PAULINE
Sauvageon avait un plan, le fait est positif, et ce plan, que nous allons bientôt connaitre par ses résultats, ne manquait pas d’une certaine habileté.
La mise' à exécution des projets de Sauvageon avait été fixée au lendemain soir. — La journée s’écoula sans amener d’incidents qu’il soit utile de mettre sous les yeux de nos lecteurs. — A la nuit tombante. Lascars et son valet ' se préparèrent.
Lenrs préparatifs furent courts. — Le baron, qui depuis son installation au Moulin Noir négligeait absolument sa toilette, s’habilla avec un soin tout parisien, et attacha à son côté une épée de parade.
Sauvageon reprit, au contraire, les haillons qu’il portait lors de sa première entrevue avec Lascars, et baigna son visage, à plusieurs reprises, dans une dissolution de suie destinée à le rendre méconnaissable.
Quand sa métamorphose lui parut suffisante, il vint se présenter à sen maître.
— Monsieur me trouve-t-il bien ainsi? — lui demandat-il.
— Si le diable venait sur terre — répondit Lascars en riant — il prendrait celte figure...
— C’est tout justement ce qu’il faut, monsieur... — Les choses iront d’autant mieux, que la frayeur sera plus grande...
— Alors tout ira bien, car ce visage sombre aux jeux blancs épouvanterait les plus résolus...
■ — Nous partirons quand monsieur voudra...
— Je suis prêt...
Lascars et Sauvageon s’installèrent dans le bateau, qui descendit rapidement la Seine jusqu’à la hauteur du Bas- Prunet. ‘
Là il fut amarré. — Le maître et Ifr valet mirent pied à terre, gravirent la berge et se trouvèrent vis-à-vis la maisonnette servant de demeure aux deux inconnues.
A ce moment précis, on entendit, derrière la haie du petit jardin, le bruit de pas légers et le frou-frou d’étolfes traînantes, puis la porte de l’enclos s’entrebâilla.
Sauvageon murmura à l’oreille de Lascars :
— Cachez-vous, monsieur!... les voici.
En même temps il se jeta derrière le tronc de l’un des vieux ormes qui bordaient la route. — Le baron en tit autant de son côté.
Les deux femmes sortirent, refermèrent avec soin la porte derrière elles; — passèrent devant la cachette de Lascars et de Sauvageon, et s’éloignèrent avec lenteur pour leur promenade de chaque soir.
Lorsqu’elles eurent disparu dans les ténèbres, le maître s’approcha du valet et lui demanda :
— Faut-il les suivre?...
— Inutile... répliqua Sauvageon — c’est seulement au retour que nous agirons... — restez où vous êtes, et jouez votre rôle quand le moment en sera venu. — Moi, je vais me mettre à mon poste...
Et le bandit s’éloigna dans la direction prise par les deux femmes,mais il marcha peu de temps, et lorsqu’il eût fait environ cent cinquante à deux cents pas, il s’arrêta et s’assit sur le revers d’un fossé.
Rejoignons les promeneuses qui n’étaient autres — (nos lecteurs l’ont deviné déjà) — que Pauline Talbot et madame Audouin.
La jeune fille, nous le savons, avait quitté Paris dans un état déplorable. — Sa raison, meurtrie, 'ou plutôt brisée par des chocs terribles, avait fait naufrage au milieu d’une tempête de malheurs, et la fidèle gouvernante qui tenait lieu de mère à Pauline, s’était dit avec une profonde terreur, que peut-être la pauvre enfant resterait folle toute sa vie...
Grâce au ciel — ou malheureusement — (c’est ce que l’avenir nous apprendra) — il n’en avait point été ainsi... (1) quelques semaines de séjour à la campagne, une complète solitude, un air pur, les chants des oiseaux, la vue du soleil et des (leurs, avaient suffi pour rendre le calme à l’organisation ébranlée de l’orpheline, et pour ramener l’ordre dans son esprit troublé.
— Ma bonne Audouin — dit-elle à sa gouvernante — je ‘ viens d’être bien malade, n’est-ce pas 1
— Oui, chère enfant, tu as été malade en effet... Pourquoi me demandes-tu cela?...
— Parce que j’ai conscience d’un long affaiblissement de de toutes mes facultés, et, quand je regarde derrière moi, mon esprit se perd au milieu d’une étrange obscurité... — Il me semble que j’ai longtemps dormi, et que j’ai fait des rêves horribles... mais ces rêves, hélas! je le comprends trop bien, c’était la triste réalité...
Madame Audouin baissa la tête et ne répondit pas.
— Oh! ne crains rien — poursuivit Pauline en se jetant dans les bras de sa gouvernante et en l’embrassant avec effusion — j’ai le courage de tout entendre... j’ai la force de tout savoir... Apprends-moi donc ce que je ne dois pas, ce que je ne veux pas ignorer... — Dis-moi comment mon père est mort...
Madame Audouin hésita. — Un instant elle eut la crainte de causer à Pauline, par ce déchirant récit, des émotions dangereuses, mais elle réfléchit bien vite que le véritable péril était ailleurs, c’est-à-dire dans le travail incessant de
(>} Voir la deuxième partie de cet ouvrage ; Les l'irates de la Seine.
la pensée qui s’efforçait en vain de voir clair à travers les ténèbres et de reconstituer 1e fil brisé des souvenirs...
— Chère enfant — dit madame Audouin après ces réflexions rapides — écoute- moi donc... Je ne te cacherai rien...
Elle tint parole; tout ce qu’elle savait, elle le répéta fidèlement à l’orpheline.
