‹ Le Moulin rougeChapitre 4 sur 53 · I . , . User · texte numérisé non relu

I . , . User

— C’est là qu’est votre erreur, répliqua le personnage '' ' mystérieux... — ce que vous appelez un rêve se réalisera demain...

— Vrai ?...

— Je vous le jure.

' — Mais cette circonstance imprévue, cet incident inouï,

dont vous avez parlé, quels seront-ils?... — qui donc les produira?

— A ces questions, je ne puis répondre, il doit vous suffire de .savoir qu’ils se produiront dix minutes à peine après le commencement du feu d’artifice, et que le désordre et l’épouvante atteindront des proportions telles, que votre imagination elle-même ne saurait les concevoir.

— J’en accepte l’augure... est-ce pour m’annoncer cela que vous m’avez fait venir ici ?

— C’est pour vous donner des instructions, ou plutôt des ordres.

— Vous ordonnez... donc, vous payez?

— • Je paye, et largement !... — tendez la main et prenez celte bourse.

Hubert oliéit et reçut un petit sac de peau dont le poids lui sembla de bon augure.

— Qu’y a-t-il là-dedans ? demanda-t-il.

— Trois mille livres en or.

— Commandez, monseigneur... le chef et les lapins sont à vous...

— Vous disposez de trois cents gaillards résolus et prêts atout... faites à chacun d’eux, demain, une distribution d’argent, de vin et d’eau-de-vie... qu’ils soient, quand viendra le soir, non pas ivres, mais dans cet état d’excitation qui double la force et l’audace...

— Soyez paisible... c’est compris et ce sera littéralement exécuté...

— Placez vos hommes, de bonne heure, par petits groupes de trois ou quatre, armés de couteaux et de pistolets, sur tous les points de la place Louis XV... — donnezleur la consigne de ne pas bouger jusiiu’aii moment où le désordre éclatera comme un coup de foudre... — qu’ils se précipitent alors au plus épais de la foule effarée... — qu’ils dominent par leurs cris sauvages les cris de terreur et de désespoir... — qu’ils frappent, qu’ils violentent, qu’ils pillent, et surtout qu’ils tuent ! En échange de cette curée immense à laquelle nous les convions, qu’ils nous donnent des monceaux de cadavres !... Nous voulons que le deuil et les pleurs de Paris servent d’épithalame aux'hoces de l’autficliienne !... — Nous voulons que la date du 30 mai 1770 mette une tache de sang ineffaçable sur la couche nuptiale du roi futur!.... — Nous voulons enfin que le peuple décimé maudisse à tout jamais celui qui s’appellera Louis XVI...

LE MOULIN nOÜGE

— Ail ! sacrebleu ! murmura le bandit auquel s’adressait l’homme mystérieux, voilà de la belle et bonne haine, ou je ne m’y connais pas!... mais ceci n’est point mon affaire... — moi, je me moque de la politique, l’essentiel est que vous soyez obéi... et vous le serez ponctuellement.

— J’y compte ! répliqua le mystérieux personnage — je viens de me laisser entraîner par l’impétuosité des sentiments qui m’animent... C’est un tort, j’ai dit ce que je devais taire, vous avez entendu ce que vous ne deviez point ^ entendre. Soyez discret ! votre silence sera payé !...

— Je serai muet comme la tombe!... dormez en paix et ne craignez rien.

— Que pas un de vos hommes ne soupçonne les motifs véritables de ce qui se passera demain soir.

— Ah ! monsieur, interrompit fièrement Huber, quelle pauvre idée vous faites-vous de moi ! Jamais, au grand jamais, je ne rends de comptes à mes lapins !.. la bonne aubaine du pillage est pour eux chose très-suffisante, et prétexte tout naturel, ils n’ont pas besoin d’en savoir plus long.

— C’est bien. Dites-leur en outre d’obéir, comme à vous-même, à quiconque prononcera devant eux le mot d’ordre : — Je viens du Nord et j'arrive à yersailles.

* — La consigne sera donnée, et mes lapins connaissent la subordination, je m’en pique... c’est moi qui les ai formés, ils feront tout ce qu’on voudra, j’en réponds, excepté cependant des actes de vertu !... Avez-vous d’autres recommandations à me faire ?

— Non.

— Alors, suffit... ce qui est convenu est convenu... Au plaisir de vous revoir, monseigneur... et toujours, comme , bien vous pensez, tout à votre service...

