PAULINE ET LASCARS
— Vous le voyez, monsieur — dit la jeune fille avec un triste sourire. — Vous le voyez, la maison est pauvre... — que mon sauveur y soit pourtant bien venu ! — Je suis orpheline, mais, du haut du ciel, mon père vous remercie et vous bénit.
En même temps elle releva son voile.
LE HOÜLIN BOUGE
Lascars attendait avec une vive impatience le moment où les traits, si chaleureusement vantés par Sauvageon, lui apparaitraient enfin.
En les voyant, une mortelle pâleur envahit son visage...
— Ses pressentiments ne l’avaient point trompé; il se trouvait bien réellement en présence de Pauline Talbot dont il avait déjà, à plus d’une reprise, crut reconnaître la voix, et la vue de cette malheureuse enfant, portant un deuil qui était son ouvrage, évoquait dans sa mémoire tous les souvenirs sinistres de la nuit du 30 mai. ..
— Vous pâlissez, monsieur !.. — s’écria Pauline prise d’un soudain effroi — vous souffrez davantage... je le vois.
— j’en suis sûre...
— Je souffre un peu, c’est vrai... — murmura Lascars, saisissant le prétexte qui s’offrait à lui pour expliquer son trouble manifeste*.
— Vite... vite... ma bonne Audouin — poursuivit la jeune fille — déchire de la toile et taille des bandes, — je vais préparer de l’eau salée...
Le pansement fut fait en trois minutes par Pauline d’une main légère et délicate, et une longue bande de toile One, soigneusement cousue, s’enroula autour du poignet du gentilhomme.
Ce temps si court avait suffi à Lascars pour effacer les traces de son émotion, pour reprendre son calme et redevenir maitre de lui-même.
— Vous trouvez-vous mieux maintenant, monsieur? lui demanda la jeune fille.
— Je me trouve complètement bien, mademoiselle...— répondit le baron — toute souffrance a disparu, grâce à vops... — Mais c’est beaucoup trop vous occuper de moi • — ajouta-t-il — la frayeur qu’une agression infâme a dû vous causer pouvait avoir des suites bien autrement graves qu’une bles.sure insignifiante comme la mienne... Rassurezmoi sur votre compte, je vous en supplie...
— Ma frayeur a été grande, je l’avoue ; — murmura
"Tjsr; —
Pauline — il m’a semblé que j’allais mourir d’épouvante et de saisissement lorsque je me suis vue livrée sans défense au misérable qui vient de payer de sa vie un crime inachevé... — Je suis un peu ébranlée, voilà tout... — je me sens faible comme à la suite d’un accès de fièvre. — Mais ceci ne m’inquiète guère, et demain, après quelques heures de sommeil, je serai redevenue ce que j’étais ce soir avant cette terrible aventure... — Ainsi monsieur, je vous dois la vie, car sans vous, certainement je n’existerais plus à cette heure...
— Vous avoir sauvée, mademoiselle, sera la joie et l’orgueil de toute mon existence ! — s’écria Lascars avec feu.
— Mon sauveur veut-il me permettre de lui adresser une question — demanda timidement Pauline.
Pour toute réponse, le baron s’inclina.
— Je suis fille d’Eve... — continua l’orpheline avec un demi sourire, et, en cette qualité curieuse... — Par quel miracle du hasard, par quel prodige incompréhensible pour moi, se fait-il que vous soyez arrivé si providentiellement à mon secours ?
— Ce qui vous semble miraculeux est en réalité la chose la plus simple du monde, — répliqua le baron — depuis quelques jours, mademoiselle, je suis presque votre voisin.
— Ah ! — fit la jeune fille avec une sorte de joyeux étonnement, — vous demeurez à Bougival ou à Port- Marly?..
— Pas précisément, mais j’habite de l’autre côté de la Seine, presqu’en face de la machine, une vieille maison délabrée qui se nomme le .Moulin-Noir...
— De grandes déceptions, d’amers chagrins, la trahison de ceux que j’aimais, l’ingratitude de gens à qui je m’étais dévoué ; m’ont chassé de Paris et je suis venu enfermer au fond d’une retraite absolue mon cœur et mon âme froi.ssés tous deux douloureusement...
