SAUVAGEON
Aussitôt leur résolution prise, et elle le fut à l’instant même, les lapins l’exécutèrent avec une promptitude incomparable.
Sauvageon gardait dans un vieux bahut quelques poignées d’étoupes destinées à radouber son bateau. — Ces étoupes imbibées d’eau-de-vie, devinrent des torches incendiaires et attachèrent la flamme aux quatre coins de la toiture de chaume et de planches sèches, qui se mit à flamber comme une boite d’allumettes.
Une colonne de feu monta dans les airs ; — une grande lueur rouge illumina l’espace ; les eaux du fleuve se colorèrent de reflets sinistres et semblèrent charrier du sang...
Les bandits abandonnèrent alors le cabaret qui, d’une minute à l’autre, pouvait s’écrouler et les ensevelir sous ses débris. — En sortant ils emportèrent avec eux le baril d’eau-de-vie, et ils reprirent sur les berges de la Seine l’orgie interrompue.
Lorsque parut le jour, on ne voyait plus qu’un amas de cendres grises à l’endroit qu’avait occupé te cabaret, et, par instants des filets de fumée blanchâtre s’échappaient de' ces cendres mal refroidies.
Aucune forme humaine ne se montrait d’ailleurs sur la grève déserte, et depuis longtemps les lapins avaient regagné leurs terriers.
A peu près à ce moment Sauvageon, épuisé de fatigue, et brisé moralement par le chagrin de la perte qu’il avait faite, rentrait dans Paris après avoir marché toute la nuit, et suivait lentement la ligne des quais en se dirigeant du côté de sa demeure.
Absorbé dans ses pensées dont nous connaissons la nature pénible, il n’acordait aucune attention, ni aux lieux qu’il
traversait, ni aux rares passants qu’il rencontrait sur sa route.
Cependant, lorsqu’il fut arrivé à la hauteur des terrains que le ministère des affaires étrangères occupe aujourd’hui, il, lui fallut sortir de sa préoccupation pour' chercher la coupure pratiquée dans le talus et conduisant à la berge.
11 s’engagea dans cette coupure située presqu’en face de son cabaret, et, après cinq ou six pas, il s’arrêta et se frotta les yeux, comme un homme mal éveillé qui surpris par quelque événement imprévu et invraisemblable, se croit encore le jouet d’un songe...
La stupeur et le doute de Sauvageon nous semblent choses faciles à comprendre... — il avait laissé la veille sa maison à cette place, debout, intacte, bien fermée... — il revenait — tout avait disparu ; — la maison s’était, en quelques heures, évanouie comme un rêvel — ceci n’était rien moins que croyable, et Sauvageon n’y croyait pas I
— Je me serai trompé... — se dit-il — j’ai le cerveau troublé — je suis à moitié fou ! — j’y vois mal ! je suis allé trop loin, ou je me suis arrêté trop tôt... la maison était solide et n’a pu s’envoler...
Et, de la meilleure foi du monde, il se mit à regarder à droite à gauche, cherchant sa demeure anéantie.
Il ne trouva pas ce qui n’existait plus, mais un objet qui frappa ses yeux fut pour lui la première révélation d’une catastrophe accomplie... — C’était le poteau auquel, chaque jour, il attachait la chaîne de sa barque. — J1 ne pouvait méconnaitre ce poteau placé à cinquante pas, tout au plus, de la porte du cabaret... — il suivit le chemin tracé dans l’herbe par ses pas quotidiens et il arriva, muet, anéanti, foudroyé, jusqu’à l’amas de cendres fumantes...
Là une lumière soudaine se fit dans son esprit ; — la vérité lui apparut toute entière ; — il se rendit compte, avec une lucidité merveilleuse de ce qui s’était passé la veille au ' soir.
— Oh! ma maison... ma pauvre maison... — balbutia-
t-il — les misérables ! ils l’ont brûlée ! que leur avais-je fait ?
Alors, saisi d’un accès de désespoir indicible, Sauvageon, dépouillé en quelques heures de tout ce qu’il possédait, redescendit jusqu’au bord de l’eau, s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur la berge, et là, cachant sa tête dans ses deux mains, il se mit à pleurer à chaudes larmes...
Le pauvre diable de coquin était assurément fort à plaindre ; cependant nous engageons nos lecteurs à garder leur compas^on pour des douleurs plus intéressantes.
Sauvageon appartenait à la catégorie nombreuse de ces gredins mal chanceux, auxquels le crime ne réussit pas.
— Il aurait eu tout à gagner non-seulement au point de vue moral, mais encore à celui des intérêts matériels, à rester ou à redevenir honnête homme, mais il ne le comprenait-pas, et combien de gens, hélas ! dans une situation identique, ne le comprennent guère mieux que lui !
Pendant deux heures il ne bougea non plus que s’il avait été changé en statue.
Au bout de ce temps il releva la tête et une lueur douteuse rayonna sur son front pâle.
— Ça ne peut pas continuer comme ça — murmura-t-il avec conviction — un jour ou l’autre la chance tournera !
— L’homme qui se laisse* abattre comme une femmelette et qui jette le manche après la cognée n’est point un homme ! — Je vas me procurer un autre bateau, rebâtir une autre maison, et recommencer ma fortune sur nouveaux frais.
Ce peu de paroles renfermait tout un programme, car nos lecteurs savent de quelle manière opérait Sauvageon pour se procurer les objets dont il avait besoin... — Donc l’avenir allait continuer le passé. .
L’ex-cabaretier ajouta, en homme qui possède une connaissance approfondie du cœur humain :
— Pour le moment je quitterai Paris, car les lapins ne me pardonneront pas de sitôt le mal qu’ils m’ont fait cette
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nuit, mais si le diable me prête vie, je les retrouverai tôt ou tard, et quelque chétif que je sois, je leur rendrai ce mal au centuple I
Laissons s’écouler un intervalle de deux ou trois jour^, et retournons au Moulin Noir, où nous retrouverons le baron de Lascars installé.