Huber, pirouettant lourdement sur ses talons ferrés, reprit le chemin du cabaret de Sauvageon, et le mystérieux personnage se dirigea vers le bateau qui l’avait amené, et dont le fanal brillait à travers les ténèbres comme une luciole dans une toufté d’herbe.

Il escalada le plat bord et reprit sa place à l’arrière.

— Où faut-il vous conduire présentement, monsieur, s’il vous plaît ? demanda le rameur en détachant la chaîne et en saisissant ses avirons.

— Où lu m’as pris... — répondit l’inconnu.

Aussitôt l’esquif s’éloigna de la berge et remonta la Seine dans la direction du Pont-Royal, mais avec lenteur, car il lui fallait lutter et non pas sans peine, contre le courant, assez rapide en cet endroit.

LE CABARET DU BORD DE l’EAU.

Le cabaret de Sauvageon était une bicoque de l’aspect le plus misérable, construite sur la berge avec des planches pourries provenant, pour la plupart, de bateaux démolis.

— Un toit de chaume, en mauvais état, recouvrait ce grossier assemblage de débris.

Cette bicoque n’avait qu’un rez-de-chaussée percé d’une porte et de deux fenêtres. — Trois ou quatre saules rabougris, plantés sur le revers du talus, presqu’à la hauteur du toit, lui jetaient leur ombre maigre. — La Seine, lorsqu’elle élevait de quelques pieds son niveau, arrivait jusqu’à la porte. — Quehiue crue d’eau un peu forte devait infailliblement emporter, un jour ou l’autre, une si fragile masure, dont l’intérieur ne comportait qu’une seule pièce, garnie de banquettes de bois brut et de petites tables, et pourvue d’une soupente dans laquelle le propriétaire couchait sur des bottes de paille rarement renouvelées.

En l’absence de toute cave et de tout cellier, un chantier, dis|)Osé près de la sou|)ente, supportait deux ou trois barriques de vin et un petit tonneau d’eau-de-vie.

Aucune auberge, aucun cabaret — la chose est évidente

— ne pouvaient ollrir une installation plus simple et plus

chétive que celle du bouge en question. — Ce bouge possédait cependant une clientelle, sinon choisie, du moins nombreuse... — Nos lecteurs en auront bientôt la preuve.

Nous avons laissé Huber, le chef des lapins, se dirigeant vers la masure, après avoir quitté son interlocuteur mystérieux.

Au moment d’atteindre le seuil, il s’arrêta, et, tirant de sa poche le petit sac de peau donné par l’inconnu, il l’ouvrit et il glissa dans l’un des goussets de sa veste une cinquantaine de pièces d’or ; — ensuite le sac, soigneusement refermé, disparut sous les vêtements du bandit.

Ceci fait, Huber poussa la porte et entra.

Une dizaine de gaillards, jeunes et vieux, de mines hétéroclites ou sinistres, les uns vêtus de haillons pittoresques, comme de véritables Guzmans d’Alfarache, les autres harnachés de costumes prétentieux et flétris, aux galons noircis et aux déchirures béantes, fumaient, jouaient aux cartes et buvaient, le tout sans bruit, sans querelles, et d’une façon vraiment fort discrète.

Sauvageon allait de l’un à l’autre, s’arrêtant <à droite et à gauche, versant à celui-ci une rasade de vin bleu, donnant à celui-là un conseil sur la carte à jouer - tout à tous, en un mot, et tout à chacun.

Sauvageon, devant remplir dans ce récit autre chose qu’un rôle de comparse, il nous paraît utile de dessiner rapidement, et en quelques traits de plume, son portrait physique et moral.

C’était un petit homme d’une trentaine d’années, chétif et d’apparence souffreteuse. Sa figure pointue et blafarde, piquetée de taches de rousseur, couronnée d’une chevelure rousse et ornée de petits yeux gris à paupières rouges, ofrait une frappante analogie avec le museau du furet.

Sorti on ne savait d’où, venu à Paris très-jeune et sans un sou vaillant, il avait fait, pour vivre, tous les métiers, et il n’en avait pas mieux vécu.

A l’heure où nous le présentons à nos lecteurs, il cumulait la double industrie de pêcheur et de cabarelier. — Propriétaire d’un vieux bateau, volé par lui deux ou trois ans auparavant à l’ile Saint-Denis, et ([u'il s’était empressé de repeindre pour le déguiser, il tendait des nasses le soir, il prenait des goujons et parfois une anguille, et il allait vendre, chaque matin, sa pêche de la nuit précédente. ^

Pilleur d'épaves dans toute la force du terme, il s’était emparé, peu à peu, des planches Oottanles (jue charriait la Seine lorsque quelque chaland, conduit par une main maladroite, s’était brisé contre les piles dangereuses du Pontau-Change ou du Pont-Notre-Dame.

