‹ Le Moulin rougeChapitre 33 sur 53 · LE CHEVALIER DE LA MORLIÈRE · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DE LA MORLIÈRE

Le chevalier prit une chaise et s’assit à côté de Lascars, de manière à tourner le dos au public du Charriot-d’Or, et t à s’isoler autant que possible avec son interlocuteur.

Ces dispositions prises , il hésita pendant la moitié ' d’une seconde sur la manière dont il entamerait l’entretien.

— Eh bien ! monsieur le chevalier, demanda Roland, que diable attendez-vous? Il s’agit donc de choses bien difficiles à dire?..

— Extrêmement difficiles, monsieur le baron, j’en conviens...

— On tourne sans peine les difficultés les plus graves, quand on a de l’esprit, et je vous crois, sous ce rapport, très -amplement pourvu...

— Monsieur le baron m’encourage!.. — levais donc aller droit au but, et la francITlse de mon début me vaudra sans aucun doute un coup d’épée, ou la confiance immédiate de monsieur le baron...

— Un coup d’épée, ou ma confiance !.. — répéta Roland en souriant.

— Mon Dieu, oui... — il n’y a pas de milieu...

— Ceci est un logogriphe...

— Dont voici le mot : — En compagnie d’un mien cousin, cadet de famille comme moi, et chevalier de Barsac comme je suis chevalier de la Morlière, je débute de mon

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mieux dans la carrière où monsieur le baron s’est illustré, et j’ai l’ambition légitime, sinon de m’élever jamais aussi haut que lui, du moins de marcher quelque jour sur ses traces glorieuses...

— Ah ça ! de quelle carrière parlez-vous ? — interrompit Roland.

— De celle qui rend le genre humain tout entier tributaire d’un adroit génie ; — répliqua La Morlière avec feu. — De celle qui permet à un habile homme de mettre amplement à contribution la naïveté de ses contemporains ; — de celle enfin du joueur 'heureux à coup sûr, capable d’enchaîner la fortune et de contraindre l’inconstante déesse à lui rester fidèle ! de par le roi de pique et la dame de cœur.

Lascars devint pourpre ; — ses sourcils se contractèrent; — des éclairs jaillirent de ses yeux, et sa main droite se posa machinalement sur la garde de son épée.

— Monsieur — murmura-t-il d’une voix sourde — vous me rendrez. raison de celte mortelle injure !..

La Morlière s’inclina et répondit :

— Je serai toujours très-heureux et très-fier de me tenir à la disposition de monsieur le baron... — mais j’ai dans l’idée que ce duel n’aura pas lieu, et que loin de me gratifier d’un coup d’épée,’ monsieur le baron, tout à l’heure, m’accordera sa confiance et me tendra la main, et me rereconnailra pour son élève, si toutefois il veut bien consentir à m’écouter jusqu’au Imut...

— Avez-vous donc à m’adresser quelque nouvelle injure ? — fit Lascars d’un ton menaçant et railleur.

— Un gentilhomme injurie-t-il un autre gentilhomme, lorsqu’il lui propose dix mille écus'L. — répliqua La Morlière avec une fierté su|)erbe.

— Dix mille écus!.. — répéta Roland ébloui par ce chiffre.

— Tout autant, mon.sieur le baron... et peut-être bien davantage... — De crainte d’être taxé par vous d’exagéra-

DigilIZûd by CoO^lt

lion, j’ai mis les choses au plus bas, mais cela peut monter très-haut...

Déjà le front de Lascars s’était éclairci. — Ses yeux brillaient encore, mais c’était la convoitise et non point la colère qui leur donnait cet éclat. — Ses lèvres ne menaçaient plus, elles souriaient ; — enfin sa main s’était éloignée de la garde de son épée.

Le chevalier de la Morlière se disait, et non sans raison, qu’il venait de g.igner sa cause.

— Chevalier — demanda Lascars — parlez-vous sérieusement?..

— Je supplie monsieur le baron de n’en pas douter...

— Alors, ex|)liquez-vous au plus vite...

— Peu de mots me suffiront... — Monsieur le baron veut-il tourner ses yeux vers la table que j’ai quittée tout à . l’heure?

— C’est fait.

— Monsieur le baron voit deux personnes ?..

— Oui, — un jeune homme de bonne mine, dont la figure ne m’est pas inconnue, et une espèce de provincial qui me paraît un lourd et suffisant personnage...

— Le jeune homme est mon cousin le chevalier de Barsac — poursuivit La Morlière — quant au provincial, si bien jugé par monsieur le baron, c’est un véritable sac de bêtise et d’écus... — Il est riche autant qu’il est sot, ce qui n’est pas peu dire...

