SAUVAGEON VEUT SE RENDRE CTILE
Sauvageon n’était point un aigle ; il s’en fallait même beaucoup : — il ne manquait pas, néanmoins, d’une cer-
taine' finesse dans l’esprit; — il s’aperçut bien vite du changement de son maître et il n’eut aucune peine à deviner la nature et la cause du mal subit et cruel qui s’emparait de lui et le dominait de plus en plus.
Un beau matin, Lascars refusa d’accompagner son serviteur à la pêche, ainsi qu’il l’avait fait chaque jour jusqu’à ce moment, quoiqu’avec un commencement de satiété et de dégoût bien manifeste.
— Le temps est beau cependant, — fit observer Sauvageon — et le poisson se laissera prendre, que ça fera plaisir à voir...
Le baron répondit par un bâillement expressif...
Sauvageon poursuivit ;
— Monsieur veut-il que je reste auprès de lui ?..
— Et pourquoi faire, bon Dieu ? — demanda Lascars.
— Pour tenir compagnie à monsieur...
— ^îon... non... — s’écria vivement le baron — je n’ai besoin de personne...
— Ainsi, monsieur restera seul toute la journée?..
— Oui.
■ - Ce ne sera pas gai...
— J’adore la solitude... — répliqua Lascars — et je ne trouve pas votre société fort réjouissante, maitre -Sauvageon, ajouta-t-il — tenez vous cela pour dit...
— Ah ! mon Dieu, je le sais bien... — murmura Sauvageon — je n’ai point de vanité... — je m’offrais comme cela, tout bonnement, parce que monsieur n’a que moi sous la main, et parce que je sais un vieux proverbe qui dit : Faute de grives, on mange des perles...
— Des merles... — rectifia Lascars en souriant malgré lui.
— C’est bien possible, monsieur... — moi, j’ai toujours cru que c’étaient des perles... — je ne suis^ias un savant comme monsieur...
Sauvageon sortit du Moulin Noir, prit les avirons, monta dans la barque et s’éloigna.
Au lieu de revenir dans l’après-midi pour s’occuper du repas de son maître, il resta dehors jusqu’à une heure trèsavancée de la soirée. — Lascars commençait à croire qu’il avait disparu pour toujours, en s’appropriant le bateau et les filets...
Quand il reparut enfin, il trouva son maître fort irrité de ce manque absolu de convenance, et il fut accueilli par , une bordée sonore de ces épithètes dont le dix-huitième siècle possédait une si riche collection.
— Je vois bien que monsieur est en colère...
— Eh! n’y a-t-il pas de quoi, maroufle / ne mériteriezvous pas, au bas mot, cent coups de bâton, bélitre?..
— 11 est possible que tout à l’heure, monsieur ne soit plus de cet avis.... répliqua Sauvageon de l’air le plus humble.
— Et pourquoi changerais-je d’opinion, s’il vous plaît?..
— Parce que monsieur est un homme juste et qu’il verra très-clairement que je n’ai rien fait aujourd’hui que par grande bonne volonté pour le bien de son service.
— Ainsi, c’est pour le bien de mon service que vous m’avez mis dans la nécessité de dîner, Dieu sait comment, avec quelques rogatons d’hier?..
— Oui, monsieur...
— Ah ! par exemple, je serais curieux de voir de quelle façon vous vous y prendriez pour me démontrer cela...
— Monsieur le verra tout de suite, s’il veut me permettre de lui parler librement...
— Dites tout ce que vous voudrez...
— Monsieur ne s’irritera point dès les premiers mots?..
— Je vous promets de vous écouter avec patience et avec calme...
— Eh bien, — commença Sauvageon — depuis quelques jours je m’apercevais que monsieur n’était pas dans son état naturel... — Monsieur devenait sombre et maussade, monsieur se fâchait à propos de rien... — Naturellement,
comme je m’intéresse beaucoup à monsieur, j’ai voulu savoir le pourquoi de ce changement...
— Et l’avez-vous découvert ? — demanda Lascars, à qui le début de son valet paraissait original.
— Oui monsieur, je l’ai découvert...
— Et c’est?..
— C’est l’ennui, pour appeler le mal par son nom... vilain mal, très-dangereux, qu’il faut combattre au plus ' vite en administrant de bons remèdes, d’un infaillible effet.
