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LE MODLIN RODGE 225
saurons unir la discrétion à la reconnaissance ; nous n’abuserons point d’une galanterie qui vous honore, et que nous apprécions , je vous le jure , autant qu’elle méi ite de l’être...
Ayant ainsi parlé, madame Audouin fit 1a révérence et se rengorgea, très-contente d’elle-même et enchantée du petit discours un peu prétentieux qu’elle venait de débiter avec un choix d’intonations qui ne pouvait manquer d’en doubler l’effet.
— Que le diable emporte la vieille folle et son éloquence !... —pensa Lascars fort contrarié de cette résistance à laquelle il ne s’attendait pas. — Est-ce qu’elle se figure, par hasard, que mes frais de galanterie, comme elle le dit, sont à son adresse?... — Elle en est, ma foi, bien capable!...
Puis il reprit tout haut, d’un ton de franchise et d’enjouement :
— En vérité, chère madame Audouin, vous me faites un honneur que je suis loin de mériter, et vous m’attribuez des mérites qu’il faut absolument que je décline... — .\u lieu^t place de cette courtoisie chevaleresque qu’il vous semble voir en moi, je constate un égoïsme bien naturel, et ce qui, de votre part, vous semble discrétion, n’est au fond que cruauté pure...
Lascars fil une pose.
— Monsieur le baron — dit vivement la gouvernante — de grâce, expliquez-vous!... votre égoïsrpe prétendu et ma prétendue cruauté restent pour moi lettres closes...
— Chère madame — continua Roland, je n’ai ni les goûts, ni les habitudes d’un sauvage, vous le comprenez sans doute, et l’isolement auquel je me vois réduit me pèse au-delà du possible... — Pour peu qu’il me faille continuer celte existence de complète solitude , reployé sur moiméme, loin de toute oreille intelligente et sympathique à qui je puisse confier mes pensées, je tomberai certainement malade de tristesse et d’ennui, et, n’ayant rien de mieux à
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faire, je mourrai !... — Une lueur d’espérance a traversé mes ténèbres... — j’ai pu croire un instant qu’après avoir eu l’immense bonheur de vous être utile, je trouverais auprès de vous une charmante et pure intimité, précieux remède à mes chagrins, et qu’en même temps ma présence ne vous semblerait point importune... Au nom du ciel, ne détruisez point ce beau rêve... — ma vie est entre vos mains !... — par pitié, ne me laissez pas mourir!... — Et vous, mademoiselle — ajouta Lascars en s’adressant à Pauline — vous, ma sœur, puisque vous avez daigné me permettre de vous donner ce nom si doux, intercédez pour moi... faites en sorte que je ne devienne pas victime d’une discrétion funeste qui me rendrait bien injustement, le plus malheureux des hommes...
Ces dernières paroles empruntèrent une sorte d’éloquence du ton avec lequel elles furent prononcées et du geste suppliant qui les accompagnait.
Pauline, en les écoutant, changea plusieurs fois de visage, — elle rougit et pâlit successivement.
— Mon Dieu — balbutia-t-elle avec un extrême embarras — ni ma bonne Audouin, ni moi, nous n’avions la pensée cruelle de vous rejeter dans l’isolement... nous craignons seulement d’abuser d’une bienveillance si généreusement offerte...
— Mais — reprit la gouvernante — puisque monsieur le baron insiste, nous ne faisons plus difticulté d’accepter, et nous sommes heureuses dé nous placer sous la protection d’un aussi galant homme...
— Ainsi, mesdames, ma cause est gagnée?... — demanda joyeusement Lascars...
— Elle n’avait jamais été perdue... — répondit Pauline d’une voix si basse que ses paroles furent presque indistinctes.
Lascars les entendit cependant, ou plutôt il les devina.
— Merci, ma sœur, merci de toute mon âme!.. — mur-
mura-t-il avec une émotion de commande digne d’un grand comédien. Vous me rendez enfin justice, et j’en serai reconnaissant toute ma vie !...