Pauline, en l’écoutant, pleura longuement; — elle pleura avec amertume; — il lui sembla que son cœur tout entier se fondait en larmes ; — elle souffrit de telles angoisses | qu’il lui sembla qu’elle allait mourir... ■
Puis, comme Dieu a voulu — (sans doute par pitié pour la faiblesse humaine) — que les grandes douleurs s’évaporent par leur violence même, Pauline éprouva une sorte de soulagement et elle abandonna son âme à une douce et rêveuse mélancolie qui ne la quitta plus...
Il ne lui semblait point que son père fut mort. — Sans cesse elle évoquait son image ; — sans cesse elle le voyait auprès d’elle; — elle croyait lui parler ; — elle l’entendait lui répondre...
Ceci n’était d’ailleurs ni un retour de folie, ni le résultat d’une sorte d’hallucination... — C’était une illusion de filiale tendresse... — Qui donc, après une perte irréparable et profondément sentie, n’a cru vivre encore avec un mort bien-aimé?...
A côté de l’image du vieillard, presque toujours présente, ! » à côté de son noble visage encadré dans les longues bou- • des de ses cheveux blancs, une autre figure, à peine moins distincte, apparaissait souvent...
C’était celle de cet héroïque jeune homme, resplendissant de générosité chevaleresque, d'audace et de dévouement, par qui Pauline avait été défendue dans la rue Royale, pen- j dant la nuit du 30 mai, et sur le bras duquel elle s’était appuyée... — le marquis Tancrède d’Hérouville !
La jeune fille mêlait naïvement le souvenir de cet. inconnu au souvenir de son père, et dans son innocence absolue,
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elle ne cherchait point à éloigner ce gracieux fantôme, qu’elle n’évoquait pas non plus, mais dont l’apparition la charmait toujours et la troublait parfôis...
Telle était la situation morale de l’orpheline, au jour et à l’heure ou nous la retrouvons, en compagnie de madame Audouin, faisant sa promenade de chaque soir, sur la route qui conduit de Bougival à Port-Marly et qui ne s’écarte guère des rives de la Seine.
La vieille dame et la jeune fille marchaient l’une à côté de l’autre, silencieusement.
Un quart-d’heure, à peu près, se passa ainsi, puis madame Audouin rompit un silence qui semblait lui peser, quoique, certes, l’excellente femme ne fut point bavarde.
— Pauline, mon enfant — murmura-t-elle — pourquoi ne me parles-tu pas? à quoi pense.s-tu donc ainsi?
La jeune fille tressaillit, comme au moment d’un brusque réveil.
— Ma bonne Audouin — répondit-elle — je regardais le ciel, je pensais à Dieu, à mon père qui est auprès de Dieu, et je leur demandais à tous deux de veiller sur nous, de nous protéger, de ne nous abandonner jamais... — Que deviendrions-nous, hélas, si Dieu et mon père ne nous soutenaient pas, nous qui sommes seules, seules sur la terre? Ces paroles furent prononcées d’une voix basse et plaintive; — leur intonation désolée prouvait jusqu’à l’évidence qu’elles s’échappaient d’un coeur dont les blessures étaient saignantes et douloureuses.
— .Ma chère enfant — dit madame Audouin avec inquiétude — il me semble que tu es, ce soir, plus découragée, plus abattue que de coutume... — est-ce que je me trompe ?
Pauline secoua la tête, comme si sa compagne avait pu voir ce mouvement.
— Non, tu ne te trompes pas... — murmura-t-elle ensuite. — J’éprouve en ce moment, c’est vrai, un redoublement de tristesse...
— Pourquoi?
— Je l’ignore et il me serait tout à fait impossible de l’expliquer.'.. — au chagrin si profond et si légitime que tu partages avec moi se joint ce soir un malaise moral dont les causes me sont inconnues... — J’ai entendu parler jadis de pressentiments, mais je ne puis croire qu’ils existent, puisque le 30 mai, insouciante et joyeuse J’entraînais, malgré lui, mon père à cette horrible fête! — Eh bien ! il me semble aujourd’hui qu’un pressentiment sombre pèse sur mon âme... — il me semble que nos infortunes ne sont point à leur terme, il me semble enfin qu’un nouveau malheur est près de nous atteindre...
— Pauline, mon enfant, — s’écria madame Audouin avec un commencement d’épouvante — ne dis pas cela, je t’en supplie!... — tu me fais trembler! — Quel malheur crainstu donc?
— Je te répète que je l’ignore... — répliqua la jeune fille — je ne comprends absolument rien à ce qui se passe en moi, et, sans ta question de tout à l’heure, je ne t’en aurais point parlé...
— Tu m’as troublé l’âme et l’esprit avec tes prévisions sinistres; — poursuivit la gouvernante — voici que je me sens toute agitée... toute tremblante... — celte obscurité me parait lugubre... — Je trouve que ces grands arbres noirs ressemblent à des fantômes géants...
— Ma bonne Audouin — dit Pauline — puisque l’aveu de ma faiblesse involontaire te trouble et t’agite ainsi, veuxtu ne pas continuer ce soir notre promenade et reprendre tout de suite le chemin de la maison?...
— J’allais t’adresser cette prière..
— Viens donc, et surtout calme- toi, car s’il est au monde une chose certaine, c’est qu’aucun danger ne nous menace et que mon imagination malade prévoit des maux imaginaires...
La jeune fille et la vieille dame revinrent alors sur leurs pas, et, pendant qucl(|ues minutes, aucune parole ne fut échangée entre elles...
MOULIX ROUGE