Avec ces planches, et sans l’aide de personne, il avait construit sa bicoque, bien décidé à faire, de cette bicoque, un cabaret, et plein de confiance en sa bonne étoile qui lui permettait de l’achalander.

La maison bâtie, il n’y manqua plus que du vin et des pratiques.

. — Quand j’aurai le vin, les buveurs viendront, se dit Sauvageon, mais comment faire ?

11 était sans argent, et il nous paraît presque superflu d’ajouter qu’il ne possédait pas le plus petit crédit.

Sauvageon, dont les principes olfraient une élasticité prodigieuse, songea d’abord à sortir, la nuit, armé d’un gourdin de forte taille, à s’en aller attendre quelque passant attardé dans les terrains déserts qui formaient alors une vaste ceinture boueuse à l’hôtel des Invalides, et à dévaliser le passant, mais une réflexion l’arrêta :

— Je suis chétif et sans grande vigueur ; pensa-t-il — or, pour peu que je m'adresse à plus fort que moi — (et j’ai toutes les chances du monde pour cela) — je reviendrai de mon expédition nocturne, moulu de coups et tout fracassé... — Décidément, cherchons autre chose....

Tandis qu’il cherchait et ne trouvait rien, il aperçut, un soir, avec ravissement, un gros bateau chargé d'un nombre infini de barriques et de tonneaux, qui s’amarrait juste

en face de sa bicoque, afin d’y passer la nuit et de continuer son chemin, le lendemain, vers Bercy ou la llapée.

L’œil de Sauvageon étincela, ses lèvres murmurèrent :

— La fortune me sourit ! — voilà précisément ce qu’il me fallait!... »

Quand l’obscurité fut profonde et quand l’heure avancée permit de*croire que le patron du bateau et ses aides dormaient d’un lourd sommeil au fond de leur cabine. Sauvageon détacha son esquif, traversa la Seine, accosta le bateau dont la cargaison le fascinait, se hissa comme un singe jusque sur le pont, détacha deux tonneaux de belle taille, les flt rouler l’un après l’autre dans la Seine, et se mit en devoir de Jes remorquer jusqu’à sa demeure.

Il arriva sans encombre à son débarcadère, mais, une fois là, il se trouva en présence de la partie la plus difficile de sa besogne. — Il fallait faire franchir aux lourdes barriques le talus, fortement incliné, qui s’étendait depuis le bord de l’eau jusqu’à la porte de la bicoque.

C’était une entreprise herculéenne !...

Si chétif et si faible que fut Sauvageon, il ne recula point devant cette entreprise, il improvisa des leviers et des rouleaux, et, lorsqu’enlin, après de longues heures d’un travail acharné, l’épuisement le renversa presque sans connaissance sur le sol, il avait triomphé de l’impossible et les deux tonneaux reposaient fraternellement sous le toit de la bicoque.

Dès le lendemain. Sauvageon, triomphant, fit savoir à la population altérée des marins d’eau douce qu’il ouvrait un cabaret, dans lequel on trouverait de bon vin, à bon marché.

Les buveurs furent rares d’abord, puis plus nombreux, puis ils affluèrent, et le bouge, que nous connaissons, devint le rendez-vous de tous les rats de Seine, c’est-à-dire de tous ces bandits qui vivaient du fleuve et autour du fleuve, sinistre et étrange population, disparue aujourd’hui, mais dont les souvenirs existent encore, et au milieu de laquelle il

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nous faudra conduire plus d’une fois nos lecteurs dans la suite de ce récit.

Huber, le maître suprême des lapins, appartenait, quoique d’une manière indirecte, ainsi que nous le verrons plus lard, à cette population, et, comme il avait les meilleures raisons du monde pourvoir, en Sauvageon, un homme sûr et discret, il faisait souvent, du cabaret du bord de l’eau, le lieu de réunion des chefs de sa bande, lorsqu’il se proposait de les entretenir de quelque expédition prochaine.

Ce personnage, dont nous avons entendu la voix, mais " dont nous ignorons encore la personne, était un homme d’une quarantaine d’années, court et trapu, à figure de boule-dogue, et dont les formes massives annonçaient une vigueur extraordinaire. .

