’arrêtait, laissant derrière lui les constructions énormes, les engrenages bizarres, les échafaudages quasi-fantastiques, de la célèbre machine construite pour Louis XIV parRennequin Suaiera, dans le but d’envoyer jour et nuit aux bassins et aux fontaines jaillissantes du royal Marly d’énormes quantités d’eau.

La machine vient de disparaître, presque en même temps que la pompe Notre-Dame qui lui ressemblait un peu, mais son souvenir restera longtemps vivant et distinct dans la mémoire de tous ceux qui l’ont vue, ne fut-ce qu’une fois, car sa masse gigantesque, ses formes étranges, ses roues d’une hauteur prodigieuse, ses tremblantes ,plate-formes, les rauques clameurs et les craquements sinistres qui s’échappaient sans cesse de sa membrure tourmentée, étaient de nature à frapper vivement les imaginations les plus froides.

Lascars mit pied à terre, il paya le cocher et franchit le seuil d’un petit cabaret tapissé de vigne vierge, situé sur la berge même de la rivière et ombragé par trois tilleuls deux fois séculaires, aux basses branches desquels étaient suspendus des filets de toutes sortes.

Une plaque de fer blanc, accrochée au-dessus delà porte et illustrée par un pinceau naïf, offrait aux regards une pyramide de goujons frits et dorés sur un plat de faïence blanche et bleue, et un verre énorme rempli jusqu’aux bords d’un liquide violacé qui devait être du vin de Suresne ou d’Argenteuil.

Trois ou quatre petites tables de bois, placées sous les grands arbres, attendaient les amateurs de fritures et de vin violet, et plusieurs bateaux, les uns grossièrement goudronnés, les autres fraîchement peints de couleurs vives, étaient destinés, ceux-ci aux pêcheurs pour les nécessités de leur métier, ceux-là aux promeneurs du dimanche.

Quiconque connaît un peu les environs de Paris, — quiconque a suivi du moins la route impériable conduisant à Saint-Germain par Courbevoie, Nanterre et Rueil doit savoir que la Seine, à la hauteur de Bougival, se divise en deux bras qui se rejoignent presqu’en face du village de Port-Marly, et qui étreignent entre leurs ondes jumelles une île étroite et longue, appelée aujourd’hui, nous le croyons du moins, l'ile d'AUyre.

Au bord de cette île, de l’autre côté du premier bras de Seine et précisément en face du petit cabaret dont nous venons de parler, s’élevait, moitié sur pilotis et moitié sur la terre ferme, une maison assez vaste au-devant de laquelle une large estacade s’étendait dans la rivière.

Cette maison, vue depuis la rive où se trouvait Lascars, offrait un aspect de délabrement d’une tristesse indicible. Les lichens et les mousses rongeaient les tuiles de son toit. Les pierres avaient pris une teinte sombre — les pilotis et les planches de l’estacade étaient devenues noires comme de l’encre.

Un mur en grossière maçonnerie, percé d’une ouverture dont la porte n’existait plus, entourait un terrain de deux arpents, attenant à la maison, terrain inculte depuis un grand nombre d’années et encombré de broussailles luxuriantes et de végétations parasites d’une incomparable vigueur.

Il suffisait de jeter un coup-d’œil sur la construction dont nous venons de tracer un croquis rapide, pour se convaincre qu’elle était inhabitée, et probablement inhabitable.

Il pouvait être cinq heures de l’après-midi. — Le soleil à son déclin répandait des traînées de poudre d’or sur les méandres prochains de la Seine et noyait au sein d’une buée lumineuse les horizons lointains.

Seule, au milieu de cet étincelant ensemble, la maison déserte se trouvait dans l’ombre, et son toit lépreux, ses noires murailles, ses étroites fenêtres aux vitres brisées, formaient un sombre repoussoir, et évoquaient involontairement dans l’esprit des idées lugubres et de fâcheux augure.

