LA RUINE
Plusieurs années s’écoulèrent. Georges Talbot passait, aux yeux de tous ceux de qui il était connu, pour le plus heureux des hommes.
Aucun bonheur, en effet, ne semblait lui manquer. Sa femme, aussi belle qu’une jeune reine, était en même temps douce et bonne comme un ange ; — sa fortune s’aug-
LE MOULIN IIOUGE
mentait de jour en jour ; — le suceès couronnait toutes ses entreprises ; — il entourait d’un luxe princier son idole adorée et rien ne pouvait surpasser les splendeurs de son hôtel de la rue Goquillière et les magnificences de la délicieuse habitation qu’il avait fait bâtir dans l’un des plus beaux sites de ta vallée de la Bièvre.
Au milieu du ciel éclatant de cette prospérité si complète et si pure, il y avait. cependant deux nuages ; — Georges les cachait de son mieux à Marguerite — (c’était le nom de madame Talbot) — mais, lorsqu’il était seul, souvent son front penché se plissait, et son beau regard, fermeet franc, devenait sombre et soucieux.
Le premier de ces chagrins ne saurait être un mystère pour nos lecteurs ; — ils devinent sans peine que Georges ne se consolait pas d’avoir perdu sans retour l’affection d’un frère qu’il ne pouvait ni oublier, ni cesser d’aimer.
Le second motif de tristesse était d’une toute autre nature. — Talbot adorait les enfants, — il rêvait de devenir père, et le temps passait sans que rien lui fit espérer, pour un avenir plus ou moins prochain, la réalisation de ce rêve.
Enfin, un jour arriva où Georges faillit devenir fou de joie. — La blonde Marguerite — (elle était blonde comme Pauline devait l’être à son tour;) — venait de lui annoncer en rougissant que le ciel avait enfin exaucé ses vœux.
Pauline vint au monde.
Jamais enfant ne fut accueillie avec de plus vifs transports d’allégresse, et ne parut promise à de plus beaux destins. — Georges Talbot, dans son délire, oublia presque son frère et se dit qu’il n’avait plus rien à envier icibas.
C’est au moment où il croyait avoir atteint les sommets du bonheur, que le malheur allait entrer dans sa maison et frapper sur lui sans relâche.
La jeune mère, belle et vivace comme à dix-huit ans, fut
alteinte d’un mal subit devant lequel la science * des plus habiles médecins dut faire l’aveu de son impuissance.
Georges Talbot offrit sa fortune à qui sauverait Marguerite.
Les médecins secouèrent la tête, et répondirent :
— Dieu seul, s’il le veut, peut faire un miracle.
Dieu ne le voulut pas. — .Marguerite mourut.
Georges, foudroyé par un de ces désespoirs qui blanchissent en une .seule nuit les clieveu.\,d’un homme, voulait suivre dans la tombe sa compagne bien-aimée, et sans aucun (toute il se serait laissé mourir, si le berceau de Pauline placé sous ses yeux n’était venu lui rappeler à temps que son enfant avait besoin de lui et qu’il fallait vivre pour elle...
il fit un appel à tout son courage et il murmura ;
— Je vivrai...
L’enfance de la petite fille se passa. Pauline grandissait en grâce et en beauté, et, lorsqu’elle atteignit sa quatorzième année, elle ressemblait si bien à sa mère que Georges la prenait parfois dans ses bras, et, après l’avoir contemplée longuement avec des yeux humides, l’embrassait en fondant en pleurs.
Le moment d’une nouvelle catastrophe approchait.
Entièrement absorbé dans son enfant qui pour lui était tout au monde, monsieur Talbot s’occupait beaucoup moins que par le passé de ses intérêts d’argent ; il accordait une confiance aveugle à des gens placés par lui depuis longtemps à la tête de ses affaires et de la loyauté desquels il croyait pouvoir répondre comme de la sienne.
Un coup de foudre inattendu dissipa c^ aveuglement.
Georges apprit avec une stupeur épouvantée que ses fondés de pouvoir venaient de prendre la fuite, emportant des sommes énormes, et laissant derrière eux des engagements considérables, obligatoires pour lui puisqu’ils étaient signés en vertu de sa procuration ; — à tout prix, donc,
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il fallait faire face à ces engagements, sous peine de faillite et de déshonneur.
Georges, en face de cette découverte effroyable, eut la force et l’héroïsme de résister à la folie qui se glissait dans son cerveau. Il passa trois jours et trois nuits à compulser jusqu’en leurs moindres détails les livres de sa maison et à se rendre un compte exact de sa situation.
Cette situation était effrayante mais elle n’était pas absolument désespérée cependant.
La vente de l’hôtel et de la maison de campagne, faites dans de bonnes conditions, devaient suffire pour combler le déficit. — De nombreuses et importantes rentrées, qui s’échelonnaient à des dates plus ou moins proches, permettraient à Georges de reprendre les affaires. — Son crédit, sa bonne réputation, son habileté feraient le reste, et il reconstruirait pour sa fille l’édifice anéanti de sa fortune.
Seulement, tout cela devenait impossible si monsieur Talbot ne parvenait point à se procurer à l’instant, c’est-àdire du jour au lendemain, une somme de cinq cent mille livres, indispensable pour faire face aux premiers engagements souscrits par ses agents infidèles.
Qu’un seul de ces engagements restât impayé, et le crédit s’évanouissait, — l’avenir était perdu sans ressources — le dernier espoir s’envolait en fumée.
Georges Talbot ne perdit pas une heure. Il flt des démarches immédiates auprès des banquiers et des fermiers généraux qui le connaissaient... — Le bruit de l’abus de confiance dont il venait d’être victime s’était déjà répandu partout, — 'les mille voix de la Renommée avaient encore grossi le mal. On disait Talbot ruiné complètement. On voulait voir, avant de se mettre à découvert avec lui, s’il était en mesure de se relever. — On lui prodigua les consolations et les encouragements, mais les caisses restèrent fermées.