Lascars se mit à rire.
— Ah ! ça, maître Sauvageon, vous êtes donc médecin!
— dit-jl.
— Dam! monsieur, on est ce qu’on peut...
— Et, ces remèdes d’une irrésistible puissance ?..
— J’ai passé toute la journée d’aujourd’hui à les chercher...
— Sans résultat, j’imagine?..
— Je demande pardon à monsieur de le contredire...
— le résultat que j’ai obtenu me semble tout à fait satisfaisant...
— Ah! ah! fit Lascars dont la curiosité se trouvait excitée au plus haut point, vous pensez avoir réussi ?
— Oui, monsieur...
— Par conséquent, vous vous chargez de guérir l’ennui prétendu qui, selon vous, s’est emparé de moi?..
— Je m’en charge... — à la condition ; bien entendu, que monsieur suivra mes conseils, comme le malade suit ceux de son médecin...
— C’est trop juste... — et, quand commencerez -vous la cure?..
— Le plus tôt possible... dès demain, si monsieur le permet...
— Puis-je savoir le nom du remède?..
— 11 s’appelle : distraction...
Lascars fit un haut-le-corps...
— Eh quoi — s’écria-t-il — vous prétendez me distraire dans ce pays de loups !..
Je prétends cela, oui monsieur...
— Et, à l’aide de quel sortilège ?
— A l’aide d’une aventure qui sera piquante, j’en réponds...
— Aventure d’amour ?. •
— Oui, monsieur...
Lascars secoua la tête.
— Grand merci pour votre bonne volonté... — dit-il
— je vous en sais gré, maître Sauvageon, mais je ne la mettrai pas à l’épreuve... — je connais la population féminine de Bougival... mères de famille brûlées par le soleil et portant barbe au menton!... — tilles halées, aux jambes nues!.. — paysannes et pêcheuses!.. — tout cela n’a rien qui me tente... — Je ne suis pas un homme primitif, moi qui vous parle, et j’ai le mauvais goût de n’ai- ' mer que les amours aristocratiques... — Donc, n’en parlons plus, et, si vous voulez absolument me distraire, cherchez autre chose et trouvez mieux.. .
— J’insiste — reprit Sauvageon — parce que monsieur est dans l’erreur... — il ne s’agit ni d’une paysanne, ni d’une pêcheuse, et la personne de qui j’entretiens monsieur n’habite pas Bougival...
— Dans ce cas, je retire ce que j’ai dit, fit Lascars
— voyons un peu de quoi il est question, et contez-moi la . chose à votre manière...
— Monsieur a-t-il remarqué, sur le bord de l’eau, de l’autre côté de la route de Saint-Germain, à un quart de lieue d’ici, entre Bougival et Port-Marly, une assez grosse ferme, et, tout à côté de la ferme, une maisonnette grande comme rien au milieu d’un petit enclos rempli de grands arbres qui la cachent aux trois quarts?..
— J’ai remanjué tout cela, en passant, par hasard, sans y attacher la moindre importance... — répondit Lascars.
— On appelle cet endroit, le Bas-Prunet, continua Sauvageon — ce matin, j’ai attaché le bateau à une touffe de broussailles, au pied de la berge, et je suis monté à la
ferme pour acheter des œufs et du lait... — il y avait dans la cour avec la fermière une vieille petite dame, tout en noir, ni belle ni laide, mais qui n’est pas une personne du commun, j’ai vu cela tout de suite. — Au moment où j’entrai les deux femmes causaient :
tt — Et, comment donc va maintenant votre chère demoiselle, ma bonne dame? demandait la fermière/
» — Tout à fait bien, et mieux même que je ne pouvais l’espérer... — répondait la dame en noir — sa guérison est complète et, grâce au ciel, il ne reste aucune trace de la terrible maladie...
» La fermière reprit d’un ton joyeux et d’un air attendri...
' » — Oh ! moi je m’attendais à cela... — je vous demande un peu si le bon Dieu pouvait abandonner une pauvre chère créature qui est aussi belle et aussi bonne que les anges?.. — Certainement, ma bonne dame, il ne le pouvait pas...
» — Dieu nous a prises en pitié — répliqua la dame en iwir — et qu’il en soit béni !... — il était temps !.. — après tant de sontFrances, un peu de consolation, c’était la vie...