Dans cette solitude volontaire je n’ai qu’une seule distraction, qu’un plaisir unique, la promenade, et je choisis
LE MOOLIN ROUGE
presque toujours pour goûter ce plaisir, les heures sombres où la tristesse de la nature est d’accord avec ma propre tristesse.
. — Gomme moi... — balbutia Pauline d’une manière à peine distincte, — comme moi...
— Presque chaque soir — continua le baron — je monte dans ma barque et je me laisse entraîner à la dérive par le fleuve. — .\ujourd’hui, au moment où je venais de passer devant votre maison, il m’a semblé entendre des plaintes, des gémissements, des appels, sur la route qui domine la rivière...
» Je ne pouvais hésiter un seul instant. — J’ai amarré mon bateau au premier buisson qui s’est rencontré sous ma main le long du bord, j’ai franchi rapidement la berge, et, grâce au ciel, il m’a été permis d’arriver assez tôt pour vous venir utilement en aide. — Vous savez le reste, mademoiselle, et vous voyez que rien n’est plus simple...
— Rien ne serait plus simple en effet, monsieur — répondit Pauline — si le courage intrépide et la générosité chevaleresque étaient les vertus de tout le monde, mais comme par malheur il n’en est rien, laissez-moi croire et laissez-moi dire que cette chose si simple dont vous parlez est une grande et belle action...
Lascars eut un sourire aux lèvres.
— La reconnaissance que vous croyez me devoir, mademoiselle — répliqua-t-il — joue en cette circonstance le rôle de verre grossissant. — Elle exagère singulièrement ce qui ne saurait être un mérite qu’à vos yeux. — Enfln, cette reconnaissance, je l’accepte comme si je la méritais, et j’use des droits qu’elle me donne en vous adressant une prière...
— Laquelle, monsieur? — demanda vivement Pauline.
— Celle-ci : — Permettez-moi de venir de temps en temps prendre de vos nouvelles, et, quoique vous ne me connaissiez que depuis un instant, daignez me faire l’honneur de me traiter en vieil ami...
Cette demande imprévue causa un trouble extrême à Pauline, dont le doux et beau visage un peu pâle devint soudainement pourpre.
Elle échangea avec madame Audouin, non moins troublée qu’elle, un regard où se lisait le plus immense embarras ;
— elle hésita avant de répondre, et, pendant quelques secondes, elle resta muette.
Lascars rompit ce silence significatif.
— .\i-je donc été trop ambitieux ? — dit-il — et me réservez-vous le chagrin et l’humiliation de voir ma requête repoussée?..
L’embarras de Pauline redoubla, — le feu de ses joues devint comparable aux teintes ardentes du cactus.
— Que puis-je vous répondre? balbutia-t-elle — suis je maîtresse d’écouter mes désirs ?.. d’obéir à ma volonté?..
— ne dois-je pas, même au prix d’un réel sacrifice, respecter cette loi suprême que le monde appelle Convenance...
— madame Audouin et moi, nous vivons dans un isolement complet... nous n’avons pas de protecteurs, pas d’amis... nons ne recevons personne... — Ne serait-on point en droit de s’étonner si nous faisions une exception à notre règle de conduite?
— Eh ! mademoiselle, qui donc s’étonnerait ? — s’écria Lascars — ne vous faut-il pas un défenseur en raison même de votre isolement?... — n’en avez-vous pas eu ce soir la preuve irrécusable, — d’ailleurs la maison d’une jeune fille peut et doit être ouverte à son frère...
Pauline poussa un soupir.
— Hélas ! — fit-elle ensuite — vous n’êtes pas mon frère...
— Je suis prêt à le devenir — répliqua le baron — si vous daignez m’accorder le titre de votre ami... — et jamais, je vous en donne ma parole de gentilhomme, jamais affection fraternelle ne se sera montrée plus pure et plus respectueuse que la mienne...
Pauline secoua doucement la tête.
— Vous refusez... — demanda Lascars d’une voix altérée.