— Allons... — pensa Georges en courbant la tête, quand
il eut frappé vainemfcnt à toutes les portes — allons, je suis perdu !
Mais, presqu’aussitôt, il ajouta :
— Pas encore, puisque j’ai un frère et que mon frère est riche...
Alors il imposa silence à son orgueil en pleine révolte, et, la tête en feu, le cœur bouleversé, le sang brûlé par une fièvre ardente, il se rendit ci l’iiôtel de Philippe.
Un vieux valet de chambre, qui avait été à son service avant le jour fatal de la désunion des deux frères, le reconnut malgré sa pâleur, malgré ses cheveux blanchis, malgré les rides empreintes sur son visage, lui baisa les mains en pleurant et l’introduisit sans demander à son maître s’il consentait à le recevoir.
Philippe, en voyant Georges paraître tout à coup devant lui, se leva brusquement, et ses sourcils se rapproclièrent par une contraction terrible.
— Qui êtes-vous 1 demanda-t-il d’une voix sourde.
— Ne me reconnais-tu point ? balbutia Georges, je suis ton frère,
— Je n’ai pas de frère ! répliqua Philippe — sortez de ma maison, vous qui prenez un titre menteur!
Georges ploya les genoux et joignit les mains.
— Au nom du Dieu de paix — murmura- t-il — au nom de notre sainte mère qui est au ciel, ne sois pas sans pitié... — je n’ai jamais rien fait contre toi... — Je t’ai toujours tendrement aimé... ne me chasse pas, mon frère... ne sois pas sans pitié... écoute-moi.
Les yeux de Philippe étincelèrent et une étrange hésitatalion se montra sur son visage.
— Que voulez-vous de moi'/ dit-il.
— Je veux plus que ma vie... je veux le salut et l’avenir de mon enfant... de ma chère Pauline adorée... — répliqua Georges.
Et, croyant trouver une sorte d’encouragement dans le silence de Philippe, il expliqua d’une façon nette et rapide.
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avec des termes d’une éloquence entraînante,' la situation qui lui était faite et le secours qu’il venait chercher.
— Nous sommes perdus, tu le vois bien, si tu ne nous tends pas une main secourable... s’écria-t-il en achevant, — sauve-nous donc, frère !... sauve-noiis !
— Est-ce tout? — demanda Philippe d’un ton qui glaça l’espoir naissant au plus profond du cœur de Georges. .
— C’est tout... — balbutia ce dernier.
— Je vous ai laissé parler autant que vous avez voulu... reprit Philippe avec un geste de haine inflexible. — Je vous répété maintenant (|ue je n’ai pas de frère !...
— Philippe, seras-tu donc jusqu’au bout sans pitié?
— Sortez!... Je ne vous connais pas!...
Georges, nous l’avons dit, s’était agenouillé à demi ; — il se releva, et d’une marche lente, qui ressemblait à celle des somnambules pendant le sommeil magnétique, il se dirigea vers la porte.
Au moment de l’atteindre il se retourna et il dit :
— Je prie Dieu de ne te point maudire, mon frère, mais crois-moi, ta cruauté te portera malheur !
— J’ai demandé à Dieu la vengeance?... murmura Philippe pour toute réponse, la vengeanc»est venue d’un pied boiteux, mais elle est venue à la fin.
Et la porte se referma derrière Georges.
Le malheureux père n’avait plus, désormais, qu’un parti à prendre... — Il le comprit, il abandonna tout espoir trompeur et il se résigna avec une courageuse fermeté.
— Pour unique héritage — pensa-t-il, Pauline aura mon nom sans tache, mais du moins cet héritage ne lui fera pas défaut...
Quelques heures plus tard, Georges Talbot se trouvait nanti des cinq cent mille livres qu’à tout prix il lui fallait obtenir, seulement il avait aliéné, pour une somme bien inférieure à leur valeur réelle, son hôtel de Paris et sa maison des champs. ( ’
A l’aide de ce sacrifice immédiat, il fit face aux premières
nécessités, puis il liquida sa situation, réalisa ses ressources, escompta ses rentrées futures, paya tout, et se trouva ruiné complètement, mais aussi honorable dans son infortune qu’il l’avait été dans sa prospérité.
Les seules épaves qu’il lui fut possible d’arracher à cet immense naufrage furent un petit capital représentant un revenu annuel de douze cents livres à peine, et quelques meubles.
Douze cents livres de rentes pour l'homme qui avait possédé des millions, c’était évidemment la misère la plus profonde!
Georges Talbot aurait accepté personnellement celte misère, sinon sans douleur, du moins sans murmure, mais il ne pouvait s’habituer à la pensée que sa fille, élevée au milieu de toutes les jouissances du luxe, allait connaître la pauvreté, et qu’elle aurait à en souffrir toute sa vie.
Il sut prendre assez sur lui, cependant, pour cacher à Pauline ses poignantes douleurs, et son visage ne ces.sa jamais d’exprimer un calme, une résignation, une quiétude, hélas!... bien loin de son âme...
C’est alors qu’il loua le pavillon de la rue de Vendôme, dans lequel il s’inst^la avec sa fille et avec la bonne madame Audouin qui n’avait point voulu se séparer de Pauline, et qui, propriétaire d’une petite rente provenant de ses longues économies, appliquait cette rente, sans en rien dire à personne, aux besoins de l’humble intérieur...
Nous savons le reste; — nous le savons beaucoup mieux que Pauline et aussi bien que Lascars lui-même ; — nous n’avons, par conséquent, rien à ajouter.
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