ROUERIE
Tout à coup Pauline sentit le bras de madame Audouin trembler légèrement sur le sien.
— Qu’as-tu donc? lui demanda-t-elle. — Est-ce que tu souffres ?
— Non, mais j’ai peur... — murmura la vieille dame d’une voix à peine distincte.
— Peur ! — répéta la jeune fille — et, de quoi mon Dieu?...
— Il me semble qu’on marche derrière nous...
L’orpheline tourna la tête à demi, pour écouter, et le
bruit d’un pas lourd frappa distinctement son oreille.
— C’est vrai — dit-elle au bout d’un instant — on marche...
— Fuyons, alors 1... fuyons!... — balbutia la gouvernante affolée.
Pauline, malgré la disposition d'esprit dans laquelle elle se trouvait, ne put s’empêcher de sourire.
— Ma bonne Audouin — répliqua-t-elle ensuite — rassure-toi, je t’en supplie... — la présence d’un voyageur sur cette roule n’a rien qui doive nous alarmer, ni même qui puisse nous paraître suspect... — la personne dont nous entendons les pas est sans doute un paysan deBougival qui rentre chez lui... — peut-être même est-ce un habitant de la ferme...
— Tu parles de la ferme... — sais-tu ce que, pas plus tard qu’hier, la lermière me disait?
— Que te disait-elle?
— Ceci, en propres paroles ; — défiez-vous \ — vous sortez trop tardl — prenez garde aux fâcheuses rencontres... — U g a des rôdeurs de nuit... des mauvaises gens... des gueux de Paris... — je voulais te répéter ces paroles au-
jourd’hui... — je voulais te demander de changer nos heures de promenade... Cela m’est sorti de l’esprit... — plaise à Dieu que ce ne soit pas pour notre malheur...
Rien n’est contagieux comme l’épouvante...
Pauline, très-brave malgré la délicatesse apparente de sa nature, l’éprouva.
Elle sentit un frisson passer dans ses cheveux, et elle répondit, d’une voix presqu’aussi tremblante que celle de madame Audouin :
— Mais alors, s’il en est ainsi, hâtons-nous... — deux cents pas, tout au plus; nous séparent de notre demeure...
— ne laissons point à cet homme le temps de nous rejoindre... courons...
La bonne dame ne demandait assurément pas mieux, mais ses jambes n’étaient ni jeunes ni solides, et la peur les affaiblissait encore. — Après une course de peu de durée, qui cependant n’avait point été bien rapide, elle dut se ralentir, haletante, et fut presque contrainte de faire halte.
La marche lourde continuait à retentir derrière les deux femmes et devenait de plus en plus distincte. — Evidemment l’homme hâtait le pas et se rapprochait...
— Au nom du ciel, ma bonne Audouin — balbutia Pauline en saisissant le bras de sa gouvernante pour l’entraîner
— faites un dernier effort... continuons... ne vous arrêtez pas...
— Je n’en puis plus... je suffoque... je vais tomber...
— Du courage! — vous vous remettrez au logis...
Madame Audouin galvanisée en quelque sorte par les
tentatives et les supplications de la jeune fille essaya de reprendre une allure plus rapide, mais il était déjà trop tard.
Une voix, rendue à dessein rauque et brutale — (cellede Sauvageon) — retentit à quelques pas des deux femmes, et, glaçant leur sang dans leurs veines, anéantit leurs forces et paralysa leurs mouvements...
— Eh I bien ! Eh ! bien, mes divinités — disait cette
voix — qu’est-ce qué c’est, on se sauve quand j’arrive! — C’est une chose qui ne se fait pas ! — halte-là, mes poulettes ! — vous m’appartenez par droit de conquête ! — nous allons faire ensemble plus ample connaissance, et, pour commencer, je vais vous embrasser toutes les deux...
Le misérable, joignant l’action aux paroles, étendit les bras et prit par la taille Pauline et madame Audouin qui, parvenues au comble de l’épouvante, se serraient l’une contre l’autre en tremblant...
La gouvernante fit une tentative désespérée pour crier à l’aide, mais sa voix expira dans sa gorge contractée...