Roland de Lascars, nous l’avons dit — franchit le seuil du cabaret et se trouva dans une pièce assez malpropre, servant tout à la fois de salle commune et de cuisine, et dont les murailles blanchies à la chaux avaient pour tout ornement des images d’Epinal remarquables par la crudité de leurs violentes enluminures. »

Il se trouva en face d’une vieille paysanne qui distribuait sur le carrelage quelques poignées de grain à deux grosses poules blanche et noire, accompagnées de leurs couvées abondantes.

Lascars était vêtu simplement, nous le savons, mais malgré la modestie de son costume, il avait grand air ; la bonne femme du cabaret lui trouva tout à fait 1a physionomie d’un seigneur et se dit qu’il devait être clerc de pi4)cureur pour le moins.

— Qu’y a-t-il pour votre service, mon beau monsieur?

- T - b'. C.oo ^ ^jte

— lui demanda-t-elle avec une révérence pleine de défé,rence et de respect.

Par suite des circonstances que nous connaissons, Lascars . était à jeun depuis la veille au soir, après avoir passé sur pied la nuit toute entière. Il mourait littéralement de faim.

— Ma bonne femme, répondit- il en posant sa valise sur la table, — je voudrais dîner...

— Dîner ! répéta la paysanne d’un air consterné.

— Est-ce que ça ne se peut pas ? — demanda le baçon non sans quelque inquiétude.

— Oh ! quand à ce qui est de se pouvoir, ça se peut tout de même... mais...

Elle s’interrompit.

— .Mais, quoi ? reprit le baron.

— Vous tombez bien mal aujourd’hui, mon digne monsieur... Pendant la semaine nous ne voyons jamais personne, aussi c’est seulement le dimanche que nous avons, de la viande et du pain blanc... nous faisons venir ça de la ville.

— Enfin, aujourd’hui, que pouvez-vous m’oflfrir ?

— Pas grand’chose... J’ai du pain bis de la semaine dernière... Je vous ferai une omelette, avec une friture et des écrevisses... aurez-vous assez de ça ?

— Eh ! bonne femme, c’est un festin de prince que vous me proposez-là ! — servez-moi vite, et je n’aurai rien à désirer...

— Dame ! il faut le temps d’allumer le feu, de battre les œufs et d’aller chercher les poissons et les écrevisses dans la boutique (1) ..., Mais je vas m’y mettre tout de suite, et, foi de mère Durocher, je ne perdrai pas une minute.

— Dans combien de temps serez-vous prête ?

(1) Les pécheurs de la Seine appellent boutiques les caisses flottantes, percées de trous, dans lesquelles ils conservent leur poisson vivant.

— Aux alentours d’une-petite demi-heure, vous pourrez vous mettre à table

— D’ici là je vais donc tuer le temps de mon mieux.

— C’est ça, mon digne monsieur... — Il y a un proverbe qui dit : — H faut tuer le temps, de peur gu* il ne nous tue !... . — Le proverbe a raison...

— Vous avez des bateaux ?

— Oui, oui, oh ! nous en avons, des' petits et des grands.

— Détachez-en un, je vous prie, je vais faire une promenade.

— C’est que voyez-vous, — reprit la vieille — les bateaux ne manquent pas, mais il n’y a personne pour les conduire, attendu que mes deux fils sont à la pêche, du côté du Pecq, et qu’ils ne reviendront qu’à la nuit tombée.

— Peu importe... je sais manier les avirons.

. — Alors, c’est différent... — descendez avec moi... — je vas vous décrocher un bachot.

Lascars et la mère Durocher sortirent de la petite auberge, et, foulant un gazon d’une incomparable finesse, ils arrivèrent au bord de l’eau.

La bonne femme décrocha la chaîne d’une embarcation de moyenne grandeur, peinte en rouge vif, avec une bande blanche à la ligne de flottaison. — Lascars s’installa sur le banc de nage et saisit les rames lourdes que de gros anneaux de fer unissaient aux tolets.

— Surtout, ne vous en allez pas trop loin, dit la vieille.

— Je ne ferai que traverser la rivière — répliqua le baron — et visiter la maison déserte qui se trouve en face de nous.

— Moulin Noir ! — s’écria la mère Durocher avec une expression d’effroi.

