LES OISEAUX DE PROIE
1 — Je serais en vérité bien sot de ne pas croire à l’influence de ma bonne étoile !.. se dit le baron, tandis que La Morlière allait reprendre sa place à table auprès du chevalier de Barsac et de Bonamy et faisait ajouter un couvert pour le nouveau convive. — Jamais influence ne fut plus visible et plus incontestable!.. — Tout semble prendre à lâche de me favoriser !.. — Au moment où, par une chance inouïe, l’occasion se présente de relever ma fortune, une seule chose me manquait — l’argent, pour exécuter avec hardiesse le plan que j’ai conçu, et mettre de mon côté toutes les chances... — et voici que ces bons jeunes gens, comme s’ils avaient pu deviner l’embarras dans lequel j’allais me trouver peut-être, viennent m’offrir ma part d’une aubaine qu’ils pouvaient si bien garder entièrement pour eux... — Ceci m’annonce un succès certain !..
— bientôt je pourrai dire au Moulin-Noir un éternel adieu et je me vois déjà millionnaire. . .
— Mon cher Bonamy — disait en même temps La Morlière au^ riche provincial — vous allez me devoir une reconnaissance infinie car je suis au moment de vous rendre un signalé service.
— Un service, monsieur le vicomte... s’écria Bonamy.
— De premier ordre... /
— Ma foi, je l’accepte d’avance... moi, d’abord, j’accepte
toujours... — m’est avis que celui qui refuse un bon oflice n’est plus ni moins qu’une bête.
— Ah! mon cher Bonamy, vous avez grandement rai-, son !.. Voici de quoi il s’agit... — Savez-vous bien quel est ce gentilhomme avec lequel je viens de causer?..
— Ah! pour ce qui est de ça, nenni... mais, quand vous me l’aurez appris, je le saurai, la chose est certaine...
— Ce gentilhomme — reprit La Morlière — est le baron de Lascars; un riche seigneur, très-bien en cour, faisant la pluie et le beau temps dans les ministères, et n’ayant qu’un mot à dire pour vous faire concéder, haut la main, les fournitures qui sont l’objet de votre ambition.
Le visage du naïf provincial s’empourpra.
— Ah ! le digne seigneur !.. — murmura-t-il — il peut compter, s’il fait cela, sur un bien beau pot de vin.
— Mordieu, voulez-vous vous taire!., s’écria le chevalier en mettant sa main sur la bouche du provincial — ces paroles imprudentes suffiraient pour tout perdre!..
— Tout perdre !.. — quoi? comment? qu’ai-je dit? —
demanda Bonamy notablement effaré — j’ai parlé de pot de vin, ce me semble, ce qui n’a jamais rien perdu, au contraire... '
— En règle générale, vous avez raison, je vous l’accorde, mais le baron de Lascars est d’une autre trempe que les gens auxquels vous avez habituellement affaire... Très-riche, je vous l’ai déjà dit, et d’un désintéressement qui passe l’imagination, le baron regarderait comme une mortêlle injure toute offre d’argent, cette offre fut-elle d’un million.
— Ah ! cela est beau !... — murmura d’une voix dolente Bonamy confus, cela est même trop beau ! -
— Poun[uoi trop beau ?
— Un homme si rigide est inabordable... — De quelle façon m’y prendre pour obtenir qu’il s’intéresse à moi et qu’il m’accorde sa protection ?
bE MOULIN ROUGE
— Mon Dieu, rien n’est plus simple...
— Ah ! bah !
— Il ne s’agit que de lui plaire..’.
— Lui plaire !.. c’est bientôt dit, — mais comment?... — il ne me connaît pas...
— Il vous connaîtra tout à l’heure, et voilà justement le signalé service qne je vais vous rendre... — Je viens d’inviter le baron de Lascars à dîner avec nous...
— A-t-il accepté ? demanda Bonamy en proie à une forte émotion.
— Mais, certainement... — Le baron nous honore, mon cousin et moi, d’une bienveillance toute particulière.
— Et vous me présenterez à ce seigneur illustre, monsieur le chevalier?
— Je n’aurai garde d’y man(|uer... — le reste nous regardera... — Vous avez plus de tact et plus d’esprit qu’il n’en faut, mon cher Bonamy, pour mener à bien sa conquête... — Vous lui plairez, je n’en doute pas, et peut-être vous adrriettra-t-il, dès ce soir, à l’honneur de faire sa partie...
