‹ Le Moulin rougeChapitre 32 sur 53 · NOUVEAU POINT DE VUE · texte numérisé non relu

NOUVEAU POINT DE VUE

Lascars avait écouté le récit de Pauline avec les signes les moins équivoques d’un attendrissement profond, et à plusieurs reprises il avait fait le geste d’essuyer ses paupières humides.

Puis, après une transition habilement ménagée ;

— Chère sœur, ce frère de votre père, ce Philippe Talbot, si injuste dès l’origine, et si cruel, si implacable jusqu’à la fin, avait-il véritablement changé de nom, ainsi que

vous me l’avez donné à entendre? ;

— Oui... — répondit la jeune fille. — Il en avait

changé... , ..

— Peut-être, poursuivit Roland — ignorez-vous le nom qu’il a jugé convenable de prendre?

— Je le connais... — il s’est fait appeler Philippe de la Boisière, sans douteà cause d’un domaine considérable qu’il possède en Touraine et qu’on désigne ainsi...

Roland ne put réprimer un mouvement brusque et invo- r

lontaire.

— Philippe de la Boisière... — répéta-t-il lentement, en homme qui interroge sa mémoire.

Pauline fut frappée du tressaillement et de l’accent particulier de Lascars.

— Vous est-il donc arrivé de rencontrer à Paris monsieur de la Boisière ? — demanda-t-elle à son tour.

— Je le crois, sans en avoir la certitude — répliqua le

baron — mais il est positif que le nom prononcé par vous v

ne frappe pas en ce moment mon oreille pour la première ^

fois... — Pouvez-vous me tracer en quelques mots un portrait sommaire de votre oncle?...

— Celam’est impossible... — Je ne l’ai jamais vu...

— Savez-vous du moins quel quartier il habite ?

— Son hôtel est situé rue Cullure-Sainte-Catherine...

— Est-il marié?

— Je l'ignore et peut-être mon père l’ignorait-t-il comme moi... pourquoi donc m’adressez vous ces questions?

— Pour venir en aide à mes souvenirs incertains, et pour tâcher de découvrir si monsieur de La Iloisière m’est réellement connu...

— Mon ami — reprit Pauline — je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire, tout ce que je savais moi-même sur un passé bien triste... — maintenant, je vous en prie, ne me parlez plus de ce parent si proche pour qui je ne suis qu’une étrangère... — Dieu défend, je ne l’ignore pas, la rancune et la haine... il ordonne le pardon des injures, aussi je n’éprouve point de haine pour Philippe Talbot et je lui pardonne du fond du cœur son aveugle et inflexible cruauté, mais il a fait tant de mal à mon père que je ne puis entendre prononcer son nom sans souffrir... vous comprenez cela, n’est-ce pas ?

— Je le comprends, et vous serez obéie, ma sœur... — murmura Lascars.

En ce moment madame Audouin, qui s’était endormie un peu plus qu’aux trois quarts sur son banc, à l’arrière du bateau, se réveilla brusquement.

— Minuit!... s’écria-t-elle d’une voix qu’un reste de sommeil rendait chevrotante, bonté divine ! il est minuit!

— Déjà minuit! — répliqua Pauline — mais c’est impossible! — ma bonne Audouin, tu rêves sans doute...

— Ah! je rêve! — tu dis que je rêve! — Eh! bien, écoute un peu, petite fille, et nous verrons laquelle de nous est bien éveillée...

— Madame Audouin a raison... — dit alors Lascars — le temps a passé comme un éclair...

La barque se trouvait précisément à cet endroit où le pont du chemin de fer traverse aujourd’hui la Seine, et le bruit métallique des cloches de Saint-Germain sonnant les douze coups de minuit retentissait d’une façon distincte dans l’atmosphère silencieuse.

— Nous sommes allés trop loin, monsieur le baron ! — beaucoup trop loin, reprit la gouvernante. Dieu sait quand nous rentrerons à la maison...

— Je ferai de mon mieux. Madame pour vous y ramener le plus vite possible — répondit Roland — je vais ramer de toutes mes forces...

— Ne vous fatiguez pas, cependant... murmura Pauline en se penchant vers Lascars — quoiqu’il soit tard, rien ne nous presse... — la nuit est si belle sur les eaux ! — il me semble que je n’oublierai jamais cette promenade nocturne. . . elle m’aura semblé bien courte!