Pauline se débattait en gémissant sous l’étreinte de Sauvageon et s’efforçait de se dégager.
— Des manières! — reprit ce dernier — à quoi que ça sert avec moi ! — bas les pattes, mes petites chattes ! — j’ai dit que je vous embrasserais et je vous embrasserai... et si ce n’est pas de bon gré, ça sera de force, j’en fais serment de par tous les diables !
L’excès du désespoir, de l’effroi et de la honte ranimé^ rent Pauline. — Elle eut la force de crier à deux reprises :
— Au secours ? au secours !
Sauvageon répondit par un éclat de rire farouche.
— Egosillez-vous, la belle ! — continua -t-il — Criez, appelez, passez-vous-en la fantaisie si ça vous amuse ! — je m’en moque pas mal ! — la route est déserte. — Personne ne viendra... — et d’ailleurs, si quelqu’un arrive, tant pis pour lui, je le tuerai comme une mouche ! — Ah ! vous ne me connaissez pas... — je suis bon enfant tant que ça va comme je veux, mais pour si peu qu’on me résiste, faut changer de gamme... je deviens terrible !..,
— Monsieur, au nom du ciel, ayez pitié de nous!... balbutia madame Audouin.
— Nous vous implorons. Monsieur, dit Pauline à son tour — nous sommes à vos genoux !... — au nom de votre mère soyez miséricordieux pour deux pauvres femmes...
— Tiens ! tiens ! tiens ! — reprit Sauvageon avec un
nouvel éclat de rire — heureusement encore qu’elles ont parlé toutes les deux !.. sans ça j’allais être volé! — ce que c’est pourtant quand on n’y voit goutte ! — j’ai sous la main une vieille chouette et une jeune colombe... — au diable la chouette et à moi la colombe !..
Il repoussa brutalement madame Audouin qui tomba presque inanimée sur le sol, puis, saisissant dans ses bras Pauline, malgré sa résistance désespérée et malgré les coups de ses faibles mains, il l’enleva de terre et tit mine de s’éloigner en l’emportant.
— Mon Dieu — cria la jeune fille dont la raison chancelait de nouveau et qui se sentait mourir — mon Dieu, ne viendrez-vous point à mon aide ! — oh ! mon père, mon père, n’enverrez-vous pas un défenseur à votre enfant!
— Qni donc appelle à l’aide? — qui donc a besoin d’un défenseur?..
Cette intervention inattendue parut providentielle à la jeune fille déjà presque évanouie, et la ranima.
— On outrage des femmes ! — répondit-elle — C’est Dieu qui vous envoie pour nous défendre... — pour nous sauver!...
— Au large ! — hurla Sauvageon — et qui que vous soyez, si vous tenez à la vie, croyez-moi, ne vous mêlez pas de mes affaires...
On entendit ce bruit particulier produit par une épée qui siffle en sortant du fourreau.
En même temps l’inconnu, — qui n’était autre que Lascars, — répliqua d’une voix indignée et pleine de menaces :
— Au large vous-même, misérable ! — hâtez-vous de fuir ! — il y a un homme en face de vous, et vous êtes lâche puisque vous insultez les femmes !
— Pour la dernière fois — dit Sauvageon — prenez garde !.. livrez-moi passage !
Lascars ne répondit que par un éclat de rire sardonique. ’
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Sauvageon dénoua l’étreinle qui retenait Pauline cal)tive.
La jeune fille se sentant libre, poussa une exclamation de joie et courut se réfugier derrière son défenseur improvisé.
Sauvageon, de son côté, fit le geste de tirer de sa ceinture un couteau, et bondit vers Lascars qui l’attendait de pied ferme et qui soutint le choc sans broncher...
Alors s’engagea entre les deux hommes une lutte corps à corps, d’autant plus formidable en apparence qu’elle était plus inoffensive en réalité, et que les adversaires, tout en ayant grand soin de se ménager réciproquement, ne négligeaient rien pour donner à 1a rixe une apparence farouche et dramatique...