» — Pourquoi n’amenez-vous pas quelquefois à la ferme votre chère demoiselle ? nous lui ferions visiter les étables, les bergeries... elle verrait le poulailler et le colombier... ça la distrairait toujours un peu...
» — Sans doute, et je le lui ai proposé déjà, mais il est impossible de l’y décider... que voulez-vous, elle se complaît dans une sorte rie mélancolie douce qui ne la quitte guère, et elle redoute les distractions comme un autre redouterait la solitude...
» — Ne sort-elle jamais du petit jardin ?..
» — Jamais pendant le jour, mais tous les soirs, quand il fait beau et quand vient la nuit, nous allons nous promener sur le bord de la Seine...
» — C’est une singulière idée, convenez-en, d’attendre l’obscurité pour sortir, et ça doit être mortellement triste...
» — .Mon Dieu, je ne dis pas le contraire ; — c’est triste en effet ; — mademoiselle le veut ainsi afin d’être certaine de ne voir personne et de n’être point vue...
LE MOULIN ROÜC.E 185
» — Je comprends, mais est-ce que vous n’avez pas peur, en vous promenant à la nuit tombée ?
» — Peur de quoi '!
» — De faire de mauvaises rencontres....
» — Mademoiselle n’y a jamais pensé, ni moi non plus...
— est-ce que c’est à craindre?..
» — J’espère que non... — on èntend rarement parler de mauvais coups dans nos environs... — les gens du pays sont généralement tranquilles et honnêtes, mais il peut y avoir par mal chance des étrangers, des rôdeurs, des gueux de Paris... — et, ceux-là, je n’en réponds pas...
» — Vous avez raison. — Je dirai ça à mademoiselle, » mais je suis presque sûre d’avance qu’elle n’en tiendra pas compte...
» Là-dessus la dame en noir s’en alla, et aussitôt seul avec la fermière, je la questionnai sans en avoir l’air; elle aime à causer, la bonne personne, et elle m’apprit volontiers tout ce qu’elle savait... — Il paraît que la vieille dame est comme (|ui dirait la gouvernante de la jeune fille. — Elle sont venues dans le pays il y a quelques mois... — elles ont pris à bail, pour presque rien, la maisonnette qui n’a que deux chambres, et elles y vivent à peu près de l’air du temps, car elles ne .sont pas riches du tout, et économisent tant qu’elles peuvent... — la demoiselle était très-malade en arrivant, mais elle est guérie présentement et plus belle, à ce que prétend la fermière, que tout ce qu’il y a au monde de plus beau...
» Elles ne reçoivent pas un chat; — la fermière ignore d’où elles viennent, comment elles se nomment et quels sont les malheurs terribles dont la vieille dame parle de temps en temps avec de grands hélas, avec de gros sou-, pirs et en essuyant ses yeux rouges !.. »
ou SAUVAGEON VEUT SE RENDRE UTILE.
Sauvageon s’interrompit, et garda le silence pendant un instant.
— Pourquoi ne continuez-vous pas ? — demanda Lascars.
— J’attendais un ordre... — répliqua l’ex-cabaretier d’un ton qu’il voulait rendre malin. — Si par hasard, mon histoire ennuyait monsieur, je me ferais un devoir de ne plus ajouter un mot...
— Eh I — s’écria le baron en haussant les épaules — si Je ne prenais quelque plaisir à vous entendre, je vous aurais déjà fait taire !.. Auriez-vous la sottise de croire que je me gêne avec vous?..
, Sauvageon salua.
— Monsieur est bien bon pour moi... dit-il ; puis il reprit : « — Donc je remontai dans le bateau, je me laissai aller à la dérive, et, tout en jetant l’épervier, je ruminai au fond de ma tête ce que je venais d’entendre... — Monsieur m’ayant promis de faire ma fortune je lui suis certainement plus attaché qu’un quidam qui le servirait depuis sa tendre jeunesse... — Ce qui l’intéresse m’intéresse, et je brûle du désir de me rendre utile par quelque signalé service, et de prouver mon dévoùment sans bornes... Or je voyais bien que monsieur s’ennuie, et je résolus de saisir aux cheveux la bonne occasion qui se présentait de distraire monsieur comme il faut... — Mais il importait de n’agir qu’à bon escient et d’éviter de rendre dupe monsieur d’une mystification involontaire...