— Cette promenade sera .le plus cher souvenir de ma vie ! — dit Roland d’une voix faible comme un souffle, et qui ne fut entendue que de la jeune fille.

Cependant, comme le baron tenait beaucoup à se concilier les bonnes grâces de madame Audouin, il vira de bord aussitôt et, maniant .ses avirons avec une infatigable énergie, il se mit en devoir de remonter le courant, besogne fatigante, comme on le sait, et presque au-dessus des forces d’un seul homme...

Bref, ce ne fut qu’au bout de près de deux heures d’une tension violente et continue, que Lascars put entin amarrer son bateau en face des bâtiments du Bas-Prunet, où, sautant à terre, il donna successivement la main à Pauline et à madame Audouin pour les aider à descendre.

Il accompagna ensuite les deux femmes jusqu’à la maisonnette, et ne les quitta que lorsqu’il eut vu la- porte se refermer derrière elles.

— A demain, n’est-ce pas, mon frère? — avait dit la jeune fille en se séparant de lui, — et, de son côté, il avait

répondu par un geste qui signifiait clairement : — à demain...

En arrivant au Moulin Noir, Lascars était brisé de fatigue. — Il traversa sans s’arrêter la salle basse dans laquelle Sauvageon dormait d’un sommeil de plomb ; — il prit à peine le temps de se déshabiller ét il se jeta sur son lit en muiTOurant :

— Où je me trompe fort, ou, ce qui ne devait être qu’une distraction, va prendre les proportions d’une immense affaire... — mais, à demain les affaires sérieuses...

Et il s’endormit, d’un sommeil presque aussi lourd que celui de son valet improvisé.

Le lendemain, quand Lascars se réveilla il faisait déjà grand jour, et les joyeux rayons du soleil, entrant parla fenêtre étroite, dessinaient des lignes d’or sur le plancher poudreux.

— J’ai rêvécette nuit que j’étais redevenu riche, etmême très-riche! — telles furent les premières paroles que le baron s’adressa à lui-même. — De par tous les diables, c’est d’heureux augure!... — ajouta-t-il. '

Il se frotta les yeux et il reprit !

— Voyons un peu ce qu’il convient de faire pour changer le rêve en réalité... — Plus j’interroge mes souvenirs, plus je me crois certain d’avoir rencontré dans le monde particulier des joueurs et des tilles d’opéra un vieillard de fort grande mine qui s’appelait La Boisière... — Ce vieillard jetait son or sur les tapis verts largement, presque follement, il gagnait sans joie apparente, il perdait sans sourciller, et se montrait, avec ces demoiselles, plus galant que les plus jeunes...

Suis-je servi fidèlement par ma mémoire!... — Ce personnage est-il en effet l’oncle de Pauline Talbot ? — a-t-il conservé sa fortune?... — est-il resté garçon?

Il importe de savoir au plus vite à quoi s’en tenir sur ces questions, desquelles mon avenir pourrait bien dépendre, car enfin, si l’oncle La Boisière n’a point pris femme et ii’a

pas d’enfants, Pauline est sa plus proche parente, par conséquent son unique héritière... — Or, Pauline, ne comptant ni peu ni beaucoup sur l’héritage, sera très-fière de devenir baronnede Lascars et deviendra folle de joie le jour où je lui ferai l’insigne honneur de lui proposer ma main...

Donc les deux points importants à éclaircir, sont ceuxci ; — le célibat de l’oncle et l’existence des millions... — aussitôt édifié favorablement à ce double sujet, j’épouse...

Mais j’y songe, si les millions existent, ils ont dù s’augmenter notablement depuis seize ans ! — ils se sont doublés peut-être! quatre millions ! — quel rêve ! — passer de la misère où je suis à une fortune de deux cent mille livres de rentes, du jour au lendemain, d’une heure à l’autre, sans transitiop ! ah ! il y aurait de quoi en perdre la tête — mais je suis trempé solidement, et je réponds bien, si le rêve se réalise, de rester calme et maitre de moi-même comme il convient à un millionnaire.

Mais, comment faire comment savoir? — à l’intelligence et à la discrétion de qui puis-je me fier pour prendre des renseignements d’une nature si délicate...

J’ai bien Sauvageon sous la main, et le drôle ne manque nr d’esprit d’intrigue, ni de finesse, ni d’astuce, mais je ne sais au fond quelle confiance on peut avoir en un coquin de son espèce; — il est impotent d’ailleurs pour bien des jours encore et mon impatience ne' saurait attendre si longtemps...