— Monsieur le baron'de Lascars aime les cartes?.. — il est le plus beau joueur de Paris.
— Eh bien ! si nous jouons ensemble, il pourra se flatter d’avoir trouvé son homme.
— Je doute un peu, s’il faut parler franc, que vous soyez do force à lutter contre lui.
— Je suis de force à lutter contre tout le monde... répliqua le provincial en se rengorgeant, faites seulement que l’occasion se présente, et je saurai le prouver.
— Silence! voici le baron.
Lascars, en eflet, venait de quitter sa place, et se dirigeait vers les trois personnages qui se levèrent vivement à son approche en témoignage d’extrême déférence. — Bonamy surtout se confondit en courbettes et en révérences, auxquelles le baron répondit avec une aménité parfaite et
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une courtoisie bienveillante qui semblèrent au provincial du plus heureux augure.
On se mit à table.
Une sorte de contrainte régna d’abord parmi les convives. — La Morlière et Barsac reconnaissaient la supérioté de Lascars, et gardaient en face de lui l’attitude d’écoliers devant leur maître ; — de son côté Bonamy, quoiqu’il en eut, se sentait quelque peu intimidé par le voisinage (l’un personnage “si considérable et qui n’avait qu’un mot à (lire pour le faire arriver au comble de ses vœux!
Cette contrainte passagère, inévitable en de telles circonstances, fut d’ailleurs de courte durée.
Lascars, bon prince autant qu’homme d’esprit, mit bien ' vite tout le inonde à son aise et tourna complètement la tête (le Bonamy, ce qui, soit dit en parenthèses, n’était pas difficile.
Peu à peu la conversation devint générale et s’anima. Les vins d’Espagne et de Bourgogne triomphèrent de l’embarras du provincial. — Le repas fut d'une gaieté folle et se prolongea longuement.
Au dessert, Bonamy ne se connaissait plus. — Il venait d’obtenir de Lascars une promesse positive. — Le baron consentait à le patroner, et à appuyer de tout son crédit les demandes qu’il se proposait d’adresser aux ministres ’, — il daignait en outre se mesurer immédiatement avec lui ; en d’autres termes, ainsi que l’avait donné en entendre La Morlière, il l'admettait à l'honneur de faire sa partie.
U était près de minuit lorsque nos quatre personnages quittèrent le cabaret du Chariot d'Or et prirent pédestrement le chemin de la rue des Bons-Enfants.
Les deux cousins soutenaient avec une complaisance infatigable la marche légèrement titubante de Bonamy, que les fumées de la vanité et de l’ambition grisaient beaucoup plus (|uc celles du vin.
Le chevalier de La Morlière occupait un petit appartement au troisième d’un ces hôtels aristocratiques, très-
nombreux jadis dans les rues rapprochées du Palais-Royal, et dont quelques-uns existent encore aujourd’hui, appropriés aux besoins du commerce et de l’industrie.
Un grand valet de mine patibulaire, vêtu d’une livrée dont les galons manquaient de fraîcheur, jouait aux cartes avec le suisse dans la loge de ce dernier. C’était le laquais de La Morlière.
En voyant'que son maître ne rentrait pas seul, il prit un flambeau, traversa la cour et gravit rapidement les marches de l’escalier afin de mettre en un tour de main quelque peu d’ordre dans l’appartement et d’allumer les bougies des candélabres.
— Champagne — dit La Morlière à son valet — préparez une table de jeu et faites du punch...
— Mon cher Bonamy, ajouta-t-il en s’adressant au provincial qu’il venait d’installer sur un sopha, — reposezvous, mais ne vous endormez pas... nous sommes à vous dans une minute... Barsac va vous tenir compagnie.
Tout en disant ce qui précède, La Morlière prenait le bras de Lascars et l’introduisait dans la chambre à coucher voisine du salon.
Le principal ornement de cette pièce presque nue consistait en plusieurs trophées, fixés aux murailles et composé de fleurets de toutes les dimensions, mouchetés et démouchetés, et d’épées de toutes les formes et de toutes les provenances. '
— S’il faut en croire ces trophées, — dit Lascars en souriant — vous êtes, mon cher chevalier, un amateur passionné de l’escrime.
— L’escrime est la reine des sciences!., répliqua La Morlière avec feu — et je la préfère à tout au monde, même au jeu, même au vin, même aux femmes 1
— Peste ! c’est de l’adoration !