— Tl le faut, monsieur... murmura la jeune fille, et je vous jure que cela me coûte !... mais mon seul bien en ce monde est le nom sans tache que m’a laissé mon père...— Je dois à celui qui n’est plus, je me dois à moi-même, d’éviter tonte démarche imprudente qui puisse faire naître des soupçons injustes... — Je vous en conjure, monsieur, ditesmoi que vous me comprenez, dites-moi que vous m’approuvez, et que rien, dans mes paroles, ne vous blesse et ne vous- offense...
— Vous êtes cruelle pour moi, mademoiselle ! — répondit Roland avec amertume — et je mentirais en vous laissant croire que je reste insensible à la blessure que vous me faites ! — mon nom, comme le vôtre, est sans tache... — le baron Roland de Lascars n’a pas une honte dans son passé, et votre honneur, je l’atteste, était en sûreté sous la garde du mien ! — Je courbe la tête cependant devant l’arrêt qui me frappe... — J’aurais dû le prévoir et ne point m’exposer à l’entendre de votre bouche ! — Hélas ! je le savais depuis longtemps, en ce monde, la reconnaissance est toujours sur les lèvres et jamais dans le cœur ! — Au risque de ma vie j’ai sauvé la vôtre, et votre première action est de me bannir à jamais d’une existence que vous me devez... — Adieu, mademoiselle — que Dieu vous protège, soyez heureuse, et si quelque nouveau péril venait plus tard à vous menacer, appelez hardiment à votre aide celui que vous chassez aujourd’hui... — appelez-le sans crainte et sans hésitation, — il viendra !..
Ayant ainsi parlé, Roland prit son chapeau qu’il avait posé sur la petite table de bois blanc en entrant dans la maisonnette. >
Il s’ihelina devant madame Audouin, témoin muet de l’entretien auquel nous venons d’assister ; — il salua respectueusement Pauline Talbot, et il se dirigea vers la porte.
LE MOULIN KOÜGE
Pendant la véhémente réplique du baron, la jeune fille avait été visiblement en proie à une agitation et à une émotion violentes ; — elle pâlissait et rougissait tour à tour, et ses grands yeux se remplissaient de larmes.
Enfin elle prit son parti soudainement.
— Monsieur le baron... — balbutia-t-elle.
— Mademoiselle '! — demanda Lascars en s’arrêtant.
— Pardonnez-moi mon ingratiludeapparente... — poursuivit Pauline d’une voix à peine distincte — vous venez de me faire comprendre à quel point j’étais coupable envers vous... — J’accepte avec joie, avec honneur, cette alTection, ce dévouement que vous m’avez offerts... — Soyez mon protecteur, soyez mon ami, soyez mon frère, l’orpheline met son honneur sous la garde du vôtre... — elle ne vous dit plus : — Adieu... — elle vous dit : — Au revoir... — elle vous dit : — à demain...
— jVli ! — s’écria Roland avec une indicible expression d’enthousiasme — maintenant, mademoiselle, vous me récompensez trop ! — ces paroles si touchantes et si nobles, je n’ai rien fait encore pour les mériter, mais si Dieu le permet, je vous prouverai, ma sœur, que j’étais digne de les entendre...
Pauline, avec une adorable expression de confiance ingénue tendit tà Lascars sa main blanche, aux ongles roses, sur laquelle il n’appuya ses lèvres qu’à peine...
Puis, passé maître depuis longtemps dans le grand art des so7-ties, il n’ajouta pasun seul mot, — il salua de nouveau et sortit de la maisonnette.
— .Ma bonne Audouin — demanda l’orpheline tout à coup, que penses-tu de ce qui vient de se passer?..
— Je pense, — répliqua l’excellente femme — (juc le visage de ce courageux gentilhomme exprime la franchise et la loyauté, et que nous n’aurons qu’à nous louer de la confiance qu’il nous inspire...