Si j’osais?... — ah! bah! pourquoi pas?

Paris est dangereux pour moi... — Je joue gros jeu, c’est évident, en risquant de m’y laisser voir I mais qu’importe? — j’icai moi-même ! — la fortune aime les audacieux, et du moins ainsi je saurai tout de suite et complètement à quoi m’en tenir... — je ne remettrai même pas à demain, je partirai ce soir... — Mort de ma vie ! quand il y a des millions sur le tapis vert, on ne saurait se hâter trop de relever ses cartes et de regarder son jeu!...

Tout en monologuant ainsi, avec un enthousiasme qui

de minute en minute s’échauffait davantage, Lascars quitta son lit, fit sa toilette du matin, et, prévoyant que l’assistance de Sauvageon ne tarderait point à lui redevenir précieuse, il passa dans la pièce voisine, afin de s’informer de l'état du blessé.

Il y avait en ce moment juste vingt-quatre heures que Roland avait accompli avec un plein succès sa petite opération chirurgicale, et depuis lors Sauvageon semblait plongé dans un véritable accès de catalepsie.

Un sommeil à tel point lourd et persistant aurait pu causer quelques inquiétudes à Lascars, si les ronflements sonores et réguliers du dormeur ne s’étaient chargés de le rassurer.

— Dois-je réveiller ce pauvre diable? — se demanda-til; et, sans doute, il allait se répondre négativement, lorsque Sauvageon ouvrit les yeux et fit un mouvement de surprise en voyant son maitre debout auprès du matelas sur lequel il reposait.

— Monsieur — s’écria-t-il, d’un air effaré, avec ce trouble d’esprit qui ne manque jamais de suivre un engourdissement trop prolongé du corps et de l’amc — sait-on que c’est moi?... — vient-on me prendre?

— Soyez calme, mon brave Sauvageon... — répliqua Lascars en souriant — personne au monde ne songe à vous, et vous ne courez aucun risque, je vous en réponds...

La figure pointue du blessé rayonna de contentement.

» — A^ous trouvez-vous mieux? — reprit Roland.

— Ma foi, monsieur — dit Sauvageon — je me trouve même tout à fait bien... — si je ne savais où est mon mal, révérence parler, et si je n’étais sûr de l’endroit, sauf vot’ respect, je croirais que j’ai rêvé ma mésaventure... il me semble <iue j’ai dormi comme un charme...

— Et vous ne vous trompez guère...

— Il n’a cependant pas l’air d’être tard, et l’on dirait qui le soleil ne fait que se lever...

— Sans doute, le soleil se lève mon brave garçon, mais

il s’est couché, et vous dormez depuis vingt-quatre heures...

— Si c’est possible ! murmura Sauvageon stupéfait.

— C’est plus que possible... — c’est certain...

— C’est donc pour cela que j’ai si grand faim !... — mon estomac est tout à l’envers ! — Et, monsieur pense-t-il que je puisse manger sans péril ?

— Ohl j’en suis convaincu... — votre appétit m’enchante et je vais vous servir moi-même...

— Comment, monsieur veut? — balbutia Sauvageon.

— Pourquoi non ? — C’est à mon service que vous avez été blessé... — il est juste que je vous vienne en aide de tout mon pouvoir...

Lascars s’empressa d’apporter les restes de son repas de la veille, et Sauvageon se précipita sur ces aliments avec la gloutonnerie d’une bête carnassière alTamée.

Tandis que le valet dévorait ainsi, le maître prit un vieux fusil qu’il avait acheté à Bougi val quelques jours auparavant et gagna les vastes terrains situés derrière l’enclos du Moulin Noir.

Les lapins abondaient dans nie. Il suffisait de se poster derrière quelques arbres pour en voir passer des bandes. — Lascars en tua un et le rapporta à Sauvageon, en lui disant : '

— .Voici les éléments de votre dîner... — il reste encore un pain tout entier. — Etes-vous en état de vous lever dans l’après-midi

Le blessé changea de position, se mit sur son séant, et, quoique ce mouvement lui fit faire involontairement une légère grimace, il répondit :

— Oui... oui... monsieur, je peux me lever... — seulement je m’abstiendrai de m’asseoir...