Il s’agissait, pour cela, de voir la jeune personne de mes propres yeux, afin de m’assurer qu’elle était véritablement digne de l’attention de mon maitre... »
— Ah ça ! — demanda Lascars en souriant — vous êtes donc connaisseur en fait de beauté ?..
— Eh mon Dieu ! je sais bien que je ne suis pas beau, ce qu’on appelle beau, mais je possède un physique chiffonné qui plaît aux femmes, et je n’ai point à me plaindre de ces chères créatures... les témoignages de leur bienveillance ne m’ont pas manqué... — Oui, monsieur, oui, je crois m’y connaître...
« — J’abrège, afin de ne pas fatiguer monsieur... — reprit Sauvageon — le soir venu, je me tins à peu près ce langage : — risgve d'élre grondé sans l'avoir mérité, J en aurai le cœur net aujourd’hui même!.. — J’attachai la barque au même J)uisson que le matin. — Je grimpai sur la berge et j’allai me coucher au fond du fossé qui borde la route, à vingt pas de la porte de la maisonnette...
— Ce fossé est rempli de grandes herbes qui cachaient mon corps ; — je ne laissai passer que ma tête, et il était impossible de me découvrir à moins d’être instruit positivement de ma présence...
<t La nuit tombait...
« La route restait déserte...
« Le temps commençait à me paraître un peu long dans mon fossé dont l’humidté glaciale engourdissait mes membres...
« Enfln j’entendis une porte s’ouvrir et se refermer...
« Les deux femmes sortirent, et, dirigeant leur promenade du côté où je me trouvais, elles passèrent à trois pas de moi...
tt La jeune personne était habillée de noir, du haut en bas, comme la vieille dame...
« Je ne vis pas son visage, par deux bonnes raisons,
— la première, c’est qu’il faisait déjà très-sombre ; — la seconde, c’est qu’elle portait un grand voile d’épaisse dentelle qui cachait ses traits, mais je vis sa taille et sa tournure!.. Ah! monsieur, quelle tournure et quelle taille!., et son pied !.. quel pied ! — monsieur n’est pas sans avoir entendu parler du pied de Cendrillon qui donna dans l’œil à un fils de roi... — Eh bien! je mettrais volontiers ma tête à couper, -qu’il ne pouvait valoir celui-là !..
a Quand les deux dames furent un peu loin je me relevai et je les suivis, mais à distance, sans faire de bruit, de manière à ne point attirer leur attention...
« Elles marchèrent pendant à peu près une heure, puis elles revinrent sur leurs pas...
« Jefis comme elles. — Je m’étais promis de savoir tout à fait à quoi m’en tenir... je connaissais la tournure de la demoiselle... Je voulais voir sa figure...
tt Les deux femmes rentrèrent dansle jardin et fermèrent la porte derrière elles. — Il faut dire à monsieur que ce n’est point une muraille qui ferme la clôture du petit enclos, mais une haie vive, une haie d’épines, très-touffue, très-haute et très-hérissée... ça n’a l’air de rien du tout, n’est-ce pas?.. — Et bien! moi qui m’y connais, je déclare que pour une escalade, un mur est cent fois plus commode!.. — il n’y a rien que je déteste comme les épines!.. — On a beau faire, on y laisse toujours un peu de sa personne... »
Sauvageon interrompit son récit pour dire à Lascars :
— Monsieur veut-il prendre la peine de me regarder avec attention ?...
Roland fit droit à cette requête. Il approcha la lampe du visage de son valet et il reconnut que la peau du front et des joues était sillonnée par une multitude de déchirures encore saignantes.
— Qu’est-ce donc que cela? — demanda-t-il — avezvous eu maille à partir avec une douzaine de chats enragés?
— Non monsieur, mais j’ai eu affaire à la haie d’épines, et j’en porte les marques... — ne pouvant passer par-dessus, j’ai fait un trou tout au beau milieu et je me suis glissé comme une couleuvre, non sans un notable préjudice pour mes avantages extérieurs, ainsi que monsieur peut le voir de ses propres yeux... — mais, du moment qu’il s’agit du service de monsieur, je me ferais volontiers mettre en capilotade !... — monsieur a promis de faire ma fortune, et j’ai confiance...