La mère Durocher et ses fils, séduits par les manières gracieuses et familières, et surtout par la générosité de Roland qu’ils considéraient comme un personnage, avaient fait preuve du plus grand zèle. — Les meubles indispensables, achetés chez un brocanteur de Rueil, garnissaient la pièce aux boiseries de chêne ; — un petit bateau plat, tout neuf et peint en vert, dormait au bas de l’escalier, attaché par sa chaîne à l’un des pilotis ; — enfin les deux jeunes gens, munis de haches et de pioches, avaient ouverts quelques sentiers dans la forêt vierge de l’enclos, et placé de grosses pierres sous les plus grands arbres de manière à improviser des bancs.
Il était en outre convenu que l’un d’eux, chaque matin, apporterait à Roland les provisions nécessaires pour sa nourriture de la journée.
A peine cette installation achevée, le baron ressentit les premières atteintes d’un mal terrible entre tous, et inévitable après le changement complet et subit qui venait de se faire dans son existence. — On devine que nous voulons parler de l’ennui...
Ces atteintes furent si vives et si soudaines que Lascars frissonna malgré lui.
— Si je m’abandonne, — se dit-il, — je suis un homme perdu ! — il faut donc user de toute mon énergie pour la résistance pendant un temps d’épreuve qui ne sera pas long... — la vie de Paris est si dévorante, on est entraîné malgré soi dans un tel tourbillon d’activité fiévreuse, que
le temps manque pour se souvenir, et qu’on oublie vite les absents. — C’est à peine, dans six mois, si mes meilleurs amis et mes ennemis les plus chaleureux se souviendront de mon nom... — Mes créanciers me croyant mort ou expatrié, auront porté le deuil de leurs créances et se trouveront très-heureux d’accepter avec enthousiasme les arrangements que je leur ferai proposer. — Alors je reparaîtrai sans rien craindre, et quelque brillant mariage avec une fdle de finance me remettra plus que jamais à flot ! — N’en déplaise à mes ancêtres, vive une mésalliance qui nous enrichit ! — II ne me reste que mon nom... C’est une valeur, je le vendrai cher ! — Six mois d’exil, après tout, ne sont point l’éternité 1 — l’ennui est un fâcheux ennemi, mais la pensée d’un radieux avenir me donnera le courage de le combattre et de le vaincre... — Je veux me cuirasser de toutes pièces... occuper toutes mes heures... ne lui laisser aucune place à prendre... — et, d’abord, pour commencer, je me fais pêcheur dès demain...
Lascars avait raison, l’homme occupé peut défier l’ennui, — l’ennui vaincu s’enfuit devant le travail de l’intelligence ou du corps.
Les fils de la mère Durocher, fort épris de leur profession qu’ils considéraient de très-bonne foi comme l’une des plus belles du monde, ne pouvaient manquer d’approuver le projet de Roland.
Ils se mirent à son entière disposition et prirent l’engagement formel de lui révéler, sans en réserver un seul, tous les secrets du métier.
Dès le jour suivant il partit avec eux, pour commencer son apprentissage, et il goûta quelque plaisir à tendre les lignes, à lever les nasses, à jeter les filets et à les retirer de l’eau, gonflés de poissons frétillants aux écailles argentées.
Tout en pêchant, les fils Durocher ne se condamnaient point au silence et racontaient à leur élève les menus incidents et les petits bruits du pays, qu’il écoutait avec attention, sinon avec intérêt.
— Faut vous faire à savoir, mon digne monsieur — dit l’un d’eux, après avoir elileuré successivement divers sujets , — faut vous faire à savoir qu’il y a présentement, de nos côtés, de mauvaises gens...
— De quelle façon Fentendez-vous ? — demanda Lascars.
— Je l’entends de rôdeurs et voleurs de nuit, qui viennent de Paris, bien sûr, avec des intentions malhonnêtes... — répliqua le jeune pêcheur.
— Ah ! ah !.. et comment savez-vous cela?..
— Nous avons failli, hier au soir, sur le coup de onze heures et demie, être dévalisés d’un bateau...
— En vérité !
— C’est comme je vous le dis, mon digne monsieur ! — Je revenais de Marly-le-Roi ; il faisait noir plus qu’au fond d’un four, — j’allais rentrer à la maison quand j’entends tout à coup grincer une chaîne du côté de la rivière, — je dresse l’oreille, je descends la berge, et, qu’est-ce que je vois tant bien que mal à travers la nuit ? un gaillard accroupi sur le sable et en train de limer le cadenas de notre meilleur bachot...
— Alors qu’avez-vous fait ?
— J’ai fait une bêtise... — au lieu de ne rien dire, de marcher tout doucement, et de tomber sur mon drôle à grands coups d’aviron, j’ai crié : Au voleur ! de toutes mes forces...
— Et le coquin a pris la fuite ?
— Naturellement...
— Vous l’avez poursuivi ?
— Bien entendu... — mais il faisait si noir qu’au bout de deux minutes j’avais perdu sa trace et qu’il court encore... — il reviendra peut-être la nuit prochaine, et je le voudrais de tout mon cœur, car mon frère et moi nous serons sous les tilleuls, avec de bons fusils, pour le recevoir comme il le mérite et lui souhaiter la bien-venue ! — Défiance, mon digne monsieur, je vous le conseille... ~ ou-
vrez l’œil de votre côté, ne fermez pas l’oreille, et faites attention nuitamment, rapport à votre bateau, qui est un ^ beau bateau, et qui vaut son prix...