— Moi aussi, je le crois... — murmura Pauline — oh ! oui, je le crois... — mais alors, pourquoi donc suis-je si
triste sans raison ? — pourquoi donc mon cœur est-il oppressé comme si le pressentiment d’un malheur pesait sur moi? — Comprends-tu cela, ma bonne Audouin, et peuxtu me l’expliquer?..
Cette question était superflue. — La gouvernante ne comprenait point et se trouvait tout à fait incapable de donner à Pauline l’explication demandée.
— Je ne sais pas... — répondit-elle — comment veuxtu que je puisse savoir ces choses-là?..
Pauline fondit subitement en larmes, — de longs sanglots soulevèrent sa poitrine. Madame Audouin, très-inquiète de cette crise inattendue, se rapprocha d’elle, la prit dans ses bras et s’écria :
— Chère enfant, qu’as-tu donc?
— C’est à mon tour de te répondre : — Je ne sais pas... — murmura la jeune fille en s’efforçant de sourire à travers ses pleurs.
— Ce sont les nerfs très-certainement, — reprit alors la gouvernante — lu as éprouvé un grand effroi, et tu t’en ressens — c’est tout naturel... — il ne s’agit que de bien dormir cette nuit, et demain malin il n’y paraîtra plus, j’en réponds...
ou SAUVAGEON REPARAIT.
Lascars, — au moment où, après avoir quitté la petite , maison du Bas-Prunet, il sautait dans sa barque et reprenait les avirons pour retourner au Moulin-Noir, Lascars, disons-nous, était animé d’une joie sauvage.
— Décidément — se disait le gentilhomme en faisant glisser le bateau sur les eaux tranquilles — le hasard devient mon complice!.. Avec quelle infatigable complaisance il me rend cette jeune fille que je ne cherchais plus, cette
jeune fllle qui m’appartient maintenant, car je la trouve isolée, sans défiance, sans défense, et j’ai pour allié son propre cœur que va me livrer la reconnaissance?.. — Pauline rêvera de moi cette nuit... — Demain elle commencera à m’aimer... — - avant la fin de la semaine, son amour sera devenu une passion, sa petite tête flambera, et j’aurai soin d’exciter la flamme!., allons, je commence à croire que mon temps d’exil me semblera court, et qu’au lieu de trouver, comme bier encore, les heures trop longues, elles me paraîtront désormais trop rapides... — Sauvageon était décidément un bon serviteur que j’aurai peine à remplacer!.. Pourquoi faut-il que le pauvre diable ait payé de sa vie son idée triomphante !..
Tout en monologuant de la sorte, Lascars avait franchi la plus grande jiartie de la distance qui le séparait de son habitation délabrée. — La sombre silhouette du moulin, plus noire que les ténèbres elles-mêmes, se dessinait à l’horizon...
On sait qu’un rameur, assis sur son banc de nage et maniant les avirons, tourne forcément le dos à l’endroit vers lequel il se dirige.
Ceci nous explique comment il put se faire que le baron ne leva point les yeux sur le bâtiment sinistre avant le moment où, parvenu au terme de sa course, il changeait de position et se retournait pour amarrer l’esquif à l’un des pilotis de l’estacade...
Mais alors, au lieu de s’occuper sans retard de cette besogne, il resta pendant quelques secondes muet, immobile, la bouche béante, les yeux largements ouverts, dans l’attitude enfin d’une statue de la Stupeur.
Cette stupeur s’explique le plus facilement du monde.
Lascars savait le logis désert, et cependant il voyait briller une lumière à travers l’une des fenêtres étroites qui trouaient le pignon pointu.'..
Qui donc s’é,tait introduit dans 1e Moulin-Noir, et, ne
songeant point à s’y cacher, trahissait sa présence par des lueurs indiscrètes îf..
11 était malaisé de répondre pertinemment à une question de ce genre, aussi Lascars passa successivement en jrevue une foule de suppositions qui ne semblaient, ni les unes ni les autres, conformes à la vraisemblance, et il Unit par s’arrêter à celle-ci (jue des vagabonds, des gens sans aveu vivant de rapines, avaient envahi pour y passer la nuit, et peut-être pour y faire orgie, le Moulin-Noir qu’ils croyaient sans doute tout à fait abandonné.