Pendant ce simulacre de combat, qui se prolongea pendant plusieurs minutes, Pauline et madame Audouin, tremblant de voir succomber le généreux inconnu qui s’était constitué leur chevalier et qui pour elles jouait sa vie contre le couteau d’un lâche assassin, Pauline et sa gouvernante, disons-nous, faisaient retentir l’air de leurs cris les plus aigus, et appelaient à l’aide de toute la force de leurs poumons ranimés...
Ces clameurs amenèrent un résultat auquel, assurément, ni Lascars, ni Sauvageon ne pensaient.
La scène de violence que nous racontons se passait à une faible distance des bâtiments de la ferme.
La porte charretière s’ouvrit tout à coup ; — des clartés vives, succédant sans transition aux ténèbres opaques, inondèrent la route, et trois vigoureux garçons, suivis de 1a fermière elle-même, s’élancèrent au-dehors avec une ardeur incomparable.
Deux d’entre eux portaient des lanternes et brandissaient des fourches. — Le troisième tenait un vieux mousquet rouillé.
— Alerte ! — dit tout bas Lascars à Sauvageon — jouez des jambes... — il n’est que temps I
LE MODLIN ROÜGE
L’ex-cabarelier des Lapins ne se fit pas répéter deux fois cette prudente recommandation. — Il tourna sur ses talons et prit la fuite en agitant aU-dessus de sa tête le long couteau inoffensif dont il était armé.
Il espérait que la vue de ce formidable coutelas tiendrait à distance les assaillants et refroidirait leur zèle...
Il n’en fut rien, malheureusement pour lui ! — Les trois garçons de ferme prenaient au sérieux leurs rôles de justiciers. — Il voyaient d’ailleurs que le nombre et la force étaient pour eux, en même temps que le bon droit, et ils commencèrent la poursuite avec unerapiditéde funeste augure pour l’infortuné qui, cette fois encore, sans doute allait porter la peine immédiate de sa coquinerie...
Le péril était réel, — il était imminent ; Sauvageon le comprit et redoubla de vitesse, mais ses persécuteurs avait des jambes de cerfs, et de seconde en seconde, le fugitif, comme le lièvre sur ses fins qui sent la meute lui souffler au poil, s’apercevait d’une notable diminution de distance entre lui et les jeunes paysans...
Cette distance devint bientôt si courte que les pointes acérées des fourches traversèrent les vêtements de Sauvageon et firent connaissance avec ses reins.
— Ces gens-là ne voudront entendre à rien ! se dit-il — ils vont me tuer comme un chien enragé!.. — je n’ai qu’une ressource, c’est de gagner l’eau... — la rivière les arrêtera peut-être....
Aussitôt il quitta la route ; — il gagna le sommet de la berge en quelques élans, avec cette force nerveuse que donne le désespoir — il descendit d’un seul bond le talus rapide et haletant, suffoqué, n’en pouvant plus, il se précipita dans la Seine et fit un plongeon...
Les trois paysans, prodigieusement désappointés, restèrent immobile sur le bord. — Ni les uns ni les autres ne savaient nager et leur proie leur échappait !...
Volontiers ils se seraient pris aux cheveux pour se punir de leur insuccès...
— C’est-il en vérité Dieu possible de laisser filer un pa-
reil gredin, quand on le tient si bien que nous le tenions! s’écria l’un deux en frappbnt du pied — aussi, c’est ta faute, grand dadais de Nicolas que tu es ! — pourquoi donc que tu n’as pas tiré dessus? — à quoi que ça te servait d’avoir un fusil, puisque tu n’étais point tant seulement capable de t’en servir? '
— Tais ton bec, Bonaventure! répliqua Nicolas pris à partie — j’ai cru, moi, que vous lui feriez son affaire à vous deux avec vos fourches! — fallait prévenir que vous ne saviez courir non plus que des limaces !.. — je comptais sur vous comme une bête, mais, si c’était à refaire, on verrait...
Bonaventure poussa un cri. '
— Qué qu’il y a?.. — demandèrent vivement les deux autres garçons de ferme.
— Le voilà... — répondit Bonaventure.
— Où?
