‹ Le Moulin rougeChapitre 30 sur 53 · LES FRÈRES TALBOT · texte numérisé non relu

LES FRÈRES TALBOT

Ce silence ne pouvait, né^imoins, se prolonger indéfiniment ; — il devait suffire, non-seulement pour le rompre, mais encore pour rendre son retour impossible, d’un mot prononcé au hasard par l’une des trois personnes qui se trouvaient en présence dans le bateau.

Cette personne ne pouvait être que madame Audouin.

Pauline se taisait parce qu’elle s’absorbait dans sa rêverie ; — Lascars, pour les motifs que nous connaissons, respectait le mutisme de la jeune fille. — La gouvernante seule me pensait à rien et n’avait de préoccupation d’aucun genre, aussi ce fut elle qui parla.-

— Pauline, mon enfant, n’as-tu pas froid ? — demandat-elle tout à coup.

— Que me veux-tu ? murmura-t-elle, car elle avait entendu le bruit de la voix mais non point la question.

Madame Audouin répéta.

— Je n’ai pas froid... — répondit Pauline.

— J’ai eu soin d’apporter ta mante de laine, poursuivit madame Audouin — je vais, si tu le désires, te la mettre sur les épaules...

— Non... — répliqua la jeune fille — je n’ai besoin de rien... — Je suis bien...

— Mademoiselle... ou plutôt ma sœur, dit Lascars à son tour — la promenade vous semble-t-elle trop longue? faites un signe et je virerai de bord aussitôt...

— Oh ! non... non... pas encore... — s’écria vivement Pauline.

— A moins — ajouta-t-elle par réflexion, à moins, monsieur, que vous n’éprouviez quelque fatigue...

— Moi ! — fit Lascars on souriant — oh ! de grâce, ne vous inquiétez pas de moi... je suis infatigable...

— S’il en est ainsi, continuons... continuons ! — Je voudrais que cette promenade pût se prolonger pendant la nuit entière... Je voudrais me sentir emportée toujours parce mouvement rapide, et si doux qu’on ne le sent pas.

— Il se fait tard, cependant...- — hasarda la gouvernante. •

— Tu te trompes, ma bonne Audouin — répondit Pauline — la soirée commence à peine...

— Je viens d’entendre sonner dix heures au clocher de Port-Marly...

— Eh ! bien, qu’importe? — la nuit est longue... '

— Mademoiselle Talbot a raison... — dit Roland à son tour — la nuit est longue, qu’importe l’heure?...

Madame Audouin se tût, mais elle soupira.

Pauline, brûlant de satisfaire sa curiosité, et n’osant interroger Lascars d’une façon directe, employa toutes sortes de circonlocutions et de périphrases, et se lança dans d’interminables méandres, afin d’arriver, par des chemins couverts, au but de ses désirs.

Lascars avait trop d’expérience et trop de finesse pour ne pas deviner, dès les premiers mots, quel était ce but. — Il n’arrêta point la jeune fille, cependant, et comme les meilleures raisons du monde lui défendaient de la mettre au fait de la vérité, il se donna le temps de composer une histoire de pure fantaisie, d’un puissant intérêt et d’une suffisante vraisemblance...

Cette histoire étant mensongère depuis le commence-

ment jusqu’à la fin, il nous paraît inutile de la reproduire. — Il nous suffira d’affirmer à nos lecteurs que Lascars, dans cette fiction, se faisait Jouer un rôle magnifique, rempli de noblesse et de loyauté, et qu’il se posait en homme lâchement trahi, injustement persécuté, victime enfin de sa grandeur d’âme et de la générosité de son caractère.

Il est un point de ce récit sur lequel Lascars appuya d’une façon toute particulière, et avec une incontestable habileté, dans l’espérance assez bien fondée de produire sur Pauline une impression profonde. Il parla longuement de l’immense soif d’affection qui le dévorait et que jamais il n’avait étanché... — Il s’efforça de faire comprendre qu’une des causes principales de sa tristesse et de sa retraite était d’avoir cherché partout, sans le trouver nulle part, un cœur digne de comprendre et de partager les trésors de tendresse que renfermait le sien...

Ceci n’équivalait-il pas à dire à la jeune fille : — Je ne demande qu'à vous aimer... — Aimez-moi...

Ceci ne sous-entendait-11 pas cette phrase ; Si vous êtes vraiment supérieure à toutes les créatures de votre sexe, vous me le prouverez en m'aimant...

Or, quelle est la femme — quelque modeste, quelqu’hurable même ((u’on se plaise à la supposer — qui n’accueille avec joie l’idée d’une supériorité si complète et si manifeste ?..