Le baron prêta l’oreille.
Tout était silencieux... — aucun bruit, pas même le plus léger murmure ne s’échappait des vieilles murailles. . .
— Dans une minute — se dit Lascars — je saurai à quoi m’en tenir!..
Il attacha rapidement la barque ; il gravit les marches de l’escalier de pierre et, tirant son épée hors du fourreau pour être prêt à l’attaque où à la défense en cas de mauvaise rencontre, il pénétra dans le moulin, il entra et il se dirigea à travers les ténèbres vers la pièce éclairée... ^
' Cette pièce était celle qui précédait sa propre chambre. — An moment d’en franchir le seuil, il lui sembla qu’un gémissement arrivait jusqu’à lui, et que cq gémissement n’avait rien d’humain...
Lascars ne sut point se défendre, cependant, d’un premiqy mouvement de terreur nerveuse.
Ceci fut d’ailleurs l’affaire d’une minute à peine. — Las- V cars eut honte de lui-même, il rougit et sourit de sa faiblesse, et, faisant appel à toute sa résolution, il poussa la porte de la chambre lumineuse...
Rien n’était moins rassurant que le spectacle qui s’ofiBrit à lui ; rien n’était plus propre à le confirmer dans la peDsé6 qu’un fantôme se présentait à ses regards...
Sauvageon avait été tué roide, d’un coup de «fusil, une heure auparavant, — Lascars croyait en avoir la certitude.
LE MOULIN RODGE
— et néanmoins Sauvageon se trouvait là, ou plutôt son fantôme, pâle comme un mort, enveloppé dans une sorte de suaire taché de sang, étendu sur un matelas, et poussant des plaintes sourdes.
Le baron sentit un petit frisson glacé courir sur son épiderme, et il chercha dans sa mémoire les paroles avec lesquelles on fait disparaître les spectres... — Tel était le désordre momentané de son esprit, qu’il ne 'put trouver autre chose que la formule des exorcismes, et qu’il murmura, en étendant vers l’apparition sa ihajn armée d’une épée:
— Pade rétro, satanas !...
Ces mots attirèrent l’attention du prétendu spectre. — Il fit un mouvement infructueux pour se soulever, et il s’écria, avec un juron retenti.ssant :
— Oh ! que je souffre !.. — de par tous les diables de
l’enfer, que je souffre !.. ,
— Ah ! ça — demanda Lascars — suis-je le jouet d’un rêve?.. — est-ce voqs que je vois. Sauvageon ?..
— Eh ! oui, monsieur, c’est bien moi... ça n’est que trop moi, hélas !..
— Vivant I! !
— Très-vivant, mais je n’en vaux guère mieux, car je souffre comme un damné... — monsieur veut-il m’apprendre d’où vient la surprise qu’il me semble lire sur son visage ?. .
— Cette surprise est bien naturelle!., je vous croyais mort, mon pauvre garçon, et je vous regrettais sincèrement.
— Ah ! monsieur, quelle reconnaissance je vous dois !..
— mais qui donc a fait courir si vite le bruit que j’étais défunt?..
— Les trois garçons de ferme du Bas-Prunet.
— -Voyez-vous, les gredins!.. — cria Sauvageon en grinçant les dents et en serrant les poings — si je suis de ce monde à l’heure qu’il est, ce n’est pas leur faute ! — (|uelle chasse enragée ils m’appuyaient ! il me semble en-
core sentir les pointes de leurs fourches chatouiller mes reins, et (|uelles fourches, monsieur !.. — si je n’avais pris le parti de piquer une tête dans la Seine, j’étais embroché comme un lapin !.. — mais c’est égal, foi de Sauvageon, ils me revaudront cela quelque jour.
— Ne pouvant vous arrêter — reprit Lascars — l’un d’eux a fait feu sur vous, n’est-ce pas?..
— Oui, monsieur, sans plus de façon qu’un chasseur sur une perdrix ou sur un lièvre...
— Vous a-t-il manqué ?..
Sauvageon fit un liaut-le-corps.