— Continuez, de gi’âce, chevalier, je vous écoule avec intérêt...

— .Monsieur le baron me comble et je m’empresse de lui obéir!.. — Ce brave homme s’appelle Bonamy... il est de ma province... — il a fait, dans le commerce, une grosse fortune, mais, aussi incapable de s’en contenter que de la dépenser noblement, il veut l’augmenter et il s’est mis en tête d’obtenir dans les ministères le monopole de je ne sais quelles fournitures très-importantes, qui lui rapporteraient, paraît-il d’immenses bénéfices...

— Je comprends I murmura Lascars — il y a, comme cela, des gens insatiables, que tous les trésors du monde ne satisferaient point !

— Bonamy est de ces gens-là ; — continua La Morlière — il est venu à Paris dans le but unique de solliciter, et, comme il donne volontiers un œuf s’il se croit certain de recevoir un bœuf en échange, il s’est lesté de billets de banque etgde bons au jiorteur, qu’il compte distribuer dans les bureaux sous forme de |)Ots-de-vin, pour aplanir le chemin de ses ambitions... — La somme est considérable... — elle dépasse certainement cent mille livres...

Les narines de Lascars se dilatèrent comme les naseaux d’un chien de chasse qui flaire le gibier.

— Le hasard, ou plutôt notre bonne étoile, à mon cousin Barsac et <à moi' — reprit La Morlière — nous ont fait rencontrer Bonamy au moment de son arrivée, il y a deux jours... — il nous a reconnus pour des compatriotes, nous nous sommes chaudement emparés de lui, et nous le promenons, depuis lors, de plaisirs en plaisirs, aux dépens de notre bourse mal garnie, en attendant le moment heureux où nous lui ferons payer, une fois pour toutes, les frais de la guerre. — C’est ici, monsieur le baron, que la situation va prendre à vos yeux un véritable intérêt. — L’ardeur ne nous manque point, l’intelligence non plus, je l’espère, mais nous sommes encore jeunes, et l’expérience nous fait défaut... Bref, notre situation est celle de pêcheurs novices sentant frétiller au bout de leur hameçon un poisson gigantesque et n’osant le tirer à eux de peur de voir la ligne se rompre, et une si belle proie leur échapper...

Lascars, trouvant la comparaison juste et l’image heureuse, ne put s’empêcher de sourire.

— Bonamy est joueur comme les caries ; — continua le chevalier — il se prétend le plus habile homme du monde et parle sans cesse et vaniteusement de sa force incomparable à tous les jeux. — Or, comme il est orgueilleux plus encore qu’il n’est avare, je le crois parfaitement capable de

s’entêter dans la déveine et de perdre jnsqu’ü ses chausses après avoir perdu son argent... — Voilà le personnage en trois mots...

— Je le connais maintenant aussi bien que vous... — interrompit Roland.

La Morlière poursuivit :

— Nous nous disions, mon cousin et moi : — Notre chance serait sans égale, si Mercure, le dieu des habites, nous envoyait, en cette circonstance délicate, quelqu’un de ces grands génies que rien n’embarrasse et pour qui les obstacles n’existent pas !.. — Nous nous disions cela sans cesse et nous le répétions encore en arrivant ici tout à l’heure... — Soudain, monsieur le baron, vous êtes entré! — le dieu nous exauçait ! l’homme de génie était devant nous ! — Un regard échangé, entre Barsac et moi, nous révéla que nous pensions exactement de même... — Alors j’ai quitté la table sans hésiter, et je suis venu franchement à vous... — ai-je bien fait?

— Vous avez bien fait... — répondit Lascars. — Qu’attendez-vous de moi ?

— Votre coopération... — vous êtes un pêcheur émérite... — tirez de l’eau le poisson superbe que nous avons peur de manquer...

— Quelle sera ma part après le succès ?

— Vous la ferez vous-même... — nous serons trop heureux de nous en rapporter aveuglément à vous...

— Vous dites que le provincial a sur lui cent mille livres ?

— Oui, monsieur le baron, cent mille livres au moins...

— Nous sommes trois... — je me contenterai du tiers...

— Ah ! monsieur le baron, que de bonté!.. — quelle discrétion !..

— Je vous préviens seulement qu’il faut agir cette nuit même — reprit Lascars — j’ai l’intention de quitter Paris demain matin, au point du jour.^

— Agissons sur-le-champ... — le plus tôt sera le mieux.

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