LE CHEMIN DE LA FORTUNE
Lascars, ainsi mis en demeure, releva la tête et regarda son interlocuteur bien en face.
— Je ne vous cacherai point — fit-il — que vous m’intéressez vivement... je suis plein du désir de vous tirer de peine.
— Ainsi, s’écria Sauvageon déjà radieux, vous ferez quelque chose pour moi ?
— Je ferai votre fortune si vous voulez.
— Ah ! monsieur, je ne demande pas autre chose.
— Seulement — poursuivit Lascars — il faut savoir si vous remplissez'certaines conditions indispensables...
— Lesquelles, monsieur? dites-moi lesquelles! je serai fort surpris, foi de Sauvageon, si je ne les remplis pas du premier coup, et parfaitement bien.
— Etes-vous discret ?
— Autant qu’un poisson!... on ferait plutôt parler un mur que de m’arracher une parole, quand il s’agit de la chose d’un mystère qu’il ne faut pas qu’on sache...
— Etes- vous actif?
— Je rendrais des points à un écureuil.
— Susceptible d’attachement et de fidélité ?
— Ah! monsieur, je suis comme le lièvre... du proverbe, je meurs où je m'arrache!... — et, pour ce qui est de la fidélité, il n’y a pas beaucoup de caniches en France qui pourraient me damer le pion... j’en réponds !
— Jusqu’ici, tout va bien... continua le baron en souriant — je crois en outre que vous ne manquez pas d’une certaine intelligence.
Sauvageon prit un air de fausse humilité.
— Il ne m’appartient point de faire mon éloge, dit-il, et je serais mal avisé si je me donnais les airs de chercher à influencer monsieur, mais, étant tout petit, j’avais déjà de l’intelligence gros comme moi... On me trouvait malin comme un singe... ça 'n’a fait que croître et embellir depuis ce temps-là, et aujourd’hui j’ai plutôt trop d’esprit que pas assez, car il y ,a des moments où ça me gêne.
— Je comprends cela... fit Lascars en conservant admirablement son sérieux, le trop d’esprit doit en effet vous gêner parfois... — Surtout si vous y joignez la modestie...
— La modestie, monsieur, c’est mon fort !... — je laisse aux autres lu soin de découvrir mon mérite, mais je n’en parle jamais moi-même.
— A merveille!... je pense que vous êtes l’homme qu’il me faut, et que nous pourrons nous entendre.
— Nous nous entendrons, monsieur, c’est certain !.. — quel sort me destinez-vous ?
— Le plus brillant que vous puissiez rêver, maître Sau-
vageon... — Je me charge de votre avenir et je vous attache à ma personne. »
— En quelle qualité ?
— En qualité de factotum, présentement, et de majordome, un peu plus tard, avec les pouvoirs les plus étendus sur tous les gens de ma maison.
La physionomie de Sauvageon, triomphante et rayonnante jusqu’à ce moment, exprima certaines nuances de désappointement. Il promena ses regards autour de la pièce dans laquelle il se trouvait et la simplicité toute Spartiate de l’ameublement sembla produire sur lui une impression réfrigérante.
La surintendance de la maison d’un homme si piètrement logé ne lui semblait pas devoir être le chemin le plus direct pour arriver à la fortune promise.
Lascars se mit à rire aux éclats de la mine piteuse de son auditeur.
— Je vois ce qui se passe dans votre pauvre cervelle !... — dit-il — la confiance- manque, et je ne .saurais vous en vouloir, car, si je vous connais bien, vous ne me connaissez pas encore !... — apprenez donc que je suis un grand seigneur, immensément riche, forcé par suite d’une intrigue de cour de me cacher pendant quelque temps, de taire mon nom et d’aflicher les dehors de la pauvreté... — mais ceci durera peu... — bientôt mon étoile reparaîtra, plus brillante que jamais, je reprendrai ma place et je pourrai récompenser *d’une façon large et digne de moi, ceux qui l’auront mérité par leur dévouement... il dépend devons d’être de ceux-là, et le premier entre tous... Seulement décidez-vous vite, car une hésitation équivaudrait à un refus, et je ne vous ferais pas, deux fois de suite, une offre si belle.
— Une seule questfon, mon bon seigneur !... — s’écria Sauvageon, ébloui par les paroles pleines de fascinations et de rayonnements qu’il venait d’entendre — quand votre étoile aura reparu... quand je serai le majordome de votre maison, quels gages me donnerez-vous, s’il vous plaît?
— Vous tenez à le savoir?
— Beaucoup, mon cher seigneur, je l’avoue.
— Eh ! bien, je vais, d’un seul mot, vous donner la mesure de ma générosité. Je vous accorde pour gages tout ce que vous pourrez voter chez moi... — Gela vous va-t-il?
— Parfaitement... répondit Sauvageon avec une naïveté incomparable.
— Ainsi, nous sommes d’accord ?
— Oui, monseigneur.
— Appelez-moi monsieur.
— Oui monsieur...
— A partir de ce moment, vous m’appartenez... — je vous prends à ma remorque, et je vous mènerai loin, comptez-y.
— J’irai aussi loin que vous voudrez, pourvu que la fortune soit au bout du -chemin.
LE MOUUN ROUGE
— C’est convenu... Donc, ne vous inquiétez plus et reposez-vous de tout sur moi... ^ dès demain vous entrerez en fonctions auprès de ma personne... quelqu’un vous connaît-il dans ce pays ?