— Là-bas... — tenez., tenez... voyez -vous sa tête?..,
— Oui... oui... ça pourrait bien l’être tout de même... — c’est sa tête pour sûr — nage-t-il crânement, ce mâtinlà ! — dirent les paysans convaincus.
Sauvageon en effet, après avoir glissé entre deux eaux pendant quelques secondes, venait de reparaître, à une distance de vingt-cinq ou trente pas, pour reprendre haleine.
— Attention I — fit Nicolas — je ne vous dis que ça mes compères... — vous allez voir ce que vous allez voir !
Il épaula son vieux mousquet, il visa longuement et il appuya sur la détente.
La charge était énorme ; — une traînée de feu raya les ténèbres ; — une détonnation formidable se fit entendre dans le silence de la nuit et Nicolas fit la grimace en secbuant son épaule talée par le recul du mousquet.
— Il en tient ! — crièrent à la fois les trois pay.sans, en étendant leurs mains vers le fleuve, dans la direction de Sauvageon. ‘
Ce dernier venait de pousser un gémissement sourd ; — ses bras battaient l'eau, qu’ils faisaient jaillir avec violence autour de son corps ; — il tournait convulsivement sur luimême comme un marsouin qui fait la roue...
Cette agitation suprême ne dura d’ailleurs que la vingtième partie d’une seconde, puis le bandit devint immobile et disparut dans les profondeurs de la Seine.
LES SUITES d’une ROUERIE
Une clameur triomphale des garçons de ferme accueillit ce dénoûment.
— Eh ! bien — fit ensuite Nicolas, en frappant d’un air orgueilleux sur le canon rouillé de son vieux fusil, — qu’est-ce que je vous disais tout à l’heure? — Ça y estil, hein, mes garçons ? — pensez-vous qu’on sache jouer un peu de la clarinette de cinq pieds?.. Je crois, sans me vanter, que je lui ai fait son affaire assez proprement, à ce guerdinÂh et qu’il ne demande pas son reste.. .
Bonaventure et Pancrace — (le troisième paysan se nommait Pancrace) — se montrèrent bons compagnons ; — ■ ils ne témoignèrent aucune jalousie et ils applaudirent fraternellement au triomphe de leur camarade.
— Ah! dam ! oui. dit Pancrace, fautêtre juste !.. lu lui as donné son compte comme il faut !
— C’est toujours un scélérat de moins ! appuya Bonaventure — et, quant à ce qui est de faire des mauvais coups, la chose est certaine, celui-là n’en fera plus...
— Ça lui apprendra ! — rejirit Nicolas — s’il en arrivait autant à toutes les vilaines gens, le monde ne serait pas si méchant.
— C’est dommage tout de même qu’il ait coulé si vite à à fond... — hasarda Pancrace — j’aurais voulu voir de plus près la frimousse du particulier.
rÆ MOULIN ROUGE
— Bah! nous l’avons bien assez vu !.. — répliqua Bonaventure — il était noir comme le diable et plus laid que les sept péchés!., les écrevisses vont le manger présentement ;
— grand bien leur fasse... que Dieu ait son âme !
— Ils ne doivent point savoir, là-bas, tout de même, ce qui se passe par ici... — poursuivit le vainqueur Nicolas
— faut aller raconter la chose à la/dmière... — âtle sera joliment contente... ah! dam! oui.
Nos trois héros regagnèrent la route et se dirigèrent vers le petit groupe de personnages loin duquel la poursuite avait entraîné les chasseurs et le gibier.
La fermière portait une lanterne en sortant de sa demeure, de telle sorte que le lieu de la Seine resta faiblement éclairé, même après le départ des trois jeunes gens.
Pauline Talbot toujours enveloppée d’un voile noir à travers lequel il était impossible de distinguer ses traits, s’approcha vivement de Lascars qui, dans une attitude à la fois Gère et modeste, s’appuyait sur son épée nue.
— Ah ! monsieur — balbutia-t-elle d’une voix brisée par l’émotion — comment vous remercier dignement de ce que vous venez de faire pour deux pauvres femmes !