— Certes, monsieur le baron, le mot n’a rien d’exagéré.
— Vous avez pratiqué, beaucoup, sans doute !
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— Oh! mon Dieu, depuis mon enfance ! je n’avais pas dix ans quand mon père, un digne gentilhomme, me mit un fleuret dans la main.
— Avez-vous, depuis lors, hanté les salles d’armes ?
— J’en suis sorti le moins possible.
— Mais, à ce compte, vous devez être très-fort ?
— Je ne ferai point avec vous de fausse modestie, monsieur le baron, et je suis tout bonnement de première force. Il n’existe pas à Paris, de tireur en renom, que je ne fasse fort de boutonner sans la moindre peine.
— Vraiment, c’est à ce point là !..
— Vous plait-il en juger par vous-même ?
— Bonamy nous attend.
— Oh ! la dixième partie d’une seconde suffira pour l’expérience.
La Morlière, tout en parlant, décrocha deux fleurets mouchetés. — Il présenta l’un d’eux à Lascars, se mit en garde et croisa le fer.
— Je toucherai monsieur le baron à la seconde passe, dit-il.
— Ah ! par exemple, je vous en défie.
— Ne pariez pas, monsieur le baron.
Lascars, piqué au jeu, se garda bien de se découvrir et appela à son aide toutes les ressources de son expérience. — Rien n’y fit. — Dès la seconde passe le fleuret du chevalier le touchait en pleine poitrine.
— Mort de ma vie ! murmura-t-il, vous aviez, ma foi, raison !
— Vous voyez, monsieur le baron — reprit La Morlière en rattachant les fleurets — vous voyez que quiconque veut se battre avec moi doit faire à l’avance son testament.
— C’est décidément une bonne connaissance que celle du chevalier — pensa Lascars, je commence à croire qu’elle me rapportera beaucoup.
La Morlière ouvrit un tiroir. Il en tira des jeux de
cartes en grand nombre, et il dit, en les étalant devant son hôte ; .
— Voici des armes d’un autre genre... et ces armes-là, monsieur le baron, vous savez mieux que moi vous en servir...
Lascars examina avec une attention profonde les cartes biseautées mises sous ses veux. — Il choisit, parmi la quantité, deux paquets ; il plaça l’un de ces paquets dans sa poche, il lit glisser l’autre dans sa manche, et il reprit :
— Nous sommes en mesure, allons retrouver notre homme.
Bonamy n’avait point quitté le sopha sur lequel il était assis. — 11 résistait de tout son pouvoir au sommeil accablant qui s’emparait de lui, et il ouvrait les yeux de toutes ses forces, comme des yeux de basilic pour les empêcher de se fermer.
Deux candélabres fortement oxidés, garnis chacun de trois bougies, brûlaient sur la table de jeu placée au milieu du salon.
Dans l’un des angles de la pièce le valet Champagne, une longue cuillère à la main, faisait flamboyer un punch monstre.
— A vos ordres, monsieur Bonamy... dit Lascars.
Le provincial se leva d’un hond.
— Ah ! monsieur le baron, s’écria-t-il, c’est moi qui suis aux vôtres.
Les deux adversaires prirent place en face l’un de l’autre.
— Quel est votre enjeu ? — demanda Roland.
— Le vôtre, monsieur le baron.
— Vingt-cinq louis, alors cela vous convient-il ?
— Tout à fait, monsieur le baron, tout à fait.
— Tenez-vous bien, monsieur Bonamy, continua Lascars en riant.'
— Ah ! monsieur le baron, je ferai de mon mieux.
— Je vous préviens que je suis très-fort.
— Et de mon côté je me flatte, monsieur le baron, d'y entendre quelque chose aussi...
Le jeu s’engagea.
Le provincial gagna glorieusement les quatre premières parties, après une défense énergi(iue et savante de Lascars. — Il rayonnait; — sa personne entière se gonflait d’orgueil ; — les transports de sa joie lui faisaient monter le sang au visage avec une telle violence qu’il ressemblait à un homme que l’apoplexie va foudroyer.
— Peste ! monsieur Bonamy, murmura Roland, il ne fait pas bon de se frotter à vous ! tudieu I... quel homme terrible vous êtes !... Si je n’avais ma réputation à sauver, j’abandonnerais la partie à l’instant même.