Digitizcd i.y C«-ingle
Bref, il m’en cuisait, mais j’étais dedans... — Je voyais briller une petite lumière à travers les volets entrebâillés... — la maisonnette n’a qu’un rez-de-chaussée ; c’est commode...
Je m’approchai tout doucement, à pas de loup, — je collai mon visage à l’ouverture des contrevents et j’eus toutes les peines du monde à ne pas pousser un cri de surprise et d’admiration, en voyant la demoiselle assise vis-à-vis de moi, à côté d’une petite lampe qui l’éclairait en plein.
— Cette jeune fille est donc véritablement bien belle? — demanda Lascars.
— Ah monsieur, la fermière n’en avait pas dit trop!... elle n’en avait pas même dit assez !... — Je ne sais point faire de phrases, moi... je suis un bon jeune homme tout simple et bien incapable de manier la parole comme un seigneur... — ce que je puis affirmer seulement, c’est quec’est une beauté qui dépasse toute idée!... une vision!... un soleil!... un éblouissement!...
Lascars sourit malgré lui du lyrisme de Sauvageon et de l’expression d’enthousiasme rayonnant sur sa figure chafouine et déchirée.
— Peste!... quel feu!... murraura-t-il.
— Ah monsieur! je ne me serais pas permis de m’enflammer!... — Le modeste garde-chasse doit respecter le gibier du maitre, mais je parierais de grand cœur ma fortune à venir contre un écu rogné, que, lorsque monsieur verra la jeune demoiselle, il flambera pour elle tout de suite, ni plus ni moins qu’un fagot d’épines sèches sur un feu de la Saint- Jean...
— Me croyez-vous donc le cœur si facile, maître Sauvageon?... — demanda Lascars.
— Ah monsieur! on ne résiste pas à des enchantements de celte force là !... — Tous ceux qui regarderons la demoiselle en tomberont fous d’amour!... — En voilà une, foi de Sauvageon, qui fera des malheureuj dans sa vie!...
— Quel âge donnez-vous à cette jeune fille?...
Digitiz - r«-iogle
LE MODLIX ROUGE
— Seize à dix-sept ans, tout au plus...
— Est-elle brune où blonde ?
— Aussi blonde que les blés murs...
— Son teint?...
— Des roses pâles, effeuillées, voilà ses joues...
— Ses yeux?...
— Ah! ses yeux, monsieur, ils sont noirs et brillants comme si sa chevelure n’était pas couleur d’or...
Lascars tressaillit.
Le portrait rapidement esquissé de cette enfant blonde aux yeux noirs lui remettait en mémoire le divin et triste visage de sa victime, Pauline Talbot.
— Si c’était-elle?... — se demanda-t-il.
Mais il éloigna cette pensée. — Etait-il vraisemblable en effet, était-il même admissible, que l'orpheline ent été ramenée, par le hasard, si près de lui?
— Enfin, reprit au bout d’un instant Sauvageon voyant que son maitre gardait le silence — ma conscience me dit que j’ai travaillé aujourd’hui en bon serviteur, et je suis bien certain que monsieur ne s’ennuiera plus, dès que monsieur sera amoureux, ce qui ne tardera guère...
— Pour m’éprendre de cette personne, répliqua Lascars — il faudrait d’abord la voir...
— Monsieur la verra...
— Comment?...
— Mon Dieu, la chose ira d’elle-même...
— Mais pas déjà tant, ce me semble, puisque la jeune fille ne sort que la nuit, rigoureusement voilée, et qu’elle ne reçoit personne... — sous quel prétexte, d’ailleurs, me présenter chez ‘elle?...
— J’ai pensé à toul cela... — répliqua Sauvageon.— J’ai prévu les difficultés... J’ai trouvé le moyen de les réduire à néant, et, si monsieur veut me faire l’honneur de s’en rapporter à moi, je me charge de l’introduire la maison, du consentement de la vieille dame et de la jeune fille, et cela pas plus tard que demain au soir...
— Vous feriez cela, Sauvageon? — s’écria Roland.
— J’en donne l’assurance à monsieur...
— Etes-vous donc sorcier?... . -
— Non monsieur, mais je suis zélé...
— Eh bien ! apprenez-moi vos projets, et, s’ils me paraissent acceptables, ils sont acceptés d’avance...