Lascars, d’ailleurs, avait souffert — il le disait — du moins avec une éloquence entraînante ; — Pauline ne devait-elle pas trouver séduisant le rôle d’ange de consolation et d’amour... Ce rôle si cher aux âmes tendres?..

Lors(|ue le baron eut achevé son récit menteur, la jeune fille resta rêveuse pendant un instant, puis elle dit d’une voix émuè :

— Le monde est donc ainsi !... ennemi de tout ce qui est grand... injuste et cruel pour tout ce qui est noble et bon !... Ah ! je suis contente ‘de ne le point connaître, U

me faudrait trop le mépriser, et vous devez le regretter bien peu...

— Le monde ne vaut ni votre mépris, ni mes regrets, chère enfant — répondit Lascars — il n’existe plus pour moi ; — pour vous il n’existe pas encore...

— Et j’espère bien qu’il n’existera Jamais... — s’écria Pauline.

— Vous avez raison, cent fois raison !.. reprit Lascars

— le bonheur n’est pas là...

— Où donc est-il '! — murmura la jeune fille machinalement, sans presque avoir conscience de la question qu’elle formulait.

— II est dans la solitude à deux ; répliqua Roland d’une voix basse et passionnée — dans la solitude avec l’amour... il est là et n’est point ailleurs...

A ces derniers mots succédèrent quelques minutes de silence.

— Tout va bien !.. — ^e dit Lascars à lui -même en regardant à la dérobée l’orpheline qui, la tête penchée sur sa poitrine, abandonnait au fil de l’eau sa main distraite, tout va bien, et je viens de jeter dans cette jeune tête des semences qui germeront...

Au bout d’un instant il reprit :

— Maintenant, chère sœur, c’est à vous de suivre l’exemple que je viens de vous donner... — je vous ai dit ma vie... — mon passé tout entier s’est déroulé sous vos yeux... — je n’ai plus de secrets pour vous et vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-même... votre tour est venu... — j’attends...

— Eh ! mon Dieu — balbutia Pauline, qu’attendezvous . qu’ai-je à vous apprendre .

— Vous avez à m’apprendre tout ce qui vous concerne...

— je veux ma part de vos joies et de vos douleurs... — parlez-moi de votre famille, de votre enfance... de vous en-

"^n, de vous surtout et de ce qui se rapporte à vous... —

ne connprenez-vous pas l’immense intérêt qu’auront pour moi les moindres détails ?..

— Je le veux bien, puisque vous le souhaitez... — répondit la jeune fille — mais j’w^iste à peine, et vous parler de moi, c’est vous parler à peu près exclusivement de mon père, le meilleur des hommes, puisque je n’ai vécu qu’en lui et que pour lui jusqu’au jour où le plus terrible de tous les malheurs est venu nous séparer ü jamais...

Lascars, malgré le profond endurcissement de son âme, pâlit en écoutant Pauline.

La famille de Pauline n’était pas noble, mais elle appartenait à la bonne bourgeoisie de la ville de Tours.

Georges Talbot, le père de notre héroïne, et l’aîné de deux garçons, était de cinq ans plus âgé que Philippe, son frère.

Les deux jeunes gens se trouvèrent orphelins et maîtres d’une assez belle aisance au moment où Georges atteignait sa vingt-cinquième année et Philippe sa vingtième ; — ambitieux l’un et l’autre et dédaignant l’honorable médiocreté dans laquelle ils pouvaient vivre en province, ils quittèrent la Touraine, vinrent à Paris avec la volonté ferme d’y faire une brillante fortune, et, grâce aux capitaux qu’ils avaient réalisés, se lancèrent dans de grandioses entreprises, dans de vastes spéculations ; — (le mot n’était pas encore créé, mais la chose existait déjà.)

Tout réussi pour eux au-delà même de leurs espérances. — En peu d’années ils devinrent très-riches et donnèrent au monde ce rare et charmant exemple de deux fortunes et de deux cœurs indissolublement unis, car entre Georges et Philippe la richesse restait commune et leurs capitaux ne s’étaient.pas divisés en se centuplant.

Selon toute vraisemblance cet état de choses pouvait et devait se continuer indéfiniment ; aucun nuage n’apparaissait dans le ciel pur de ces frères incomparables et l’avenir semblait radieux comme l’était déjà le passé.

LE MOULIN RODGE

— L’union fait la force... se disaient parfois Georges et Philippe.

— La force et le bonheur... — ajoutaient-ils en se serrant la main — notre affection est indissoluble... — rien ne nous désunira jamais !!!