— Ah ! monsieur le haron — murmura le provincial presque aussi confus que joyeux — je vous supplie trèshumblement de n’en rien fiire... — la chance tournera.
— Messieurs, dit en oe moment La Morlière, voici du punch.
Bonamy vida son verre deux fois de suite. — - Lascars ne fit que tremper ses lèvres dans le sien.
Aussitôt après, la partie recommença, et, ainsi que venait de l’annoncer le provincial, qui certes ne se croyait pas si bon prophète, la chance en effet tourna subitement.
Chacun connaît les alternatives d’espoir et de découragement par lesquelles un grec adroit fait passer la dupe qu’il est en train de dévaliser. — Bonamy subit la loi commune. Il se raidit avec un entêtement de mulet contre ce qu’il appelait sa mauvaise veine, et, à mesure que Lascars lui gagnait de plus fortes sommes, il demandait lui-même à doubler, à tripler, à quadrupler son enjeu, espérant ainsi se rattraper plus vite.
Le résultat de ce système fut qu’au point du jour les quatre-vingt-dix mille livres contenues dans son portefeuille avaient changé de propriétaire, et le malheureux Bonamy
ne possédait plus un sou de la grosse somme apportée par lui à Paris.
— Monsieur le baron — dit-il alors — je suis momentanément à sec, mais je possède de grands biens dans mon pays, ces messieurs peuvent l’affirmer... — Vous plaîtil continuer à jouer contre moi, et vous contenter de ma parole ?
— Cher monsieur — répliqua Lascars, vous êtes le plus beau joueur que je sache, et je ne me pardonnerais pas d’abuser de ma bon ne chance pour vous dépouiller... — Certes je vous dois une revanche et je vous la donnerai... — je vous en donnerai même dix — au besoin, de bien grand cœur, mais un peu plus tard, lorsque la veine aura changé !
— Je quitte Paris dans une heure pour un voyage de quelques mois... — Aussitôt après mon retour, venez me trouver; je m’estimerai très-heureux de me mettre, comme celte nuit, tout à fait à vos ordres.
Bonamy devipt d’une pâleur mortelle et chancela sur sa chaise.
Tandis que ses billets de banque et ses bons au porteur se vaporisaient, une espérance l’avait soutenu, ranimé, réconforté.*?. — 11 s’était dit qu’en perdant un argent destiné à s’éparpiller sous forme d'anjuments ad hominem dans les mains des commis, il ne perdait en réalité que fort peu de chose, puisque la protection gratuite du baron devait, mieux que tous les pots-de-vin du monde, le conduire au but convoité.
Or, voici que les paroles de Lascars, et l’annonce de son départ immédiat, réduisaient à néant cet espoir!.. — Le provincial avait donc sacrifié près de cent mille livres et ne devait plus compter sur rien !..
En ce moment une lueur tardive se fit dans son esprit.
— Il comprit vaguement qu’il venait d’être dupe de trois aigrefins. L’ivresse qui fermentait au fond de son cerveau et qu’assoupissait l’ardeur du jeu, se réveilla soudain, s’empara de lui, le domina et le rendit incapable de toute pru-
LE MODLIM ROÜGE
dence... il exhala sa colère en cris impuissants, en vaines menaces, en accusations, en injures, vociférées d’une voix haletante, en termes plus énergiques que choisis.
Lascars, La Morlière et Barsac se regardèrent, échangèrent un sourire, puis le chevalier sonna son laquais qui dormait dans l’antichambre.
— Champagne — lui dit-il — tu vois bien ce vilain homme qui peste, qui crie et qui jure...
— Oui, monsieur le chevalier.
— Eh ! bien, charge-le sur tes épaules et porte-le tout de ce pas dans la rue où tu le laisseras cuver son vin... — Fais vile, mon garçon, fais vite !... le maraud nous importune !
Puis il ajouta tout bas, à l’oreille du valet frémissant de joie :
— Quand tu remonteras, je te payerai l’arriéré de tes gages...
Une promesse si encourageante, et, di^ons-le, si peu prévue, doubla les forces du valet et décupla son ardeur.
Il saisit Bonamy à bras le corps, il le souleva de terre et il l’emporta, malgré sa résistance enragée et ses clameurs retentissantes.
— Monsieur le baron — dit alors La Morlière — le pigeon est plumé...
— Mais il a crié... — répliqua Lascars.