Pour nous éviter de tracer un portrait plus détaillé, il nous suffira de djre qu’Huber offrait la réalisation la mieux réussie du type de geôlier qu’on voit apparaître dans tous les mélodrames, à l’acte de la prison, portant un colossal et bruyant trous.seau de clefs, et coiffé d’un bonnet de peau de renard enfoncé sur les yeux...

Nos lecteurs connaissent maintenant le chef des lapins, aussi bien et aussi complètement que si sa photographie , venait de passer sous leurs yeux.

Le costume de ce misérable était des plus simple. Il consistait en un habit de drap gris à boutons d’acier, une veste pareille et une culotte couleur poivre et sel, — des bas bleus à côte dessinaient ses mollets énormes, — un petit chapeau lampion reposait carrément sur la chevelure crépue et d’un noir bleuâtre, qui couronnait sa tête ronde et grosse comme un boulet de quarante-huit livres.

Au moment où Huber franchit le seuil du cabaret, il se fit un silence parmi les buveurs.

Evidemment les lapins professaient à l’endroit de leur chef une déférence pleine de respect et de soumission.

En outre, ils semblaient se trouver dans l’attente de quelque communication importante.

LE MOULIN nOUGE

Huber se tourna vers le maître du logis.

— Ecoute un peu ici, toi ; lui dit-il avec un geste impérieux.

— ^ Présent, répondit Sauvageon qui s’approcha vivement.

— Tu vas monter la garde auprès de la porte, — reprit Huber, — et tu ne laisseras approcher personne. — J’ai à causer avec mes lapins... — est-ce compris ?

— C’est compris — murmura le cabaretier — je vas me mettre en faction dehors, et, si quelque curieux venait par ici, je ferais le signal ordinaire.

Huber hocha la tête affirmativement.

Sauvageon sortit aussitôt.

— Attention, mes bons garçons, commença le bandit, — je vous apporte des nouvelles...

Tous les yeux et toutes les oreilles se tournèrent vers lui.

— J’ai besoin, pour demain soir, reprit-il, — de notre monde au grand complet, et j’ai besoin de savoir à l’instant même, sur combien de braves gens je puis compter — faites donc votre calcul sur vos doigts, et, quand viendra votre tour, répondez-moi catégoriquement, y sommesnous, mes lapins ?

— Nous y sommes, capitaine, répondirent toutes les voix avec un ensemble parfait.

— Silence dans les rangs 1 Macaroni, parle le premier, de combien d’hommes disposes-tu ?

— Je suis en état d’en amener’ à mon chef ni plus ni moins de vingt-cinq, répliqua Macaroni avec un fort accent italien que nous nous abstenons de reproduire, et ce sont tous des gaillards incomparables, des braves à trois poils comme on en voit peu...

Huber ramassa par terre un morceau de charbon, à l’endroit où se voyait le foyer éteint, et, sur une table de bois blanc, il traça le chiffre 25.

Ensuite il reprit l’interrogatoire, de la façon la plus laconique, se contentant de prononcer un nom pour obtenir un chiffre :

LE MOCLIN ROUGE ->3

— Rissolé, combien ?

— Trente.

■ — Laudrinet?

— Vingt-huit.

— Patte-Poule ?

— Seize.

— Subtil ?

— Trente-deux.

— Bergamotte ?

— Quarante.

— Liseron ?

— Vingt-six.

— Çasque-à-mèche ?

— Vingt- cinq.

— Jarret-d'or ?

— Trente-quatre,

— Cerf-tolant ?

— Vingt-neuf. . .

A mesure qu’un des lapins répondait, Huber traçait un nouveau chiffre sur la table, au-dessous des chiffres précédents.

Lorsque tous les bandits eurent déclaré le contingent qu’ils se trouvaient en mesure de fournir à première réquisition, le capitaine donna une preuve éclatante de ses connaissances arithmétiques, il fit l’addition, non sans quelque peine, et, il eut la joie d’arriver au total imposant de deux cent quatre-vingt-cinq hommes, prêts à mettre le feu, sans hésitation et sans remords, aux quatre coins de la bonne ville de Paris.

— Voilà qui va le mieux du monde, mes lapins, s’écria le capitaine enchanté — avec une pareille troupe sous mes ordres, et avec vous pour lieutenants, je me ferais fort de * déclarer la guerre à Sa Majesté le roi XV, et je me croirais d’avance assuré de 1a victoire !

Un hurrah d’enthousiasme accueillit cette forfanterie, et

les gobelets d’étain furent vidés jusqu’à la dernière goutte à la santé du capitaine.

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