— Oui, le Moulin Noir, puisque c’est ainsi que vous appelez ce logis antique.

— Mon digne monsieur, reprit la vieille femme — si

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VOUS voulez m’en croire, vous vous garderez bien d’en rien faire.

— Pourquoi donc ?

— Parce que le Moulin Noir est une maison maudite... Le diable s’en est emparé, et il y revient des esprits (1).

— Qui dit cela ?

— Tout le monde dans le pays.

— Ces esprits dont vous parlez, les avez-vous vus ?

— Mon digne monsieur, il y a trois ou quatre ans j’avais un de mes deux garçons bien malade, et je le veillais... une nuit, en regardant par la fenêtre, j’ai vu comme je vous vois, une petite lumière allant et venant dans le Moulin Noir... — il est bien clair que c’était le diable, car enfin, je vous le demande, qui donc auriez- vous voulu que ça fusse ?

Lascars, au lieu de répondre, haussa les épaules, et, maniant les avirons d’une main vigoureuse, il fit voler la barque sur les eaux profondes et transparentes de la Seine.

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— Croyez-moi, mon digne monsieur... croyez-moi I... — répétait la mère Durocher d’une voix de plus en plus haute, tandis que le baron s’éloignait rapidement. — N’allez point au Moulin Noir... — c’est une maison qui porte malheur...

Lascars ramait avec un redoublement de vivacité.

En quelques minutes il eut franchi les trois-quarts de la rivière et il engagea sa barque dans le dédale de pieux à moitié pourris qui formaient une sorte de périlleux archipel en avant de l’estacade.

Après avoir fait preuve de beaucoup d’adresse et d’une singulière justesse de coup-d’œil dans cette dernière partie

(1) Voir la deuxième partie de cet ouvrage : Les Pirates de la Seine.

de sa traversée, il atteignit un escalier moussu et disjoint dont les plus basses marches disparaissaient sous l’eau, et qui conduisaient à la maison.

Il passa la chaîne du bateau dans un anneau de fer rongé par la rouille, et il regarda, pendant quelques secondes, de grandes roues disloquées qui se trouvaient de beaucoup au-dessus du niveau actuel de la rivère, et qui prouvaient jusqu’à l’évidence que la maison abandonnée avait été jadis un moulin.

Ce moulin, ainsi que l’enclos qui en dépendait, appartenait depuis un temps immémorial à la famille des barons de Lascars. — Il s’était vu, pour ainsi dire, condamné à mort, sous le règne de Louis XIV, par les travaux de Rennequin-Sualem et par le barrage immense sur lequel reposaient la machine de Marly.

Le grand père de Roland, largement indemnisé, aux frais de la cassette royale, du préjudice que lui causaient le changement de niveau des eaux de la Seine, métamorphosant son moulin en une maison presque sans valeur, avait donné l’ordre de louer cette maison pour le prix qu’on en trouverait, mais l’isolement d’un logis situé dans une île absolument déserte, éloignait les amateurs ; — aucun locataire ne se présenta.

La maison, que les teintes sombres de- sa toiture et de ses murailles faisaient nommer le Moulin Noir, resta par conséquent déserte pendant une longue suite d’années, — elle sedélabra peu à peu, et en raison de cette solitude, de cet abandon, de ce délabrement, elle devint matière à légendes...

Il est remarquable qu’à toutes les époques et chez tous les peuples, les logis déserts ont passé pour être hantés par le diable... — Rien au monde, d’ailleurs, ne nous semble plus illogique que celte superstition, car enfin n’est-il pas de la dernière évidence que si le diable se donnait la peine de quitter son royaume infernal et de se manifester parmi nous, il rechercherait de préférence les cités populeuses.

les grandes agglomérations humaines, et dédaignerait profondément les lieux isolés ?..

Le diable, au sein de la solitude, ne se comprend pas !..

Qu’y ferait-il ?.. — à moins qu’il ne se fit ermite !..

Lascars se savait propriétaire du Moulin Noir, et il connaissait la situation exacte de cet immeuble — (comme on dit en style d’acte notarié) — mais il n’en avait jamais franchi le seuil.