Lascars reprit :

— Soignez-vous bien et ne vous fatiguez pas... — vous allez rester seul au Moulin Noir... — je m’absente pour jusipi’à demain...

— Ah! murmura Sauvageon — monsieur s’absente...

— est-ce que les amours de monsieur ne vont pas comme il faut avec la petite demoiselle du Bas-Prunet?

— Mes amours, comme vous dites, vont au contraire à merveille.

Le blesse cligna de l’œil d’une façon qu’il croyait spirituelle, et prit un air entendu et malicieux.

— Bon... bon — lit-il — je comprends... — mordieu I monsieur, mes compliments !..

— Vous ne comprenez pas le moins du monde... — répliqua Lascars, — je vais à Paris... — j’y vais pour affaires ; et ces affaires vous regardent un peu, car il s’agit de ma fortune, et par conséquent de la vôtre puisque je vous ai dit que je m’en chargeais...

— Ainsi, monsieur est toujours en bonne disposition de tenir parole?.. — s’écria Sauvageon rayonnant.

— Tout ce que je promets, je le tiens... — peut-être, seulement, aurais-je besoin de vous pour une entreprise délicate...

— Ah 1 monsieur, je suis prêt 1 — faut-il courir ! — demanda le blessé avec feu 'en faisant mine de s’élancer de son matelas.

Cet excès de zèle fit sourire Lascars.

— Commencez par vous guérir, mon brave garçon.., — répondit-il — quand le moment de me bien servir sera venu, je vous le dirai.

— Alors, comme aujourd’hui, monsieur pourra compter sur moi ! — cornes du diable 1 un si bon maître, un maître qui fera ma fortune... chose difficile, presque impossible... à quoi je n’ai jamais réussi !... — Mort de ma vie, au premier signal j’irai de l’avant, fallut-il recevoir encore quelque part douze douzaines de coujis de fusil, — et monsieur verra bien que je suis un gaillard qui ne boude pas à la besogne !

L’HOTEL D& la BOISIÈRE. — LE CHARIOT-U’OR.

Dans l’après-midi, Lascars, vêtu avec toute l’élégance que comportait l’état modeste de sa garde-robe, mit dans ses poches l’or qu’il lui semblait peu prudent de laisser à la portée de Sauvageon, son homme de confiance, traversa la Seine et prit terre sur l’autre rive.

— Dois-je aller au Bas-Prunet? — se demanda-t-il tandis qu’il amarrait son bateau. — Dois-je prévenir Pauline qu’elle ne me verra pas ce soir?

Après un instant d’hésitation, il se répondit :

— Toute réflexion faite, mieux vaut qu’elle ignore les motifs de mon abscence... — l’incertitude, l’inquiétude même qu’elle ne manquera pas d’éprouver, seront des stimulaflts pour son naissant amour, et j’ai la ferme confiance qu’ils me feront faire beaucoup de chemin en quelques heures... ceci est élémentaire...

Cette décision prise. Lascars se rendit pédestrement à Rueil, et se fit servir à dîner dans une petite auberge 'déserte toute la semaine, et fêtée le dimanche par les parisiens en goguette ; — là il attendit le passage de la voiture publique, sorte de patache étrange et indescriptible, allant deux fois par jour de Saint-Germain à Paris, et prenant des voyageurs tout le long du chemin.

Le baron se trouva seul dans cette voiture que deux bidets poussifs cahotaient lourdement sur les pavés inégaux de la chaussée, et, grâce à la [irodigieuse lenteur de l’é(|uipage, il n’arriva guère à Paris avant la tombée de la nuit, ce qui servait merveilleusement ses projets en rendant à peu près

nul le danger d’élre happé au collet par la meute de recors lancés sur ses traces et (]ui ne pouvaient le dépister dans sa retraite du Moulin Noir.

Des environs de la place Louis XV, où s’arrêtait le véhicule, Lascars se dirigea vers la rue Culture-Sainte-Gatherine, singulièrement déchue aujourd’hui, mais qui conservait encore à cette époque une certaine splendeur aristocratique.

II entra dans une boutique de cette rue et il demanda où se trouvait situé l’hôtel de monsieur de la Boisière.

La promptitude et l'air de déférence avec lesquels furent donnés ces renseignements semblèrent d’heureux augure à Lascars. — Il conclut que l’oncle de Pauline devait être un personnage très-considérable et très-considéré dans le quartier qu’il habitait.