En entendant la voix de la jeune tille. Lascars tressaillit malgré lui, sous le choc d’un souvenir inattendu. Mais ' il se remit aussitôt, et cacha son trouble,
— Vous ne me devez rien, mademoiselle — répondit-il en s’inclinant d’un façon courtoise et respectueuse... — Je n’ai fait que mon devoir ! Tout gentilhomme, tout galant homme, aurait agi comme je viens d’agir.
^ Votre modestie vous abuse !.. — reprit Pauline — il est très-grand, très-beau, très-héroïque, d’exposersa vie aingi que vous l’avez fait... — Mais que vois-je? — ajouta-t-elle, saisie d’un tremblement soudain — que vois-je, monsieur? vous êtes blessé ! votre sang coule !
— Je crois mademoiselle, que vous vous trompez... — répliqua le baron en s’efforçant d’appeler un sourire sur ses lèvres, sans y parvenir toutefois, car en ce moment
une vive inquiétude s’emparait de lui...- — il voyait tes | paysans gagner du terrain sur Sauvageon, — il commençait à trembler que ce dernier ne se laissât prendre, et l’on comprend quels devaient être les inconvénients et les dangers résultant de cette capture, pour lui-même autant que pour son valet.
De là le trouble et l’inquiétude dont nous venons de parler. j
— Non, monsieur, je ne me trompe pas... — reprit ,
Pauline avec une extrême vivacité — regardez votre main... '
elle est toute .sanglante !.. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! I
pourvu que la blessure ne soit pas profonde et dangereuse! <
Lascars, un peu surpris, abaissa ses yeux vers sa main, et la vit en effet marbrée de taches rouges. Quelques larges goutelettes de sang filaient depuis le poignet jusqu’au bout ^ des doigts et tombaient une à une sur la poussière de la route.
Dans la chaleur du combat simulé avec Sauvageon, le baron, sans s’en apercevoir, s’était fait à l’avant-bras gauche une entaille légère qui ne lui causait aucune souffrance, quoique suffisante pour alarmer cruellement la jeune fille.
— Vous voyez bien, monsieur... continua-t-elle, vous voyez 1
— Je conviens, mademoiselle, que vous seule aviez rai-
son... — répliqua Lascars — mais, je puis vous l’affirmer, le pansement le plus simple suffira pour faire disparaitre jusqu’à la moindre trace de cette égratignure. i
— Ce pansement, dont vous parlez, monsieur, il faut le faire tout de suite...
— Aussi, mademoiselle, vais-je reprendre le chemin de mon logis... — J’ai là, tout près, un bateau... dans une demi-heure je serai chez moi.
— Non, monsieur, répliqua Pauline — ce n’est point ainsi que je l’entends... — Voici la porte de la maisonnette que j’habite avec ma chère gouvernante, madame Audouin..
— entrez dans notre pauvre demeure... je laverai votre
blessure et j’attacherai sur votre poignet une bande de fine toile bien blanche...
— Gomment — murmura Lascars dont cette proposition comblait tous les vœux, comment, mademoiselle, vous voulez...
Pauline ne lui laissa pas le temps d’achever.
— Ah! dit-elle — c’ est-bien le moins que je panse moimême une blessure reçue pour moi... — Venez donc, monsieur, je vous en prie... ce sera l’aflaire d’un instant... — Songe qu’il nous faut de la lumière, ma bonne Audouin,
— ajouta la jeune fille en s’adressant à la vieille dame, allume bien vite la petite lampe.
Les paysans et le fiigitifavaient disparu dans les ténèbres;
— on n’entendait plus le bruit de leurs pas et le murmure de leurs respirations haletantes.
Déjà Pauline se dirigeait vers sa maisonnette, et le baron se disposait à l’accompagner.
C’est en ce moment que retentit dans l’éloignement le coup de feu de Nicolas.
Lascars eut un nouveau tressaillement. Les trois femmes poussèrent un cri.
— C’est drôle tout de même !.. dit la fermière, je croyais que le vieux fusil n’était pas chargé !..
— Il se passe là-bas quelque chose de terrible... murmura Pauline en joignant les mains, oh ! mon Dieu... mon Dieu... pourvu qu’ils n’aient pastué ce malheureux !..