A maintes reprises il s’était livré à des tentatives d’empnmt, en offrant au prêteur pour gage fallacieux, le Moulin Noir et ses dépendances...

Hélas ! renseignements pris, les Juifs les plus Juifs, les usuriers les plus aventureux, avaient refusé de prêter la moindre somme sur cette masure à moitié croulante, dont dont on ne pouvait tirer parti, et qui ne représentait aucune valeur positive.

Lascars était donc resté propriétaire, bien à son corps défendant, et, pour la première fois de sa vie, il songeait à utiliser sa propriété.

Il gravit les' marches de l’escalier, il souleva le loquet d’une porte vermoulue et il entra dans une grande pièce oü se voyaient sous une épaisse couche de poussière et de toiles d’araignées centenaires, les meules à moudre le grain, les auges de pierre à recevoir la farine, les rouages de fer et de bois multipliés, enfin tout l’outillage d’un moulin de quelque importance.

Quatre portes latérales donnaient accès dans des chambres dévastées qui n’offraient aucune trace d’ameublement, et dont les fenêtres conservaient une moitié, tout au plus, de leurs petits carreaux verdâtres.

L^une de ces chambres, au bon 'vieux temps, avait été destinée sans doute à loger le maître lorsqu’il daignait venir visiter les travaux du moulin.

Une boiserie de noyer, d’un assez bon style, couvraient les murailles. — Le plafond, coupé dans sa largeur par deux maîtresses poutres, était divisé^ en une foule de petits

compartiments enlumines de couleurs vives, et enGn, au couronnement de la haute cheminée de pierre polie, se voyait l’écusson des Lascars sculpté en relief.

— Mes ancêtres avaient-ils donc prévu qu’un dè leurs descendants viendrait un jour ici chercher asile contre les huissiers et les recors ? — se demanda le baron avec amertume.

Après avoir achevé rapidement son examen de l’intérieur du Moulin Noir, Lascars voulut visiter l’enclos, mais il lui fut impossible de pénétrer dans cette véritable forêt vierge de ronces et d’épines, dans ce fouillis inextricable de chardons, d’orties, de plantes parasites de toutes les espèces et de toutes les tailles.

On ne pouvait deviner la place occupée jadis par les allées rectilignes du petit jardin.

Quelques arbres fruitiers démesurément développés, jouaient, dans l’enclos, le rôle d’arbres de haute futaie dominant un épais fourré.

Un poirier, surtout, était devenu gigantesque et ressemblait de loin à un chêne de la plus vaste envergure.

— Affreux séjour ! pensa Lascars en soupirant.

Mais presqu’aussitôt, il ajouta :

— Que m’importe, après tout?.. — quoiqu’il arrive je souffrirai peu de temps ici, car où je trouverai moyen d’en sortir bientôt pour rentrer dans le monde, triomphant et plus riche que jamais, ou du moins j’y mourrai vite d’ennui et de chagrin !..

Après avoir formulé les réflexions philosophiques que nous venons de reproduire. Lascars remonta dans son bateau et reprit le.chemin de l’autre rive où il arriva sans encombre.

La mère Durocher venait de mettre le couvert dans la salle basse du cabaret.

Une petite table, couverte d’une nappe bien blanche, supportait un quartier de pain bis et une cruche de vin (fArgenteuil.

— On entendait crépiter l’omeletté et pétiller la friture ; — le court-bouillon fortement assaisonné, où les brunes écrevisses s’empourpraient, répandait dans l’atmosphère un parfum de bon augure, très-capable de faire venir l’eau à la bouche d’un gourmand.

Lascars mourait de faim, nous le savons ; — il se mit à dévorer et il lui sembla faire le meilleur repas de sa vie entière.

La mère Durocher le regardait d’un air de satisfaction manifeste.

— Vertu de ma vie ! — se disait-elle tout bas avec un légitime orgueil. — Au moins voilà un digne monsieur qui rend justice à ma cuisine !

Lorsque Lascars eut à peu près satisfait les premières exigences de son appétit, il se renversa sur sa chaise, et, se tournant vers son hôtesse, il lui demanda :

— Ma brave femme, pouvez-vous me donner un lit dans votre maison pour cette nuit?..