L’hôtel devant lequel il s’arrêta était un vaste bâtiment, d’apparence imposante, percé d’une porte cochère monumentale, d’un grand nombre de fenêtres surchargées d’ornements d’architecture.

Au moment où Lascars examinait ce logis seigneurial, construit sans doute un siècle et demi auparavant pour quelque grande famille éteinte ou ruinée dont le blason se voyait encore sculpté dans la pierre en maint endroit, la porte cochère s’ouvrit avec fracas pour laisser- sortir un carrosse éblouissant de dorures, conduit par un énorme cocher galonné sur toutes les coutures, et traîné par deux chevaux normands de la plus grande taille.

Quatre lanternes énormes et d’une incroyable magnificence, placées selon la modè du temps, deux en avant et deux en arrière, répandaient dans l’intérieur du carrosse, à travers les glaces, des clartés vives, grâce auxquelles le baron put distinguer une belle et noble figure de vieillard et trois femmes, qui semblaient jeunes et jolies, vêtues de costumes éblouissants, mais trop riches pour être de bon goût.

Les doutes de Lascars se changèrent aussitôt en certi-

LE MOULIN nOUGE

tude. — Le vieillard était en effet celui qu’il avait rencontré maintes fois jadis dans une brillante mauvaise compagnie.

Deux des jeunes femmes ne lui rappelèrent aucun souvenir. — Dans la troisième, placée à côté de Philippe Talbot de La Boisière, il lui sembla reconnaître Cydalise, cette nymphe d’Opéra qui donnait à jouer à tous les gentiliiommes et à tous les brelandiers de Paris, en son hôtel de la rue Saint-Honoré.

Nos lecteurs doivent se souvenir qu’une scène terrible entre le manjuis d’Hérouville et le baron de Lascars

— (scène racontée par nous au début de ce livre), — avait eu lieu chez Cydalise.

-* Lascars se frotta les mains.

— Voilà qui va tout à fait bien!.. — se dit-il, il est clair comme le jour que le vieux Talbot, s’il était marié le moins du monde, n’amènerait point dans son logis ces jolies filles sans préjugés...

Si parfaitement logique que fut ce raisonnement, Roland voulut néanmoins se procurer une preuve encore plus positive.

Il s’approcha du Suisse de puissante encolure qui faisait rouler sur leurs gonds les lourds battants de la porte cochère, et il lui dit :

— Cet hôtel est bien celui de monsieur de la Boisière, n’est-ce pas ?

— Oui... — répondit brusquement le fonctionnaire, non moins galonné que le cocher et que les valets de pied du carrosse.

— Un homme considérableraentriche, n’est-il pas vrai L . . .

— continua Lascars.

Le suisse releva la tête, toisa le questionneur d’un air insolent et murmura :

— Ah ! ça mais, qu’est-ce que cela peut vous faire, à vous?..

Lascars tira de sa poche un écu de six livres et glissa

cet écu dans la grosse main du suisse qui prit à l’instant même une physionomie gracieuse et qui s’écria ;

— Très riche, oui monsieur ! oh ! richissime !.. — mon maître ne connaît pas lui-même sa fortune !..

— Je le crois veuf... — poursuivit Roland.

Un large sourire vint dilater la trogne enluminée du gros homme.

— Veuf!.. — répliqua-t-il — ah ! ah! — on peut répondre oui, si on veut... — tout dépend de la manière d’entendre la chose !.. mon maître est veuf de beaucoup de dames qui se portent aussi bien que vous et moi, et il n’en a jamais pris le deuil !.. — c’est un gaillard ! Peste !

— Bref, il est célibataire !..

— Tout ce qu’il y a au monde de plus célibataire... — et j’ose dire qu’il a raison...

— Et c’est bien monsieur de la Boisière que je viens de voir sortir de son hôtel en carrosse?..

— C’est lui-même, oh ! parfaitement lui, avec desdames... avec trois dames... *

Le suisse appuya ses doigts sur sa bouche — et fil le geste d’envoyer un baiser.

— Des cœurs ! — ajouta-t-il — des vrais cœurs !.. ahü! saperlotte, c’est gentil ces petites poules-là!.. — mon maître est un homme qui s’y connaît !..

Lascars en savait assez. — Il ne jugea point utile de pousser plus avant un interrogatoire désormais sans but et, très-satisfait de ce qu’il venait d’apprendre, il quitta l’hôtel de Philippe Talbot.