Puis, changeant de ton, il ajouta ;
— La soirée est magnifique... — l’air est tiède... — les étoiles brillent dans un ciel sans nuage... — tout invite à la promenade... — Voulez- vous accepter mon bras et venir respirer dehors?...
— Je ne demanderais pas mieux, — répliqua Pauline — mais...
— Comment, — s’écria le baron — comment, il y a encore un mais'?...
— Oh ! celui-là ne saurait vous blesser... fit la jeune fille avec un sourire — l’émotion et le saisissement d’hierm’ont anéantie... — Je me sens faible, toute brisée et peu capable de me mettre en marche...
— N’est-ce que cela?... — Eh bien! il existe un moyen bien simple de vous promener sans fatigue...
— Un moyen ? — répéta Pauline curieusement — lequel?...
— Ma barque est amarrée presque en face de votre mai- .son... — Prenez-y place avec madame Audouin et je vous servirai de pilote...
Les yeux de la jeune fille brillèrent.
— Eh bien ! — continua Lascars — ma proposition vous séduit-elle ?
— Une promenade en bateau... la nuit... ce serait charmant...
— Alors, n’hésitez pas...
— Qu’en penses-tu, ma bonne Audouin ?
— Monsieur le baron — demanda la gouvernante — n’y a-t-il point de danger?...
— Aucun, madame, je vous l’affirme...
— Cependant les accidents les plus funestes ne sont point rares sur les rivières... sans cesse on entend parler de barques chavirées et de gens qui se noient...
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— Vous avez raison, madame, mais une’ grande partie de ces sinistres, pour ne pas dire tous — répliqua Lascars — sont occasionnés par l’incurie ou par la témérité des rameurs, et je crois que vous pouvez compter sur ma prudence...
— Je m’inquiète fort peu de moi-même, reprit la bonne dame — mais je veux avoir la certitude que Pauline ne peut courir aucun risque... — me répondez- vous d’elle?...
— Sur mon honneur de gentilhomme, oui madame...
— Dans ce cas, nous acceptons...
— Quel bonheur ! murmura la jeune fille — avec une joie enfantine — je vais prendre mon voile et nous partirons vite...
Un instant après, les deux femmes avaient pris place l’une à côté de l’autre à l’arrière du bat^u, et Lascars, maniant les rames avec une précision et une vigueur incomparables, faisait voler la petite embarcation sur les eaux calmes de la Seine.
Pauline, silencieuse, se livrait à une rêverie dont la tristesse n’offrait aucun mélange d’amertume. — Elle pensait à son père, qu’elle ne devait plus revoir ici-bas... Elle pensait à la noble figure de ce défenseur à peine entrevu au milieu des sanglantes horreurs de la nuit du 30 mai... — Elle pensait enfin à ce gentilhomme, non moins jeune, non moins beau, non moins courageux que l’inconnu, — à ce baron de Lascars par qui elle avait été sauvée la veille et qui semblait devoir se mêler à sa vie...
Tout en s’abandonnant, presque à son insu, aux souvenirs dont nous venons d’indiquer la nature, Pauline, protégée par l’obscurité, abaissait ses yeux vers Roland, assis en face d’elle, et qui de seconde en seconde, par des mouvements réguliers et cadencés, se penchait sur ses avirons pour imprimer à la barque une impulsion nouvelle...
Un rayonnement vague, une sorte de lueur phosphorescente se dégageait des eaux. — La silhouette du baron détachait hardiment ses lignes élégantes sur ce fond faible-
ment lumineux, et Pauline prenait à le regarder ce plaisir immatériel qu’inspire la vue d’une statue parfaite, unissant la grâce à la force dans de justes proportions.
Roland s’apercevait à merveille de l’examen complètement irraisonné, sinon complètement involontaire, dont il était l’objet, mais il se gardait bien de rompre un silence mille fois plus favorable à ses projets que les paroles les plus éloquentes...