— Vous voulez coucher ici ? — s’écria la mère Durocher.

— Oui — s’il vous est possible de me loger...

— Pour ce qui est d’être possible, ça n’est pas impossible... — nous avons une chambre vide, et dans cette chambre il y a un lit, seulement c’est un lit de pauvres gens qui semblera peut-être un peu dur à un monsieur de la ville comme vous...

— Bonne femme — répliqua Lascars en souriant. — Je suis certain d’avance que je trouverai votre lit tout aussi bon que votre dîner...

— Si c’est comme ça, mon digne monsieur, il est bien à votre disposition, et la maison entière par-dessus le marché... — s’écria la mère Durocher que la courtoisie de son hôte enthousiasmait.

— Je me propose de mettre demain votre complaisance à l’épreuve — reprit Lascars et je compte sur vous pour une foule de services...

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LE MOÜLIN RODGE

— Je ne demanderai pas mieux, mon digne monsieur, c’est certain!... — quoiqu’il faudra faire? '

— Il faudra d’abord me vendre un de vos bateaux...

— Ah! par exemple, quant à ça, ce n’est pas moi que la chose regarde.

— Et qui donc?

— Ce sont mes deux fils... — Les bateaux, voyez-vous, c’est leur affaire... — mais vous n’aurez point de peine à vous accommoder ensemble... — ils vous arrangeront au plus juste prix...

— Ce n’est par tout... — poursuivit le baron — je vous demanderai d’acheter pour moi, soit à Bougival, soit à Saint- Germain lin mobilier bien simple, bien rustique, c’est-àdire un bois de lit et ses matelas, une table, un buffet et quelques sièges... — Je vous remettrai l’argent nécessaire pour ces emplettes...

— Ça ne sera pas malaisé d’acheter tout ça, et ça ne vous coûtera pas gros... — mais dites-moi, mon digne monsieur, vous avez donc l’intention de vous établir dans le pays?

— Oui, ma brave femme...

— C’est-il à dire que vous allez louer ou acheter une maison, sans vous commander?...

— Ni l’un ni l’autre... — répondit Lascars en riant.

— Vous ne vous camperez cependant point à la belle étoile, peut-être bien ?

— Non, sans doute, mais je m’installerai dans une propriété qu’un de mes amis met à ma disposition...

— Où donc qu’elle se trouve, cette propriété-là ? — demanda 4a mère Durocher dont la curiosité grandissait à chaque réponse de son interlocuteur.

— Pas loin de cette maison... — répliqua Roland.'

— Est-ce que, depuis ici, on la voit? ’

— Très-bien...

La vieille femme se tourna successivement vers les quatre points de l’horizon, et sembla les interrogèr du regard.

— J’en donne ma langue aux chats... — reprit-elle après quelques secondes de silence, impossible de deviner!... — Il n’y a pas de maison tout près d’ici, et, de quelque côté que je regarde, je ne vois que le Moulin Nojr...

— C’est que c’est justement du Moulin Noir qu’il s’agit, ma brave hôtesse... — répliqua Lascars.

Une expression de stupeur épouvantée se peignit sur le visage hâlé et ridé de la vieille femme, puis à cette stupeur succéda une visible incrédulité.

— Ah ! mon digne monsieur, vous vous gaussez de moi, bien sûr!... — balbutia-t-elle d’un air un peu confus,

— Ce que je vous dis, — répliqua le gentilhomme, — est la vérité même... — Dès demain j’habiterai le Moulin Noir...

— Alors, que le bon Dieu vous prenne en pitié, car il est très-sûr et très-certain que vous ne tarderez guère à vous en repentir...

— Eh! que voulez-vous qui m’arrive?...

— Tout ce qui peut arriver dans une maison maudite... et, pour ne pas parler d’autre chose, le diable en personne viendra vous tordre le cou...

— Ma foi — fit Lascars en riant — voilà une catastrophe qui me garantira certainement des autres périls ! — Aussitôt étranglé par le diable, je défie le reste du monde...

