RENCONTRE PRÉVUE
Pendant toute la journée les habitants de Bougival purent voir assis sur la berge, les jambes pendsntes, les pieds à fleur d’eau, dans un état d’immobilité complète, ,un petit homme roussâtre, assez mal vêtu et doué d’une physionomie médiocrement engageante.
Ce petit homme pêchait à la ligne avec un instrument d’une simplicité toute primitive, consistant en une ficelle attachée au bout d’une gaule et terminée par une épingle recourbée, à laquelle une grosse mouche ou quelque fragment de vermisseau servait d’amorce...
Mais sans doute l’habileté du pêcheur suppléait aux défectuosités de l’engin, car de seconde en seconde le petit homme roussâtre détachait de son épingle un goujon, une ablette ou une perche.
Le soir venu, il entra dans le cabaret le plus proche avec son butin qui représentait pour le inoins cinq ou six livres de poissons de toutes les tailles, et il offrit d’abandonner la moitié de ce butin, à la condition qu’on lui ferait cuire le reste et qu’on y joindrait un morceau de pain et un verre de vin.
Le cabaretier n’eut garde de refuser un marché aussi avantageux, — le petit homme soupa longuement, et, quand il reprit soù chapeau de paille et son bâton, la nuit était déjà venue.
— Où diable vous en allez-vous comme ça, si tard , mon brave garçon 'I — lui demanda le cabaretier.
— devais où je veux... répondit le pêcheur d’un ton bourru — les chemins sont à tout le monde...
Et, sans attendre d’autres questions, il s’enfonça dans les ténèbres.
— Drôle de paroissien tout de même !... — murmura le cabaretier.
Puis, s’adressant à sa femme, il ajouta ;
— Ce petit homme ne me revient guère... s’il se fait celte nuit par hasard quelque mauvais coup dans Bougival ou aux environs , ça ne m’étonnera pas beaucoup...
L’habile pêcheur avait pris, du moins, en apparence, la route conduisant ^ Saint-Germain...
Après avoir tour à tour manié l’aviron et jeté l’épervier pendant cinq ou six heures. Lascars rentra au Moulin-Noir aussi complètement hrisé que s’il avait reçu sur tout le corps une volée de coups de bâton.
— Je vais dormir tout d’un somme jusqu’à demain matin... — se dit-il en se jetant sur son lit. — Il me semble déjà que je dors debout...
Lascars se trompait...
Excédé par une agitation nerveuse qu’il crut devoir attribuer à la pesanteur de l’atmosphère dans la chambre qu’il occupait, Lascars se leva, ouvrit la fenêtre, appuya ses coudes au rebord, et baigna ses tempes dans l’air refroidi.
Un silence profond régnait, interrompu seulement par le murmure monotone des eaux de l’écluse et par le grondement sourd et continu des grands rouages de la machine de Marly.
Lascars écoutait distraitement ces vagues rumeurs qui semblaient les voix de la solitude et de ta nuit, lorsqu’un bruit soudain, à la nature duquel il paraissait impossible de se méprendre, le fit tressaillir et prêter l’oreille avec attention.
Ce bruit était très-évidemment produit par l’action d’une lime d’acier sur un morceau de fer.
Le baron se souvint à l’instant même du vol tenté pendant la nuit précédente, de l’autre côté de la Seine, à l’embarcadère des fils Durocher, et il ne mit point en doute que le voleur, espérant prendre une prompte revanche de son précédent insuccès s’occupait avec zèle et activité à couper la chaîne du bateau.
— Voilà un gaillard qni me paraît avoir une singulière ténacité dans l’esprit, et beaucoup de suite dans les idées ! — murmura Lascars. — Je suis curieux de faire sa connaissance...
Au lieu de crier sottement : Au voleur !... comme le fils Durocher, la veille au soir, le baron quitta sa chambre à pas de loup, ouvrit, non sans des précautions infinies, la porte extérieure du Moulin-Noir, descendit, avec une légèreté de fantôme, l’escalier de pierre dont les dernières marches se perdaient sous l’eau, et arriva jusqu’à deux pas de la barque sans avoir donné l’éveil au nocturne dévaliseur qui continuait paisiblement sa besogne et faisait preuve d’une quiétude inaltérable.
La lime mordait le fer d’une façon tout à la fois vigoureuse et régulière ; — l’homme accompagnait son travail d’une espèce de ranronnement qui rappelait, tant bien que mal, un pont neuf alors en vogue.
— Tudieu I — pensa Lascars — voilà le plus beau sangfroid du monde ! — Ce gaillard-là n’en doit pas être à son coup d’essai!... — je crois que sa figure tout à l’heure, sera réjouissante!...
En même temps il se pencha vers le voleur qui s’était agenouillé sur la dernière marche de l’escalier afin de fonctionner pins à son aise, et le saisissant au collet d’une main ferme, de manière à rendre inutile toute tentative de fuite, il lui dit ;
— Pas de résistance, mon bonhomme, pour peu que vous teniez à la vie !... — je suis armé, et tout disposé, je vous assure, à faire usage de mes armes...
— Au nom du ciel, mon charitable monsieur, prenez
pitié d’un pauvre père de famille sans ouvrage ! — ne me perdez pas ! — je n’avais point d’intention mauvaise... — je ne voulais que vous emprunter votre bateau cette nuit, afin de pêcher un peu de poisson pour mes nombreux enfants, et je vous l’aurais sans faute ramené demain matin...