— Ah ! que non pas! — répliqua-t-il avec véhémence — il ne m’a point manqué, le brigand !..
• — Oü vous a-t-il atteint?..
Sauvageon prit un air embarrassé et pudibond.
— Où peut-on atteindre un homme qui nage, quand ce n’est pas à la tête ?. . — je le demande à monsieur...— murmura-t-il en baissant les yeux et en pinçant les lèvres...
— Comment, mon pauvre garçon, — s’écria Lascars, saisi malgré lui d’une violente envie de rire. — Vous avez eu cette mauvaise chance !..
— Hélas ! monsieur — répliqua Sauvageon en soupirant — il se passera bien du temps avant que je puisse m’asseoir...
— Ceci, reprit le baron, — m’explique moins que jamais à quel propos ces brutes ont répandu le bruit de votre mort et prétendu que le coup de feu vous avait tué roide...
— Mais moi je me l’expli(|ue très bien. — Monsieur veut-il que je lui raconte de quelle façon l'événement est arrivé ?
— Oui sans doute, je le veux... ^
— Eh bien, voici la chose en deux mots... Tout ^ me sauvant je n’avais vu que les fourches, je ne pensais pis au fusil, et après avoir plongé et fait un bon bout de chemin entre deux eaux, je venais de reparaître pour respirer
et je nageais de toutes mes forces, quand j’entendis le bruit de la poudre... — en même temps je sentis que le gredin avait visé juste !.. — Heureusement c’était du petit plomb...
— sans cela, bonsoir la compagnie ! pas plus de Sauvageon que sur ma main !.. — je compris tout de suite que la blessure n’était pas mortelle, mais j’éprouvai une douleur atroce et je me mis à gigoter en battant l’eau, ni plus ni moins qu’un homme qui se noie... — Pendant que je gigotais ainsi, une idée me traversa la cervelle... — je me dis que le; damné fusil qui venait de m’accommoder si mal pouvait être à deux coups, qu’une seconde décharge m’a-
.chèverait infailliblement, et que le seul moyen de courir une chance de l’éviter, était de faire le mort tout de suite...
— en conséquence, je ne bougeai ni pied ni patte, je me roidis comme un trépassé, je me laissai couler à fond et je nageai très-longtemps entre deux eaux avant de me hasarder à montrer seulement le bout de mon nez...
a Quand je reparus, j’étais assez loin pour que la lumière des fallots n’arrivât plus jusqu’à moi... — les ténèbres m’enveloppaient et me protégeaient, et je voyais sur la berge, à cent brasses de distance, mes trois gredins de paysans qui faisaient de grands gestes et qui semblaient tenir conseil...
» Je n’avais plus rien à craindre d’eux, mais je m’affaiblissais beaucoup... — chaque grain de plomb avait fait son trou, et mon sang coulait par une multitude de petites fontaines que l’eau rendait encore plus actives....
» Il n’éUiit que temps de gagner l’autre rive ! il ne fallait même pas perdre une minute, sous peine de me noyer pour tout de bon!.. — Je mis donc le cap sur ce vieux saule vermoulu que monsieur connaît et auprès duquel on prend tant de perches à l’épervier... — je nageai de mon mieux, j’atteignis le bord, et, clopin-clopant, gémissant et jurant, je pris le chemin de la maison, où j’arrivai non sans beaucoup de peine, et où me voici, fort mat accommodé, plus
criblé qu’une écumoire, et ne sachant dans quelle position me mettre pour y trouver un peu de repos...
» Telle est mon histoire, monsieur... — Elle n’est pas gaie, mais elle n’est pas longue, et n’a d’ailleurs rien qui m’étonne, car depuis que je suis au monde j’ai toujours été le dindon de toutes les farces ! maintenant, monsieur veutil me dire s’il a réussi et si de son côté, il est plus satisfait que je n’ai lieu de l’être du mien ?..
— Mes affaires vont à merveille, mon pauvre Sauvageon
— répondit Lascars, je suis admis dans la maison de la petite fdle, tout marche sur des roulettes, ainsi que vous l’aviez prévu, et votre idée était excellente...