PREMIÈRE SOIRÉE
Pendant tout le reste de la nuit Sauvageon, en proie à des douleurs qui, pour être grotesques, n’en étaient pas moins cruelles, se tordit en gémissant sur le matelas qui lui servait de lit. — Une fièvre violente s’emparait de lui ;
— les grains de plombs restés dans les chairs, quoiqu’ils n’eussent pénétré qu’à une très-faible profondeur, menaçaient d’amener une inflammation générale. — Bref, la situation devenait grave, et se compliquait encore par l’impossibilité de recourir à l’aide d’un médecin, les blessures de Sauvageon étant de nature à le dénoncer à l’instant même comme l’auteur du guet-apens de la veille au soir.
Lascars se trouva donc dans l’absolue nécessité de venir de sa personne en aide à son valet ; — il possédait quelques notions très-superficielles de chirurgie, comme tous les gentilshommes, exposés à des accidents de chasse, et il vint à bout sans trop de peine d’extirper avec la pointe d’un stylet les grains de plomb fourvoyés.
A la suite de cette petite opération. Sauvageon éprouva un soulagement immédiat, avant-coureur d’une guérison
prochaine, il s’assoupit sur-le-champ et dormit pendant vingt-quatre heures sans interruption.
Le soir venu, Lascars se garda bien d’interrompre ce sommeil réparateur; — il monta dans son bateau et traversa la Seine pour se rendre à la maisonnette du Bas- Prunet.
Aussitôt qu’il en eut franchi le seuil, il reconnut à des signes certains qu’il était attendu et que les deux femmes avaient fait des frais pour le recevoir, frais bien modestes, mais touchants par cela même.
En voyant entrer Lascars, Pauline rougit légèrement, mais elle ne manifesta aucun embarras, elle fit deux pas au-devant du gentilhomme, et, lui tendant la main d’une façon adorablement familière, elle lui dit :
— Nous avons bien pensé à vous aujourd’hui, mon frère, et nous avons prié Dieu à votre intention avec tant de ferveur qu’il doit nous exaucer et vous rendre heureux...
Lascars, après s’être Informé, d’un air de grande déférence, des nouvelles de madame Audouin, dont il voulait se faire unç alliée à l’insu de la bonne dame elle-même, et qui se sentit vive.iaent touchée de ce témoignage d’intérêt, demanda à Pauline :
— N’allez -vous pas vous préparer, ma chère sœur, pour votre promenade de chaque soir?...
La jeune fille secoua la tête avec un sourire triste et résigné.
— Oh ! c’est bien fini... — répondit-elle — maintenant nous ne nous promènerons plus...
— Eh quoi — s’écria Lascars — plus jamais?...
— Jamais du moins hors de notre jardin qui frest pas grand, mais dont nous saurons nous contenter...
— Et, me permettez-vous de vous demander la cause de celte résolution si soudaine?...
— Cette cause, la voici : — Déjà nous ne sortirons point en plein jour, parce que nous aimons la solitude et que
nous craignons plus que tout au inonde d’attirer l’attention sur nous... — Ai-je besoin de vous apprendre pourquoi nous né sortirons plus le soir ? — la terrible aventure d’hier nous a trop cruellement prouvé quelle imprudence commettent deux femmes en affrontant sur une grande route les ténèbres et les mauvaises rencontres... — Pour ma part, je l’avoue franchement, rien que la pensée de faire cent pas au dehors, après la nuit tombée, me glace jusqu’à la moelle des os.
— Je comprendrais à merveille cette terreur et cette prudence — répliqua Lascars — si vous deviez sortir seule avec madame Audouin, et par conséquent vous exposer à (luelque nouveau danger... — mais il n’en est point ainsi...
— Que voulez-vous dire ? demanda Pauline sans aucune arrière pensée.
— Je veux dire que vous avez désormais à vos ordres le bras dévoué d’un gentilhomme... — un bras qui vous a défendue déjà, et qui saurait vous défendre encore...
— Le vôtre I... — s’écria la jeune fille en devenant pourpre.
— J'espère, ma chère sœur, que vous ne me faites point l’injure d’en douter?.., répondit Lascars, en donnant à sa voix des inflexions tout à la fois tendres et respectueuses...
En ce moment madame Audouin jugea convenable d’intervenir.
— Certes, monsieur le baron — dit-elle,, s’il est quelqu’un au monde qui ne puisse révoquer en doute votre courage et votre générosité, ce quel(;u’un c’est nous !... Nous ne doutons pas davantage de votre courtoisie infatigable. Vous êtes français, vous êtes gentilhomme, à ce double titre vous considérez comme un devoir de vous faire le chevalier de deux pauvres femmes isolées et sans protecteur...,— Cela est beau, monsieur le baron... cela est noble... cela est digne du nom et du titre que vous portez, mais nous