Dans le but d’ajouter à l’éloquence de ces paroles, le voleur crut devoir y joindre malgré les ténèbres, une pantomime attendrissante. — Il joignit donc les mains et il les tendit vers Lascars, autant du moins que le lui permit l’étreinte du poignet de fer qui le maintenait par derrière et paralysait ses mouvements.
— Il me semble que cette voix ne m’est point inconnue... — se dit le baron en écoutant les supplications de son prisonnier. — Sans aucun doute je l’ai entendue, et même il n’y a pas longtemps... — j’éclaircirai cela tout à l’heure...
Puis il répondit avec ironie.
— Vous êtes très-honnête, mon bonhomme... — vous l’affirmez, et je me garderais bien d’en douter... Donc, nonseulement vous ne serez pas puni, mais vous serez récompensé... — cette récompense, je ne vous la ferai point attendre... — venez chez moi... nous en causerons...
— Allez-vous me mettre à mort ? — s’écria le voleur effaré... — Allez-vous m’égorger sans pitié?...
Le baron ne put comprimer un éclat de rire.
— Vous mettre à mort ! — répliqua-t-il ensuite — et pourquoi faire, grand Dieu ? — est-ce que vous me prenez pour un ogre ? — non... non... venez sans crainte, mon bonhomme... votre peau ne court aucun risque...
Un peu réconforté par cette assurance, le voleur, dont les jambes flageolaient sous lui comme celles d’un homme ivre, gravit sur ses pieds et sur ses mains les marches de l’escalier, et francWt avec Lascars le seuil du Moulin- Noir.
Arrivé dans la chambre qu’il habitait et dont il referma la porte derrière lui, le baron poussa son captif dans un
coin et, faisant jouer la batterie d’un pistolet, il dit brusquement :
— Si vous faites un pas, bonhoftime, je vous brûle la cervelle ! — agissez en conséquence !
Inutiles paroles et vaine menace ! — l’infortuné prisonnier ne songeait qu’à se tenir coi !...
Lascars battit le briquet, attacha la flamme à la mèche d’une petite lampe, et la chambre se trouva faiblement éclairée...
Le baron et le voleur échangèrent alors un regard rapide et curieux ; ils se reconnurent ; — une double exclamation jaillit de leurs lèvres.
— Sauvageon ! s’écria Lascars stupéfait.
— Le gentilhomme de l’autre nuit ! — murmura Sau vageon, dont le visage, un instant contracté par l’inquiétude et par l’effroi, reprit aussitôt son expression accoutumée. — Foi de bon garçon, continua-t-il, j’aime mieux que ce soit vous que tout autre, et je suis même très-content de vous voir, attendu que j’ai des réclamations à vous adresser...
— Des réclamations ! — Vous?... à moi?...
— Parfaitement bien...
— Je suis curieux de les connaître...
— Je ne vous laisserai pas languir... — mais d’abord commençons par le commencement... — Savez-vous ce que je faisais, tout à l’heure, au bord de la rivière ?...
— Pardieu ! ce que vous faisiez ! — vous étiez en train de me voler mon bateau !
— Certainement... — mais savez- vous pourquoi je volais votre bateau?...
— Parce que vous êtes un voleur...
— Je suis un voleur aujourd’hui, c’est vrai... — mais il y a deux jours, j’étais un homme établi... un homme ayant pignon sur rue... un homme dont les affaires marchaient bien... un homme enfin à qui la fortune souriait.... — tout cela s’est écroulé en quelques heures — je n’ai plus rien...
je ne suis plus rien... rien qu’un voleur, comme vous dites ! et c’est à vous que je le dois...
— A moi ! répéta Lascars au comble de l’étonnement.
— Oui, monsieur... à vous-même...
— Perdez-vous la tête?...
— Non monsieur... j’ai tout mon bon sens, et je le répète, c’est à vous seul que je dois ma ruine et ma détresse ! — C’est vous qui m’avez porté malheur !
— Comment cela?...
— Je vais vous le dire...
Sauvageon, sans perdre une minute, entama le récit des mésaventures que nous connaissons déjà et dont le baron était bien réellement la cause indirecte^
■ Il termina par cette péroraison pathétique :
— Vous le voyez, monsieur,* mon zèle pour votre cause, mon dévouement pour votre service, ont attiré sur mon innocente tête tout un ouragan d’infortunes !... — par suite de la fatalité qui m’accable, je me vois réduit à voler pour vivrfe, et j’en rougis de honte, car je fus honnête jusqu’ici, et je m’étais juré de l’être toujours ! — Sans vous, monsieur, sans cette entreprise funeste dont j’ai voulu prendre ma part, je serais en ce moment très-heureux, très-vertueux, à la tête d’un établissement prospère et de quelques épargnes rondelettes ! — je vous demande avec confiance de réparer le mal que vous avez fait... — vous me devez un dédommagement, et vous êtes doué d’un trop grand cœur pour ne point souscrire sans retard à ma juste requête...
Lascars avait écouté attentivement l’odyssée du malheureux cabaretier, et c’est à peine si, de temps en temps, un sourire bien vite réprimé s’était dessiné sur sa bouche.
Au lieu de répondre tout de suite, lorsque le récit fut achevé, il garda le silence pendant quelques secondes et parut réfléchir.
— Eh bien , monsieur — demanda Sauvageon in-
quiet de ce silence — Eh bien, monsieur, vous ne médités rien?.,.