La mère Durocher fit le signe de la croix.

— Mon digne monsieur, balbutia-t-elle — gardez-vous de plaisanter avec ces choses-là!... — on commence par rire, voyez-vous... on finit par pleurer! — Ne risquez point le salut de votre corps et celui de votre âme ! Renoncez à habiter le Moulin Noir.

LES LAPINS A L’œUVRE.

Nous avons laissé Sauvageon flottant, à demi noyé et à peu près sans connaissance, sur les eaux calmes de la Seine,

à une faible distance du théâtre des scènes dramatiques racontées par nous précédemment.

En sa qualité de nageur émérite et de premier ordre, le propriétaire du cabaret des Lapins faisait machinalement le petit nombre de mouvements nécessaires pour ne pas couler, mais son intelligence était voilée d’un nuage, il ne se souvenait de rien et ne se rendait aucun compte de sa situation.

Pendant plus d’une demi-heure il obéit sans résistance au courant qui l’entraînait et qui finit, à un détour de la rivière, par le faire 'échouer sur une plage sablonneuse.

La sensation pénible causée par l’air froid de la nuit qui engourdissait ses membres à travers ses vêtements mouillés, le rappela complètement à lui-même.

Il se leva, il regarda autour de lui, en cherchant à se rendre compte de l’endroit où il se trouvait et de la façon dont il y était venu, et son premier mouvement réfléchi fut de porter la main à la lourde ceinture pleine d’argent qui devait se boucler autour de ses reins...

Nous savons déjà que cette ceinture était au fond de la rivière.

Sauvageon fit un geste de désespoir.

— Ah ! malheureux ! — s’écria-t-il d’une voix très-haute — malheureux 1 je suis volé !

Mais, au moment précis où il prononçait ces paroles, la mémoire lui revint, — et il se souvint distinctement de l’immense péril qu’il venait de courir, et du terrible sacrifice au prix duquel il avait été contraint, d’acheter son salut...

La nature de Sauvageon était essentiellement cupide et avare. — Une fois hors de danger il se persuada sans peine qu’d avait eu grand tort de sacrifier son argent pour sauver sa vie, l’argent étant plus précieux que la vie! — Il se reprocha violemment son manque d’énergie, sa couardise, son irréflexion, et il se démontra d’une façon sans réplique qu’il lui aurait suffi d’un dernier effort pour triompher de l’obs-

tacle et pour lemon ter à la surface de l’eau avec son trésor.

Le résultat de ses réflexions, et des reproches que Sauvageon s’adressait, fut de le décider à cotoyer la Seine jusqu’à l’endroit où il s’était élancé hors du bateau pour piquer une tête; — aussitôt arrivé là se disait-il — je plongerai dix fois de suite s’il le faut, et j’explorerai le lit du fleuve jusqu’à ce que j’aie reconquis ma ceinture et son contenu...

Fort heureusement pour lui. Sauvageon ne vint point à bout de retrouver la place où le sacrifice s’était accompli, puis, comme il entendit des bruits de voix, comme il vit briller des torches sur la rive opposée, il^se résigna à abandonner ses recherches, il fit de nécessité vertu, et prit le parti- fort sage de regagner Paris au plus vite.

— Après tout — se dit-il chemin faisant pour se consoler — j’aurais tort de me livrer complètement au désespoir. — Certes, 1e coup qui me frappe est très douloureux et trèsimprévu, mais enfin le malheur est réparable. — J’ai perdu mon cher argent, et je crains bien que mon pauvre bateau ne soit compromis, mais il me reste un cabaret bien achalandé, et comme je possède le grand art de me procurer sans bourse délier le vin et l’eau-de-vie que je vends à mes pratiques ; je ferai de nouvelles économies et je relèverai lés brèches...

.Malheureux Sauvageon !

Combien alors il était loin de soupçonner le dernier et épouvantable coup que lui gardait le sort!... — Mais n’anticipons pas...

Yoici ce qui s’était passé la veille au soir, tandis que Sauvageon et .Macaroni remontaient la Seine à force de rames, pour se rendre, avec Huber et Bergamotte au rendez-vous donné par Lascars.