Il était en ce moment huit heures du soir.

— Impossible de retourner aujourd’hui là-bas .. — se dit le baron — que diable vais-je faire de ma nuit?

— Soupons d’abord... — se répondit-il, nous verrons ensuite...

Il prit un fiacre et se fit conduire rue Saint-Honoré, au cabaret du Chariot-d'Or, taverne célèbre, mise à la mode parmi les viveurs du dix-huitième siècle par la perfection

(le sa cuisine el l’excellence de ses vieux vins de Bourgogne. — Le Charriot-d’Or était à cette époque ce que sont aujourd’hui les restaurants du Café-Anglais et des Frères- Provençaux, seulement il fallait traverser la rôtisserie pour arriver aux deux vastes salles garnies de petites tables de marbre destinées aux consommateurs !.. — personne n’accordait la moindre attention à ce détail... — les gentilshommes et les riches gourmands aUluaient. Ceci nous paraît démontrer de façon victorieuse que nos grandspères attachaient infiniment plus d’importance au fond qu’à la forme, et nous croyons qu’ils avaient raison...

Lascars venait à peine de s’installer et de commander pour son souper un macaroni à la milanaise, un perdreau truffé et des écrevisses du Rhin au vin blanc, lorsqu’il s’aperçut, non sans une vague inquiétude, que deux Jeunes gens, assis en compagnie d’un troisième personnage à une petite table peu éloignée de la sienne, le regardaient avec une persistance et une curiosité singulières.

Pour un homme dans la position de Lascars, les moindres incidents sont suspects et tous les inconnus semblent des huissiers et des recors.

Le baron se rassura cependant après quelques secondes d’examen attentif. — Les deux jeunes gens, vêtus avec une élégance pleine de richesse et de distinction, ne pouvaient appartenir à la troupe famélique des alguazils de la procédure et du papier timbré. — Leurs ligures charmantes, mais pâles et amaigries, leurs yeux entourés d’un cercle de bistre, trahissaient les fatigues d’une vie de plaisir à outrance... — ils avaient des talons rouges et portaient l’épée.

Lascars ignorait les noms de ces adolescents, mais il se souvint de les avoir vus plus d’une fois autour des tapis verts, tantôt rayonnants de joie dans le gain, tantôt anéantis et comme foudroyés par la perle.

Le troisième convive était un homme d’une cinquantaine d’années, de mine et de tournure provinciales. — Son

visage large et fortement coloré exprimait en même temps une extrême naïveté, pour ne pas dire plus, et le parfait contentement d’un homme convaincu de son importance.

Comme tous les coquins adroits bronzés au feu des enfers parisiens, — Lascars avait le droit de se dire excellent physionomiste.

— Où je me trompe fort — murmura-l-il — où voilà un pigeon dodu et bien en chair entre deux émérillons qui se disposent à le plumer comme il faut... — mais pourquoi diable ces jeunes oiseaux de proie me regardent-ils ainsi !..

Le mot de l’énigme ne se fit pas longtemps attendre.

L’un des adolescents se leva et, s’approchant de la petite table à laquelle était assis notre héros, qu’il salua d’un air de profond respect, il lui demanda à demi-voix de manière à ne point attirer l’attention des voisins ;

— C’est bien à monsieur le baron de Lascars que j’ai l’honneur de parler?..

— A lui-même... — répondit Roland.

Le jeune homme salua de nouvfeau, et reprit :

— Je suis le chevalier de la .Morlière... — peut-être monsieur le baron me reconnaît-il... — j’ai eu l’honneur de me rencontrer souvent avec lui chez Cydalise et ailleurs...

— Je m’en souviens à merveille; — répliqua Lascars — le visage de monsieur le chevalier est de ceux qu’on ne saurait oublier... — mais ceci ne m’explique guère...

Il s’interrompit.

— Comment et pourquoi je me permets d’aborder ainsi monsieur le baron, sans avoir eu le bonheur de lui être présenté ? — acheva le jeune homme.

Lascars fit un signe afiirraatif.

— Je vais avoir l’honneur de l’apprendre à monsieur le baron, si monsieur le baron veut bien m’accorder un instant d’audience... — continua La .Morlière.

— Je suis à vos ordres, monsieur... — dit Roland dont ce début piquait vivement la curiosité.

LR MOULIN KOUGE

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