Hélas ! — ils avaient compté sans l’amour !..

Dans la maison de l’un des principaux financiers de Paris ils rencontrèrent un jour une jeune fille bien née, merveilleusement belle, mais sans fortune. — Ils en devinrent épris l’un et l’autre, à première vue, et tous deux pâtirent lorsque, le soir, ils se firent la confidence de leur mutuelle passion.

— Nous aimons la même femme — dit Georges à Philippe après un instant de silence — c’est un malheur... un grand malheur, mais du moins faisons en sorte que notre alfection fraternelle sorte intacte de cette cruelle épreuve... — l’un de nous se sent-il le courage de faire à son frère te sacrifice de son amour?..

Philippe secoua la tête.

— Ce courage, je ne l’ai pas, répli qua-t-il, et je ne te demande point un pareil sacrifice...

— r Alors — reprit Georges profondément triste — agissons du moins avec franchise et loyauté... — que chacun de. nous cherche à se faire aimer, et que mademoiselle de Varins prononce... — si nous ne réussissons ni l’un ni l’autre, nous nous consolerons ensemble... — si l’un de nous au contraire est agréé, jurons dès aujourd’hui que le vaincu conservera toute sa tendresse au vainciueur...

— Peux-tu jurer cela, toi, Georges? — demanda Philippe d’une voix sombre.

— Oui mon frère, et, j’en ai la certitude, la force ne me manquera pas pour tenir mon serment...

— Tu vaux donc mieux que moi, car je doute, et, dans le doute, je m’abstiens d’un serment que peut-être je trahirais...

by Googit-

— Eh ! quoi — s’écria Georges douloureusement — tu cesserais d’être mon ami, toi, mon frère !..

— On cesse d’être frères quand on devient rivaux !.. — murmura Philippe — un rival est un ennemi !!!

Georges soupira sans répondre.

Trois mois après l’échange de ces paroles de funeste augure, mademoiselle de Varins avouait à Georges qu’elle était touchée de son amour et qu’elle consentait à devenir sa femme.

L’immense joie que ressentit l’aîné des deux frères en écoutant cet aveu, fut mêlée d’une grande amertume.

— Mon Dieu — se dit-il à lui-même — ne vais je pas payer bien cher mon bonheur !..

Il alla trouver Philippe.

— Mon frère — balbutia-t-il avec le trouble et la rougeur d’un coupable qui s’accuse — je te supplie de me pardonner... je te supplie de m’aimer encore...

Philippe devint livide. — Il retira brusquement ses mains que Georges s’efforçait de garder entre les siennes, et il dit :

— Ainsi, mademoiselle de Varins a prononcé?

— Oui...

— Et c’est vous qu’elle choisit?..

— C’est moi...

Un éclair de rage froide et de haine implacable s’alluma dans les yeux baissés de Philippe. — Tout un passé de tendresse sans bornes venait de s’anéantir en une seconde, comme ces palais splendides qu’un coup de foudre réduit en poussière.

Georges voulut parler. — Philippe ne lui en laissa pas le temps.

— L’amour d’une femme est plus précieux que le cœur d’un frère... — reprit-il d’une voix décomposée. — Vous avez le beau lot !. . — évitez donc de m’insulter par les vaines formules d’une compassion hypocrite... — je ne veux point de votre pitié ! — il n’y a désormais rien de

LE MODLIN RODGE

commun entre nous, pas même le nom, car j’en vais changer pour oublier que j’avais un frère et que ce frère m’a voté mon bien... — rpprenez votre fortune et souvenezvous que je ne vous connais plus.

— Philippe — s’écria Georges désespéré et fondant en larmes — Philippe, tu as un mauvais cœur!.. — puisse Dieu t’éclairer, et te rendre ton âme d’autrefois... ^ — je le lui demande à genoux !..

— Et moi — répliqua Philippe en s’éloignant de son frère et en quittant brus([uement la chambre — je lui de-, mande de m’envoyer la vengeance !..

Dès le lendemain les hommes d’affaires étaient à l’œuvre et s’occupaient du partage de ces deux fortunes, commencées ensemble, grandies ensemble, et qui auraient dû ne se séparer jamais... — ce partage, promptement achevé, laissa chacun des frères Talbot possesseur d’un capital de deux millions.

Presqu’aussitôt après, le mariage de Georges et de mademoiselle de Varins fut célébré sans pompe ; nous pourrions presque dire, sans joie, quoiqu’un profond amour unit déjà les fiancés qui devenaient époux.

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