— . S’ils l’ont tué — reprit la fermière — ma foi, tant pis pour lui !.. la perte ne sera pas grande....
* — Mademoiselle — demanda Roland à l’orpheline — êtes-vous d’avis comme moi d’attendre ici le retour de ces braves jeunes g^ns qui nous apimendront ce qu’ils ont fait ?
Pauline répondit par un signe affirmatif.
Enfin les souliers ferrés de Nicolas, de Bonaventure et de Pancrace, retentirent sur la route durcie ; — leurs lanternes brillèrent au loin comme des feux folletset se rapprochèrent rapidement ; les jeunes gens furent bientôt à portée de la voix.
— Eh! bien, leur cria la fermière dès qu’elle supposa
qu’ils pouvaient l’entendre, qu’est-ce que vous avez donc fait du brigand ? ' •
— Mam’Matliurine, répondit fièrement Nicolas — soyez paisible ! — Celui-là ne vous empêchera plus de dormir!., vous pouvez vaquera vos affaires le long des routes, nuitamment, sans courir le risque de le rencontrer!., il ne violentera personne, ni cette nuit, ni demain, ni jamais...
— Vous l’avez tué ! s’écria Pauline.
— Un peu, mam’zelle... — répliqua le vainqueur avec orgueil.
La jeune fille cacha dans ses deux mains sa figure pâle sous son voile.
— Ah! balbutia-t-elle — c’est affreux!.. Certes, cet homme était bien coupable, mais il ne méritait pas la mort.
— Faites excuse, mam’zelle — reprit le garçon de ferme un peu honteux de cette désapprobation si manifeste — impossible de faire autrement... — Le guerdin ne voulait entendre àrieiK.. U avait sauté dans la rivière, où il plongeait comme un canard, et il allait nous brûler la politesse le mieux du monde, quand j’ai tiré dessus... vous voyez bien, présentement, que ce n’était point pour le plaisir... — C’était à lui de s’arrêter, de se rendre, et de nous dire: Je suis un mauvais gueux, un vrai coquin, une franche canaille î qu'on rite mène en prison, qu'on méjugé et qu'on me pende l j'y souscris ! S’il avait dit ça, mam’zelle, au lieu de se jeter à l’eau, foi de Nicolas, il serait encore à l’heure qu’il est aussi bien en vie que vous et moi !
— Est-ce que vous avez tué raide ce malheureux ? demanda Lascars.
— Pour ce qui est de ça, oui monsieur... répondit le jeune paysan — il a fait le tourniquet un moment, comme un homme qui se neye... et puis, couic! il a coulé au fin fond de la rivière!.. — bonsoir la compagnie !.. plus personne!..
— Je l’aime mieux mort que blessé... pensa Roland — dont la poitrine était soulagée d’un poids énorme — au moins ainsi, je n’ai rien à craindre.
Puis il ajouta, par réflexion.
— Le |)auvre diable m’était très utile, iUe serait devenu plus encore, et je le regrette sincèrement.
Telle fut la courte oraison funèbre de Sauvageon.
La fermière reprit:
— Depuis quand donc, Nicolas, le fusil était-il chargé?
— Depuis hier, mam’.Mathurine, pour tirer surla gueuse de fouine qui vient au poulailler manger nos poules... répliqua le paysan — j’avais mis dans le canon une forte charge de poudre et une grosse poignée de petit plomb.,.
— aussi, ça m’a donné une fière tape ! Dieu de Dieu ! j’ai failli tomber à la renverse !
— Vous plaît-il maintenant me suivre, monsieur? — demanda Pauline à Lascars, votre blessure n’a déjà que trop longtemps attendu.
— Je suis à vos ordres, mademoiselle, répondit le baron
— et ma reconnaissance pour vos bontés est d’autant plus grande que ma blessure est plus légère.
La jeune fille, précédant Lascars, se dirigea vers la maisonnette ; ou madame Auduoin était entrée avant eux.
Sur la table, à côté de la lampe, était ouvert un gros livre, — lecture habituelle des deux femmes — la Bible...
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