A l’heure habituelle, c’est-à-dire un peu après la tombée de la nuit, deux lapins de belle humeur et la poche agréablement garnie. Subtil et Jarret d’Or étaient arrivés bras dessus, bras dessous, à la porte du cabaret voisin de l’esplanade des Invalides.

Ils avaient trouvé cette porte fermée. *

— Eh ! Sauvageon — s’était écrié Subtil en frappant au volet — ouvre-nous, mon bonhomme, et dépêche-toi... — ce sont des amis...

'■ Pour les meilleures de toutes les raisons du monde. Sauvageon ne pouvait répondre.

Subtil et Jarret d’Or, légèrement ébriolés l’un et l’autre par suite de précédentes libations, commençaient à s’impatienter, et même à s’irriter quehiue peu, lorsque Liseron, Casque-à-Mèche et Patte-Poule les rejoignirent.

— Ou’y a-t-il? — demanda Patte-Poule à Jarret d’Or qui faisait retentir et craquer la porte sous une série de coups de pied et de coups de poing appliqués vigoureusement. — Et pourquoi menez-vous céans si grand tapage mes petits Lapins ?

— Parce que — répliqua Jarret d’Or — ce bélître, ce malavisé de Sauvageon s’entête à nous laisser dehors !...

— Qu’est-ce à dire ? reprit Patte-Poule. — Eh ! quoi, le drôle se permet de clore la porte de sa bicoque, qui, étant cabaret, par conséquent lieu public, nous appartient aussi bien qu’à lui ?...

— Le faquin s’ octroyé cette licence!...

— C’est illégal et c’est inconvenant !... s’écria l’orateur.

— Oui... oui... — répondirent les lapins avec un ensemble parfait.

— Sauvageon n’est qu’un maroufle qui mérite une leçon...

— poursuivit Patte-Poule — je propose de la lui donner...

— il ne veut pas nous ouvrir la porte... — entrons malgré lui! — est-ce votre avis, camarades?...

— C’est notre avis... — dirent toutes les voix.

— Alors, en avant, et un peu d’ensemble... — une!... deux!... trois - Ça n’est pas plus difficile que ça!...

Un long craquement venait de se faire entendre et la porte attaquée par les solides épaules des "bandits, tombait en-dedans avec fracas.

Les lapins se précipitèrent, et, à leur grand étonnement,

ils trouvèrent le cabaret désert. — (Notons en passant que ceux qui, la veille au soir, avaient entendu parler d’une expédition conduite par Huber, ignoraient complètement que Sauvageon dût faire partie de cette expédition.)

— Tiens! — fit Jarret d’Or — la cage est vide ! — Je me demande où diable est l’oiseau?...

— Peu importe... — répliqua Patte-Poule — ne nous occupons pas de Sauvageon... qu’il coure le monde cette nuit si bon lui semble, ça ne nous regarde ni peu ni beaucoup... — l’essentiel est que les liquides soient à leur poste, et nous allons nous en assurer tout de suite... — battez donc vite le briquet, vous autres ! — il ne fait clair ici non plus que dans un four!... ‘

Une chandelle allumée par l’un des bandits laissa voir, à leur place habituelle, deux futailles ventrues de vin de Collioure, et un petit baril d’eau-de-vie.

— Joie et bombance ! — s’écria Patte-Poule avec une contorsion grotesque en frisant sa moustache rousse — nopces et festins !... — Camarades, nous allons porter la santé de Sauvageon, qüi pour la première fois de sa vie nous régalera gratis!... — Tapons sur les tonneaux mes petits 'enfants ! — désaltérons-nous selon notre soif! — Tout le monde est invité et personne ne payera ! — j’espère que c’est généreux et économique !...

Ces paroles furent un signal auquel on obéit avec enthousiasme. — Les lapins saisirent les gobelets de fer blanc rangés en bon ordre sur une planche clouée au mur. — Ils se ruèrent ensuite vers les barriques qui furent en quelques secondes misea^debout et défoncées pour rendre la curée plus facile. . .