— Personne.
— Vous y êtes depuis deux, jours, cependant ?
— J’y suis arrivé avant-hier au soir très- tard... — il faisait déjà presque nuit, hier j’ai pêché à la ligne toute la journée, et je n’ai montré mon visage qu’au cabaretier dont la femme a fait cuire mon poisson...
— Nous ferons en sorte de vous rendre méconnaissable...
— vos cheveux sont trop longs ; — il faudra les couper...
— Vous êtes misérablement vêtu, ce qui vous donne une piètre mine ; je vous procurerai des vêtements plus convenables... — êtes-vous un pêcheur habile?
— Ce n’est pas pour me vanter, monsieur, mais s’il n’y n’y avait qu’un poisson dans une rivière, je trouverais moyen de le prendre.
— Voilà un talent qui nous sera fort utile!... Savezvous un peu de cuisine?
— Âh ! monsieur, je n’ai pas mon pareil au monde pour sauter un lapin ou pour accommoder une matelotte.
— Ah! ça, mais- Sauvageon , vous me semblez décidément un sujet précieux ! — s’écria Lascars en riant.
— Je me suis toujours dit cela, et je crois que monsieur, de son côté, ne tardera point à s’en dire autant... — quand monsieur me verra à la besogne, monsieur en sera luimême étonné...
— Il m’est impossible, cette nuit, de vous offrir autre chose que le plancher pour couche... reprit Roland — mais j’aviserai, dès demain, à vous procurer un lit pas sable.
— Ah ! monsieur — réplic|ua Sauvageon — je n’ai pas toujours eu toutes mes aises.. — Je sais prendre le temps comme il vient, et les choses commes elles sont.
> — De la philosophie ! bravo ! — un mot encore.
— Deux cents si ça convient à monsieur... — je suis à ses ordres, c’est pour l’écouter tant qu’il voudra.
— Vous avez des instincts pillards... — vous êtes d’une nature friponne...
— Ah ! monsieur, — s’écria Sauvageon d’un air piteux et d’un ton vexé.
— Ne m’interrompez pas, — je ne vous fais aucun reproche, je constate un fait, et vous voyez que ma conviction à cet égard ne m’empêche point de vous prendre à mon service... — Je suis au-dessus des préjugés vulgaires, mais, dans la situation particulière qui m’est faite en ce moment, je ne veux pas être compromis... Tenez donc avec soin la bride haute à toute velléité de larcin... — Que le bien d’autrui vous soit sacré... Enfin, si par hasard une bourse pleine tombait devant vous, poussez le scrupule jusqu’à ne la point ramasser, et prévenez le propriétaire qu’il risque de perdre son bien.
Sauvageon fit une grimace. La règle de conduite tracée * par Lascars lui causait une violente révolte intérieure et il n’était point assez maître de lui-même pour dissimuler son impression. — Il répondit cependant :
— Puisque monsieur l’exige, on s’y conformera!,..— je promets à monsieur de ne m’oublier ni peu, ni beaucoup, et d’avoir l’air plus honnête qu’un honnête homme... ça sera peut-être difficile, mais à force de bonne volonté on vient à bout de tout.
— J’aime à vous entendre parler ainsi, digne Sauvageon... répliqua Lascars avec un sourire — et maintenant, bonne nuit. Allez dormir et faites des rêves dorés.
Le lendemain une heureuse transformation s’opéra dans la personne de l’ex- cabaretier des lapins. — 11 se rendit au Pecq âvec le bateau de son maître ; les ciseaux d’un perruquier modeste émondèrent ses cheveux rouges en désordre; sa barbe qui ne contribuait [las- peu à lui donner l’aspect d’un bandit, fut soigneusement rasée ; enfin des vêtements
LE MODLIN flOÜGE
simples, mais presque neufs et très-propres, complétèrent sa métamorphose, et ces vêtements lui donnèrent, sinon bonne mine, du moins une de ces apparences placides et inoffensives, qui passent inaperçues et n’éveillent ni l’attention, ni le soupçon.
C’était ce que voulait Lascars et il se déclara satisfait.
L’introduction d’un nouveau personnage au Moulin-Noir apporta de grandes et immédiates modifications dans la manière de vivre du gentilhomme.
Sauvageon, très-habile pêcheur et cuisinier passable, remplaça naturellement les fils Durocher dont les rapports avec le baron devinrent aussi rares qu’ils avaient été habituels pendant les deux ou trois jours précédents.
Lascars et son étrange serviteur passaient sur la rivière les jouréées entières, tendant des lignes et jetant des filets, et chaque soir ils reprenaient le chemin du Moulin Noir en rapportant plus de poisson qu’ils n’en n’auraient pu consommer en une semaine avec un prodigieux appétit.
Lascars prit d’abord un plaisir assez vif à ces pêches miraculeuses et s’étonna de subir sans trop d’ennui l’immense changement survenu dans son existence et dans ses habitudes.
Cet étonnement fut d’ailleurs de courte durée. — Au bout de quinze jours à peine, l’ennui, momentanément tenu à distance, grâce à des occupations nouvelles et imprévues, reprit ses droits imprescriptibles, s’empara de Lascars par tous les côtés à la fois, à la façon d’un conquérant qui met à sac une ville conquise, et usa de sa victoire sans modération, sans générosité, sans merci...