Le vio et l’eau-de-vie formant un infernal mélange coulèrent à grands flots dans ces gosiers de bronze. — Au bout de dix minutes les têtes les plus solides furent à l’envers et l’ivresse ne tarda point à devenir bruyante et batailleuse.

Quelques lapins d’humeur acariâtre échangèrent desgros mots ; — aux gros mots succédèrent les coups de poing; les couteaux furent tirés... — le sang coula...

Patte- Poule, qui semblait jouir sur ses compagnons sinon d’une autorité réelle, du moins d’une certaine influence, empêcha ces querelles particulières de dégénérer en rixe générale.

' — Camarades — dit-il d’une voix assez haute pour do-

miner le tapage — il est tout à fait réjouissant de se casser un peu les reins entre soi, comme de bons garçons, je ne prétends pas le contraire, mais vous vous amusez à la bagatelle, et nous avons présentement mieux que ça à faire...

Ces premières paroles excitèrent 1a curiosité générale et firent naître l’attention. — Un silence presque complet succéda au plus étourdissant de tous les vacarmes.

Palte-Pouje continua :

— Avez-vous réfléchi quelquefois que Sauvageon, qui ne donne point à boire à crédit, gagne de grosses sommes dans son cabaret et qu’il ne dépense jamais rien?... donc il est riche, très-certainement...

— Oui... oui... s’écrièrent les lapins nous savons cela... — Sauvageon est un riêhard...

— Que fait-il de son argent ? poursuivit l’orateur — vous l’ignorez... je l’ignore aussi... mais je le devine...

A cet endroit du discours l’attention et la curiosité' des auditeurs redoublèrent.

Patte-Poule se garda bien de les laisser languir.

— Il est clair comme le jour — reprit-il — que Sauvageon ne place point ses fonds chez les notaires et chez les banquiers pour les faire fructifier... — je le connais bien, ce paroissien-là ! — il est soupçonneux et défiant comme pas un... — il doit cacher son boursicot quehjue part, et la cachette doit être ici... — Cherchons donc et nous trouverons, et, quand nous aurons trouvé, nous nous partagerons un argent qui vient de nous et qui par conséquent nous appartient en toute propriété...

Un tonnerre d’acclamations accueillit cet axiome de morale bizarre, et les recherches conseillées par Patte-Poule commencèrent à l’instant même.

On les vit alors fouiller les moindres recoins, et, le couteau à la main, percer à jour les murailles fragiles et démolir la maison un peu plus qu’aux trois quarts, dans l’espoir de découvrir entre deux planches la cachette de Sauvageon.

Nos lecteurs savent déjà que cette exploration ne pouvait avoir aucun résultat, et que Sauvageon, déliant à bon droit, avait emporté sa fortune entière avec lui.

Les recherches durèrent plus d’une heure. — Au bout de ce temps les bandits désappointés furent contraints de reconnaître qu’il fallait renoncer à tout espoir, et^que la cahulle du bord de l’eau ne renfermait aucune somme petite ou grosse, en argent, en cuivre ou en or...

Cette certitude les exaspéra. Sauvageon leur parut coupable, à leur endroit, du plus indigne abus de confiance, de la trahison la plus inqualifiable... — ils se répandirent contre lui en injures, en vociférations, en menaces, et nul doute, que si, dans ce moment, le malheureux cabaretier fut tombé entre leurs mains, il n’en serait pas sorti vivant, déchiré par eux comme Orphée, jadis, par les nymphes de Thrâce.

L’idée mise en avant par Jarret d’Or, de brûler la maison, fut accueillie avec de véritables transports.

— Oui... oui... — s’écrièrent frénétiquement les lapins, — mettons le feu à la baraque, et nous rôtirons ce gredin de Sauvageon dans sa bicoque, si le diable nous l’envoie à temps...

Raillerie de la destinée !...

Les deux éléments les plus contraires semblaient conjurés, cette nuit-là, contre l’infortuné cabaretier.

L’eau et le feu le menaçaient à la fois ! — la Seine et l’incendie s’unissaient pour lui préparer de mortels périls!...

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